‹ Les loups de Paris II. Les assises rougesChapitre 18 sur 20 · XVIII

XVIII

CATASTROPHE

Le Club des Morts avait été exact au rendez-vous indiqué par Armand de Bernaye. Le savant occupait un petit hôtel, enclos de murs et isolé des habitations voisines, à une courte distance du bois de Monceaux; à cette époque, ce quartier présentait une physionomie toute différente de celle que le quartier Friedland et le boulevard Courcelles offrent maintenant à l'admiration des étrangers. Les déserts des boulevards extérieurs ne s'animaient qu'aux jours fériés et restaient, pendant la semaine, le rendez-vous des incorrigibles rôdeurs que la police était impuissante à traquer dans leurs repaires.

Cependant quelques propriétés particulières existaient en deçà du mur d'enceinte, occupées par des amoureux de solitude ou d'infatigables travailleurs tels que M. de Bernaye.

Des trois corps de bâtiment qui composaient son habitation, l'un était destiné à un laboratoire de chimie; et bien souvent, la nuit, les rares passants avaient vu des lueurs étranges éclairer tout à coup les hautes fenêtres.

Le second renfermait la bibliothèque, disposée en longue galerie; enfin, le troisième était réservé à son habitation particulière.

C'était dans la bibliothèque que s'étaient réunis les membres du Club des Morts.

Un lustre aux branches de cuivre laissait tomber sur eux la lumière de ses nombreuses bougies.

Il y avait là Archibald de Thomerville, complétement remis de la violente secousse qui l'avait mis aux portes du tombeau, Martial, les deux frères Droite et Gauche.

Pierre Lamalou introduisait un à un les arrivants.

Un instant, un murmure de douloureuse pitié partit de toutes les poitrines. L'ancien geôlier de Toulon venait d'introduire sir Lionel Storigan.

L'Anglais était d'une pâleur livide: son visage, qu'une tentative de suicide avait défiguré, s'était émacié de façon effrayante.

Ses grands yeux gris n'avaient pas de rayons: on eût dit que la vie avait à jamais quitté ce regard, et que l'organisme tout entier ne se mouvait plus que par une action purement mécanique.

A la suite des terribles dangers courus lors de l'incendie de la maison Blasias, sir Lionel, ainsi que l'avait dit Armand à M. de Thomerville, était devenu fou.

Mais d'une folie calme, impassible, étrange, qui n'en était que plus profonde. C'était un cadavre qui marchait....

Sir Lionel entra, sans regarder autour de lui, sans incliner la tête, et, froidement, il vint prendre place au siége qui lui était réservé.

Armand s'approcha de lui et lui tendit la main.

Lionel le vit, mais il ne fit pas un geste.

Et cependant, chose bizarre, il s'était rendu à l'appel d'Armand. Mystère impénétrable de la folie! le billet qui lui était parvenu, il l'avait compris, puisqu'il était venu; mais il semblait que cette obéissance aux ordres du Club fût de sa part un acte inconscient.

On attendait la marquise de Favereye. L'heure fixée allait sonner, et Armand commençait à s'inquiéter, quand madame de Favereye parut.

Mais elle n'était pas seule.

Le marquis, fidèle à sa parole, l'avait accompagnée.

Bien que M. de Favereye fût depuis longtemps initié aux travaux du Club des Morts, jamais il n'avait assisté à ses séances.

Tous se levèrent dans l'attitude du respect.

Armand vint au-devant du vieillard.

--Nous sommes heureux, lui dit-il, que vous ayez bien voulu vous arracher à vos occupations pour vous rendre auprès de nous.

--J'accomplis un devoir sacré, dit le magistrat. Madame de Favereye a besoin de mon concours.

Armand regarda le marquis. Il ignorait la démarche faite par M. de Belen à l'hôtel de Favereye et les menaces qu'il avait proférées.

Ce secret lui avait été caché sur les conseils de M. de Favereye, afin que le Club pût conserver toute son impartialité dans le cas où les révélations attendues auraient trait au duc.

Le silence était profond: chacun sentait qu'il s'agissait d'intérêts graves.

--Messieurs, dit Armand, vous n'ignorez pas que la lutte engagée par nous contre ceux qui prennent le nom de Loups de Paris n'a pas réussi, comme nous l'espérions: le chef de cette terrible association nous a échappé, la dernière catastrophe a failli coûter la vie à deux des nôtres et encore avons-nous le regret de constater que la santé de sir Lionel Storigan a éprouvé une secousse dont peut-être les résultats se feront sentir longtemps encore.

»Cependant, nous avons maintenant la certitude que ce chef n'est autre qu'un certain Biscarre, déjà mêlé à la vie de plusieurs d'entre nous, et qui, sous le nom de Mancal, était parvenu à s'introduire dans la société. De plus, tout nous porte à croire que cet homme est encore vivant et que le jour n'est pas loin où son influence se fera sentir plus violente que jamais....

»Pour l'atteindre, nous avons pensé que le moyen le plus sûr était de surveiller ceux que tout désignait pour être ses complices. Et au premier rang de ceux-là, nous avons noté un prétendu gentilhomme étranger, dont les allures suspectes nous avaient déjà frappés....

»Je veux parler de M. le duc de Belen.

»Une étroite surveillance a été organisée autour de lui: nous avons fouillé dans son passé, nous nous sommes efforcés de reconstruire pièce à pièce la vie de cet homme, et c'est le résultat de cette étude, suivie avec une infatigable persistance, que nous venons vous présenter aujourd'hui....

»M. de Belen est en réalité d'origine portugaise. Son véritable nom est José Estremoz. Après des aventures de jeunesse sur lesquelles manquent les détails, mais qui indiquent dès lors un esprit aventureux, sans scrupules, doué d'une énergie implacable, José Estremoz vint en France, où il établit à Bordeaux un comptoir dont les opérations, régulières en apparence, s'étendaient jusqu'à l'Inde orientale.

»Il y a quelques années de cela, Estremoz disparut, et sa maison s'effondra dans une catastrophe subite. Il avait emporté avec lui des sommes relativement considérables, jetant dans la misère les familles qui avaient eu confiance en lui...»

A ces dernières paroles, Martial s'était levé, pâle:

--Ainsi, s'écria-t-il, l'homme qui avait ruiné ma mère, l'homme qui a été la cause directe de sa mort....

--C'est celui qui, à Paris, est connu sous le nom de duc de Belen!

--Le misérable! et je l'ai rencontré cent fois dans le monde!... et une voix ne s'est pas élevée dans mon coeur pour me crier: Cet homme est l'assassin de ta mère!

--Martial, dit gravement Armand de Bernaye, au nom de votre mère, je vous supplie d'être calme... Faites appel à votre courage... car les révélations qui vous restent à entendre sont plus terribles encore. Estremoz a été le mauvais génie de votre existence tout entière!

--Que voulez-vous dire? vous m'épouvantez....

--Écoutez, et, encore une fois, je vous en conjure, conservez votre sang-froid... Je continue. Qu'était devenu le banquier Estremoz? c'est ce que personne ne savait, quand parvint à Bordeaux la nouvelle de sa mort, en même temps qu'un acte authentique prouvait, ou du moins semblait prouver la réalité de cet événement. Or, il faut savoir que l'acte de décès avait été dressé par le consul de Macao, où, paraît-il, Estremoz était décédé.

La marquise de Favereye s'était dressée à son tour.

--Qui donc, s'écria-t-elle, était consul de Macao à l'époque où ce faux a été commis?

--C'était, en effet, un faux en écriture publique, reprit Armand sans répondre directement à la question de la marquise. Quant à l'acte en lui-même, j'en possède une copie authentique.

--Et quelle signature porte ce document? demanda M. de Favereye à son tour.

--Messieurs, dit Armand, vous savez que nos règlements s'opposent à ce que cette pièce soit communiquée à l'un des membres du Club des Morts sans que les autres en prennent également connaissance... De cette règle, nous ne nous sommes jamais départis... Cependant, au cas présent, je viens vous demander de déroger à cette obligation... et de communiquer à M. le marquis de Favereye l'acte de décès du banquier Estremoz....

Les membres du Club inclinèrent de la tête en signe d'assentiment.

Armand ouvrit un large portefeuille placé devant lui et en tira une feuille qu'il déplia.

--Lisez, monsieur de Favereye.

Le vieillard s'était approché.

Il jeta les yeux sur l'acte qu'on lui présentait. Une légère contraction passa sur son visage. Mais relevant la tête avec énergie:

--Messieurs, dit-il à son tour, je comprends mieux que tout autre l'exquis sentiment de délicatesse auquel a obéi M. de Bernaye en réclamant de vous l'autorisation que vous lui avez si généreusement accordée; mais il ne m'appartient pas, à moi surtout qui crois en la justice, en l'égalité absolue des hommes devant les règles austères du droit, il ne m'appartient pas, dis-je, de me prévaloir du droit que vous avez bien voulu me confier... Il importe, dans cette réunion, où tous tendent vers un même but, but de charité pour les faibles et de châtiment pour les coupables, il importe que les coupables soient tous connus, afin que vous preniez à leur égard telle décision que vous jugerez convenable... Oui, il a existé dans la diplomatie française un misérable qui, dans un but que je ne connais pas encore, a mésusé des droits que la patrie lui avait conférés... qui, sans doute pour aider à quelque opération criminelle, s'est déshonoré sciemment... Cet homme, c'est M. le baron de Silvereal, mon beau-frère!...

La marquise avait poussé un cri.

Ainsi l'homme qui était uni à sa soeur, non content de se vautrer dans toutes les fanges, non content de torturer lâchement celle que la volonté d'un père sans entrailles avait sacrifiée à son ambition, cet homme était un faussaire....

L'émotion avait saisi à la gorge tous ceux qui assistaient à cette scène.

M. de Favereye remit à Armand l'acte qui lui avait été confié.

--Parlez, monsieur de Bernaye, reprit-il. Il faut que nous sachions tout; si profond que soit l'abîme d'infamie dans lequel ces hommes sont tombés, nous devons avoir le courage d'y plonger nos regards.... Après quoi nous ferons justice.

Armand réclama le silence d'un geste:

--S'il subsistait le moindre doute sur l'identité du pseudo-duc de Belen et du banquier Estremoz, nous pourrions hésiter encore à accuser M. de Silvereal, mais les recherches les plus minutieuses, les renseignements les plus positifs ont établi le fait. Et alors, contre M. de Silvereal, en admettant qu'il prétendît affirmer que sa bonne foi a été surprise, s'élève cette charge nouvelle qu'il est resté le compagnon, l'ami, je n'ose dire le complice de celui qui se targuait au milieu de nous d'un nom et d'un titre volés. Quant au véritable duc de Belen, il a été assassiné dans l'Inde... par qui?... c'est ce que nous n'avons pu établir. Mais votre conscience a déjà répondu. Celui-là seul avait intérêt à le frapper qui voulait substituer à sa propre personnalité celle d'un homme qui, explorateur aventureux, avait quitté l'Europe depuis de longues années et sous le nom duquel il était facile de reparaître... Une association s'était donc formée entre Estremoz, devenu duc de Belen, et M. de Silvereal, dans quel but? c'est ce que nous avons ignoré jusqu'ici, c'est ce qu'une circonstance fortuite m'a enfin révélé.

Il y eut un mouvement d'attention. Les yeux de Martial ne quittaient pas le visage d'Armand. Il semblait deviner qu'il allait être parlé de son père.

--Vous n'ignorez pas, messieurs, que j'ai été chargé, il y a quelques années, d'une mission scientifique par une des sociétés les plus justement honorées de notre pays. Déjà des voyageurs, qui avaient parcouru le pays de Siam et de Cambodge, avaient parlé vaguement d'un pays étrange, inexploré, renfermant des richesses architecturales telles que, devant les descriptions faites, on se demandait s'il n'y avait pas là quelque illusion d'optique, quelque mirage, quelque jeu d'imagination.

»Il était parlé de villes entières, de murailles gigantesques, de tours colossales, dont les ruines, défiant le temps, se dressaient orgueilleuses au milieu de forêts où l'homme semblait n'avoir jamais pénétré. Là, des pagodes merveilleuses, couvertes de sculptures par de patients et admirables artistes, projetaient vers le ciel leurs masses immenses... il semblait qu'un peuple de géants eût jadis habité cette terre, et qu'en un jour terrible, un cataclysme se fût abattu sur cet empire et l'eût dépeuplé. C'était à l'extrémité du Cambodge, avec lequel la France commençait à entretenir des relations commerciales. Ce fut dans ce pays merveilleux que devait me diriger ma mission. J'ai d'ailleurs publié, vous le savez, des notes détaillées sur cette région, dont la description réclamerait la plume de nos plus grands poëtes. J'eus le bonheur de retrouver le nom de ce peuple disparu, le peuple des Khmers, dont la puissance a dû, aux siècles passés, faire pâlir celle de toutes les nations environnantes.

»J'avais achevé une première exploration, et je me disposais à revenir en France, pour préparer les éléments d'une seconde expédition. Je revenais seul, me trouvant à peu de distance des villages cambodgiens, et ayant renvoyé mon escorte par une route plus directe.

»Je suivais le cours d'une rivière dont j'avais le dessein d'étudier soigneusement la flore splendide, quand tout à coup j'entendis des cris plaintifs. Ces cris, faibles et ressemblant presque à des vagissements, me frappèrent de surprise, et je hâtai le pas vers le lieu d'où ils me semblaient partir.

»Tout d'abord, je ne vis rien. En vain mes yeux parcouraient les hautes tresses des lianes qui s'entrelaçaient, pendaient du sommet des arbres jusqu'à balayer le sol. En vain, me penchant, je plongeais mon regard dans les profondeurs mystérieuses de ces bois où peut-être--je le croyais alors--nul être humain n'avait pénétré--quand un horrible spectacle me frappa.

»Dans une sorte de clairière, un corps humain était étendu. Un cadavre sans doute. Je me courbai: c'était le corps d'un homme vêtu d'un costume mi-indien, mi-européen; un vieillard dont les traits maigres, ascétiques, révélaient l'origine européenne, française même. Mais--chose épouvantable!--le corps semblait n'être plus qu'une énorme plaie. Il semblait que des bourreaux infatigables se fussent acharnés après cet être faible et sans défense. Des pieux de bois le clouaient au sol par les pieds et les mains; ses vêtements brûlés laissaient voir sur ses membres les traces de profondes blessures. Les chairs étaient fouillées à coups de poignard. Les mains écrasées, déchiquetées, n'avaient plus de forme. Enfin, quand je songe à tout cela, j'ai peur de parler; les yeux crevés ne laissaient au front que deux trous sanguinolents.»

Un cri d'horreur s'échappa de toutes les poitrines.

«Cet homme, le martyr, vivait-il encore?... je ne le savais pas!... mais, en vérité, ce n'était pas lui qui avait crié....

»Car la voix qui avait déjà frappé mon oreille retentissait de nouveau... En proie à une sorte d'exaltation nerveuse, je bondis à travers les lianes et les broussailles... et je vis qu'à cet endroit la rivière, transformée en torrent, s'engouffrait dans une excavation profonde de plus de dix mètres, et à quelques pieds du gouffre, un être humain, un enfant, les mains crispées à une branche qui pliait, poussait les cris qui avaient attiré mon attention....

»Oh! je n'hésitai pas!... M'accrochant aux saxifrages, sentant mon énergie décuplée, je descendis dans le gouffre!... A l'enfant qui faiblissait je criais: Courage!... Il ne comprenait pas... mais le son de la voix humaine est déjà une consolation... Enfin, je parvins jusqu'à lui. Le petit être se cramponna à mon bras, à mon épaule, et, lentement, m'efforçant d'éviter les secousses, plus prudent qu'au moment de la descente, je parvins à regagner la rive.

»Mais quand je déposai l'enfant à terre, je vis qu'il était tombé dans un état de prostration semblable à la mort. C'était horrible de voir ce petit corps inanimé, dans la clairière, à côté de ces restes humains, déchirés par la fureur d'assassins inconnus.

»J'avais couru de nouveau vers le vieillard, et certes un moment j'avais éprouvé une folle espérance.

»Le coeur battait encore... résistance inouïe de l'être vivant.

»Mais quelques secondes après, les pulsations s'arrêtaient... Le vieillard était mort....

»Je ne pouvais rien... Mais l'enfant! oh! celui-là était vivant... En un instant, je l'avais porté au bord de la rivière, et quelques aspersions d'eau avaient suffi à lui rendre le sentiment. Il devait être âgé de six à sept ans, tout au plus. Les quelques mots qu'il prononça tout d'abord ne présentèrent à mon oreille aucun sens, et cependant je connaissais déjà à cette époque la plupart des dialectes en usage dans les pays indo-orientaux. Mon embarras était grand. J'étais éloigné de plus de quatre milles de toute habitation humaine, et cependant cet enfant avait besoin de rapides secours. Tout retard pouvait lui coûter la vie. La pauvre créature s'attachait à moi, comme si elle m'eût supplié de la défendre contre un danger qu'elle pressentait. Peut-être avait-elle quelque ressouvenir de la scène atroce dont sans doute elle avait été le témoin.

»Je l'enlevai dans mes bras et me mis à courir dans la direction des huttes cambodgiennes. Je ne ressentais pas la fatigue, et une heure s'était à peine écoulée que je rencontrais un convoi annamite, dont je connaissais le chef. Il me reconnut et se mit obligeamment à ma disposition.

»Mais quand il eut considéré l'enfant que j'avais recueilli, il me parut frappé d'une indéfinissable émotion. L'enfant avait repris connaissance. Il lui adressa quelques mots en cette même langue qu'avait déjà employée l'enfant, et dont le sens m'échappait. Le petit être répondit; alors l'Annamite, comme frappé de désespoir, se laissa tomber sur le sol, arrachant ses vêtements et se couvrant le visage et la tête de poussière.

»Surpris, inquiet même, je lui demandai ce que signifiait sa conduite, et après une longue hésitation, il me répondit:

»--La colère du ciel s'est appesantie sur le roi des Khmers!

»--Le roi des Khmers! m'écriai-je.

»Mais en vain je réiterai ma question, je ne pus obtenir aucune explication précise.

»J'appris seulement que dans les ruines d'Ang-Kor-Wat un homme vivait qui portait le titre d'Eni--textuellement, roi du feu--qu'il était mort, et que l'enfant que j'avais sauvé était son fils!»

Encore une fois, Martial, le visage couvert d'une pâleur livide, s'était dressé sur ses pieds, comme si une commotion électrique eût frappé tout son être.

--Le Roi du Feu, s'écria-t-il. Ainsi se nommait l'homme qui vint jadis chez mon père....

--Je le sais, dit Armand; mais laissez-moi achever. L'Annamite semblait craindre que, par quelque nouvelle catastrophe, le fils de l'Eni ne fût frappé comme lui, et il me supplia de m'éloigner au plus vite avec l'enfant. Il était en proie à une exaltation épouvantée qui semblait tenir à quelque mystère religieux. Il mit un cheval à ma disposition, et je parvins à regagner la capitale. L'enfant était malade, une fièvre nerveuse mettait ses jours en danger. A ce moment, des lettres reçues de France me contraignirent à hâter mon départ; je ne voulus pas abandonner celui que j'avais miraculeusement sauvé. Il était pris pour moi d'une affection en quelque sorte farouche, et dans les moments de lucidité que lui laissait la fièvre qui le consumait, il se débattait contre des ennemis imaginaires. Je me décidai à l'emmener en France. Vous le connaissez tous, c'est l'homme dont le dévouement à mon égard ne s'est jamais démenti, c'est Soëra!»

--Mais ce vieillard assassiné, torturé! criait Martial en se tordant les mains avec angoisse.

--Nous allons savoir qui il était, dit Armand d'une voix grave. Martial, l'épreuve que nous allons tenter est terrible! Je crois que la révélation que je prévois va vous frapper au plus profond du coeur. Souvenez-vous que vous êtes homme et que vous avez besoin de votre énergie. Jurez-moi de rester calme. Archibald, et vous tous, mes amis, je vous supplie de veiller sur lui....

Thomerville vint à Martial, et, saisissant sa main entre les siennes:

--Courage! lui dit-il, et quoi qu'il arrive, n'oubliez pas que vous nous appartenez et que votre cause est la nôtre!...

--Mais c'était donc lui? s'écria Martial, répondant à la pensée intime qu'il n'avait pas osé formuler.

--Attendez! fit Armand en levant la main.

Puis il marcha vers une porte et l'ouvrit.

Soëra parut.

Le lecteur n'a pas oublié ce personnage étrange qui a paru déjà une fois comme une apparition fantastique, dans ce récit.

Rappelons cependant son portrait:

La face, d'un brun verdâtre, était maigre et présentait des saillies osseuses qui semblaient les angles d'un masque. Le nez écrasé s'épatait au-dessus d'une bouche large, dont les lèvres relevées laissaient voir des dents presque noires, et s'effilant en pointes comme celles d'un animal sauvage.

Sur le front, des lignes, tatouage singulier, se croisaient dans tous les sens, formant un enchevêtrement bizarre.

Le costume de Soëra n'était pas cependant celui qu'il portait lors de sa venue chez le duc de Belen.

Il était vêtu maintenant d'une tunique longue, tombant aux chevilles, rayée de lignes multiples et de couleurs variées.

Cette tunique était serrée à la taille par une ceinture de drap d'or recouverte elle-même d'une large tresse noire, sur laquelle scintillaient des diamants.

Aux pieds, des espèces de sandales dépassant les doigts d'un pouce environ et saillant en pointe.

Enfin de ses manches sortaient ses bras maigres, qu'un bracelet d'or, large de deux pouces, serrait au-dessus du coude.

Soëra, sur un signe d'Armand, entra dans la salle.

Les yeux, ouverts autant que le leur permettaient les paupières bridées aux tempes, étincelaient d'un reflet éclatant.

Il fit quelques pas, se prosterna devant Armand, prit sa main et la baisa.

--Martial, dit Armand de Bernaye, regardez cet homme, le reconnaissez-vous?

Mais déjà Martial s'était élancé, criant:

--C'est lui! c'est le Roi du Feu! c'est l'homme qui jadis est venu dans la maison de mon père!

En même temps, Soëra, se tournant vers Martial, avait poussé un cri de surprise et de joie:

--L'ami de l'Eni! l'ami de mon père!

--Vous n'êtes ni l'un ni l'autre celui que vous croyez reconnaître, dit Armand. Martial, ce costume vous trompe. Cet homme est Soëra, le fils de celui qui fut l'ami de votre père... et toi, Soëra, cet homme est le fils de celui qui est resté fidèle à l'Eni, ton père, jusqu'au jour où tous deux ont perdu la vie.

Puis il reprit:

--Martial, cette épreuve est décisive. Depuis le jour où, pour la première fois, vous avez comparu devant nous, vos traits m'avaient frappé... car ils étaient gravés dans ma mémoire, depuis l'heure terrible où avait expiré sous mes yeux le vieillard martyrisé. Soëra vient de me prouver que je n'étais pas le jouet d'une illusion. Martial! l'homme que des misérables ont tué, après l'avoir torturé, hélas! il n'y a plus à en douter, c'était votre père!

Martial poussa un cri terrible; portant les mains à son front, il chancela, comme si la foudre l'eût frappé.

Il serait tombé, si Annibal ne l'eût soutenu dans ses bras.

Mais, se redressant tout à coup:

--Ses assassins! cria-t-il, je veux les connaître!... Je veux savoir le nom de ces misérables tortionnaires... Mon père! mon pauvre père!...

Il sanglotait. Cette douleur déchirante était à navrer.

--Ainsi, murmurait-il dans ses sanglots, il s'est trouvé des êtres assez infâmes pour ne pas reculer devant cette lâcheté de déchirer les membres d'un pauvre vieillard!... lui si bon!... si dévoué à la grande cause de l'humanité! Mais, ces bêtes féroces, je les découvrirai, et je leur ferai payer leur crime par des tourments effroyables!

Armand ne protestait pas contre ces paroles insensées; cette exaltation était justifiée. Il ne fallait attendre que du temps le calme et le retour à la raison.

--Leurs noms! s'écriait Martial, vous savez leurs noms!

--Soëra, dit Armand, c'est à toi de parler... tu t'es imposé une longue épreuve... car, messieurs, il faut que vous sachiez tout... Il y a longtemps déjà que Soëra était sur la piste des assassins de son père... il voulait frapper!... j'ai arrêté son bras et il m'a obéi, car Soëra est de ceux qui respectent l'homme à qui ils doivent la vie... Depuis le jour où une terrible révélation s'est faite à lui, il s'est renfermé dans la solitude et le silence, suppliant le dieu de ses pères d'éclairer sa conscience... demandant--ce sont ses propres expressions--au mort le droit de parler... Il y a trois jours, Soëra est venu à moi et m'a tout révélé... J'ai vérifié ses affirmations... elles étaient justes, et, cette fois encore, il a consenti, sur ma demande, à ajourner ses projets de vengeance.

--Mais maintenant nous frapperons, nous les tuerons, n'est-ce pas? s'écria Martial saisissant la main de Soëra.

Le fils de l'Eni le regarda; un sourire éclaira son visage, sourire effrayant de haine et de force sauvage, et lui rendant son étreinte:

--Frère, la mort attend... elle viendra à notre appel!

--Avant tout, dit Armand, j'ai voulu que le Club des Morts connût dans tous ses détails cette lamentable aventure. Ce que vous déciderez, messieurs, sera exécuté. Soëra, parle maintenant.

C'était un moment solennel. Tous comprenaient que l'heure allait sonner où allait se déchirer le voile qui recouvrait tant de mystères.

Soëra, ayant échangé une dernière étreinte avec Martial, s'était venu placer au milieu de la large salle, où se trouvaient réunis les membres du Club des Morts.

Là, il se prosterna, et, par trois fois, frappa le sol de son front en étendant les bras vers l'Orient.

Puis, dans cette langue française que de Bernaye lui avait apprise et qu'il prononçait avec un accent guttural des plus singuliers, il commença.

Chacune de ses phrases se martelait en un rhythme monotone. C'était comme une mélopée qui donnait à notre langue la bizarre mélopée des idiomes asiatiques....

(Le lecteur comprendra que nous écartions ou tout au moins que nous atténuions dans ce récit les étrangetés de forme qui, quoique donnant à la parole de Soëra une couleur étrange et exotique, n'en fatigueraient pas moins à la longue son attention.)

«Que le grand Giang protége son serviteur, dit Soëra, que l'arme sacrée, le beurdao[1] frappe Soëra, si de sa bouche un seul mot trahit la vérité!

[Note 1: Vieux sabre que les anciens descendants des rois Khmers vénèrent comme une relique: _Giang_ signifie _esprit_, _génie_.]

»Soëra s'appelle le Vengeur; Soëra a vu son père tomber sous l'arme rouge des assassins; il n'était alors qu'un enfant, et comme il criait au secours, qui n'arrivait pas....

»Ces hommes l'ont saisi et précipité dans le gouffre....

»Mais le dieu d'Ang-Kor veillait, un homme est venu et a sauvé l'enfant; l'enfant est homme aujourd'hui, et il aime son sauveur jusqu'à lui donner, s'il avait faim, son coeur pour se nourrir...»

Disant cela, Soëra regardait Armand, qui d'un signe l'encouragea.

Une émotion indéfinissable serrait toutes les poitrines.

Soëra reprit:

«Aux temps qui sont tombés dans la nuit--ensevelis dans le passé--mes pères étaient puissants--ils s'appelaient les Khmers--et l'immense royaume était Kmerdom.

--Par milliers et par milliers se comptaient nos guerriers--par milliers les géants d'or qui veillaient--aux portes des villes colossales--par milliers et par milliers les serviteurs du grand Bouddha--dont les trente-deux beautés éclatent comme un rayonnement.

--Les nagas (serpents) étaient domptés--tous tremblaient devant l'épée dont nul n'avait triomphé--et sur les hautes montagnes les pagodes gigantesques--portaient au séjour de Vichnou--les prières du peuple innombrable.

--Le roi Lépreux fut coupable--parce qu'il manqua à sa parole--ayant promis la vie à un brahmane--savant entre tous--il le tua.

--La terre trembla--des colonnes de soufre ardent sortirent des entrailles du sol.--La grande statue de Bouddha roula de son socle dans le lac profond--et les ennemis des Khmers--pour venger le dieu--se jetèrent sur Ang-Kor la puissante.

--Qui chancela sur sa base énorme.--L'univers s'acharna contre Ang-Kor.--Les astres tombèrent et leurs flammes jetèrent l'incendie--les fleuves sortirent de leur lit--prenant colonnes et tours, corps à corps--et les renversant--comme un géant renverse un enfant qui l'a insulté.

--Les montagnes s'écroulèrent--et sous leurs masses des milliers de cadavres furent ensevelis--dont pas un n'eut la face tournée vers l'Orient--ce qui était le châtiment terrible.

--Le vent dispersa les peuples--comme les feuilles des arbres--ils tourbillonnèrent en rhombes d'épouvante--et le frère ne retrouva plus son frère--ni la mère son enfant.

--Seule, la mort les frappait--sans qu'un bras se levât pour les défendre--et, comme des chiens furieux,--les peuples voisins--qui avaient tremblé devant eux--les mordirent quand ils passaient--frappés déjà par les Giangs--ministres de la colère de Bouddha.

--Il se fit un orage étincelant--qui dura pendant un siècle--et pendant lequel la foudre ne cessa pas de rugir--ni l'éclair de briller--puis la nuit se fit profonde,--le soleil s'étant voilé--pour ne pas voir l'horrible ruine du plus grand peuple de la terre.

--Et quand il osa regarder--les Khmers n'étaient plus qu'une poussière impalpable--que balayait un souffle--les tours, les palais, les villes, les statues colossales, n'étaient plus--que des ruines sur lesquelles couraient les reptiles.

--Les reptiles immondes--transformation dernière des ennemis des Khmers--que Bouddha avait frappés à son tour--parce que--pour avoir écrasé les Khmers--ils s'étaient crus aussi puissants que lui...»

Sous cette forme bizarre, qui rappelait la coupe singulière des poëmes indous, Soëra racontait, d'après la légende transmise de siècle en siècle, la catastrophe effroyable dans laquelle a succombé cet immense empire, qui s'étendait du golfe de Siam aux rives annamites, et dont jusqu'ici les savants les plus érudits, les plus infatigables, n'ont pu retracer l'histoire.

Les ruines énormes, magnifiques et sublimes que, dans ces dernières années, ont étudiées les Mouhot, les Lagrée, les Grandière, ne chantent-elles pas plus haut que les poëmes homériques la gloire et la puissance de cet empire des Khmers, dont les vestiges frappent d'une admiration épouvantée les hardis explorateurs qui ont pénétré jusqu'aux ruines d'Ang-Kor-Wat.

Le fait auquel Soëra faisait allusion, en parlant de l'improbité du roi Lépreux, était celui-ci:

Le roi, atteint d'un mal que nul ne pouvait guérir, s'était adressé en vain à tous les savants de son empire.

Seul, raconte M. Henri Mouhot, un brahmane illustre, drogui ou fakir, osa entreprendre cette cure. Il croyait fermement aux effets de l'hydropathie, mais il préférait que le liquide fût à l'état d'ébullition, et proposa à son client royal de la plonger dans un bain bouillant.

Le roi exprima le désir de voir l'expérience s'accomplir tout d'abord sur un autre personnage que lui-même; mais comme nul ne consentait à se prêter à cette épreuve--dangereuse, il faut en convenir--le roi--contraignit le fakir à l'expérimenter lui-même.

--J'y consens, répliqua le brahmane, si Votre Majesté veut me promettre solennellement de jeter sur moi une certaine poudre que je vais lui laisser.

Le roi promit, et le fakir entra dans la chaudière brûlante. Mais le roi Lépreux, qui était jaloux de la science du brahmane, fit enlever la chaudière et la fit jeter, avec celui qu'elle contenait, dans le fleuve.

C'est, dit-on, cette trahison qui a amené sur la ville la décadence et la ruine.

La tradition ajoute que la statue de jaspe de Bouddha, qui était la gloire du temple, fut retrouvée par les Siamois, flottant à la surface du lac, entourée de lotus et portée par un yack ou boeuf thibétin.

A l'endroit où cette statue avait été trouvée, les Siamois élevèrent leur capitale.

Soëra s'était interrompu un instant, comme écrasé par ses souvenirs.

Armand l'engagea doucement à reprendre son récit.

Soëra obéit:

«Les années passèrent longues et nombreuses--les Khmers n'étaient plus,--et les derniers enfants de l'empire--errant comme des tigres poursuivis--tombaient un à un dans la mort.

--Seule, une famille protégée par Bouddha--réservée aux grandes destinées de l'avenir--vivait solitaire dans les forêts--la famille d'Eni, Roi du Feu--auquel la puissance divine avait promis que les ruines se relèveraient--et que, puissantes, les cités des Khmers--dresseraient encore vers le ciel--leurs cimes puissantes.

--Eni possédait le dernier secret de la grandeur des Khmers--le secret des trésors immenses cachés--dans les entrailles profondes--des géants de granit qui veillent--silencieux, sur Ang-Kor endormie.

--Eni était un homme et Eni mourait--mais il transmettait à son successeur le secret qu'il avait gardé.--Les derniers Khmers lui étaient soumis--et, des extrémités de la terre--ils obéissaient à ses ordres--et, devant lui--les souverains de Siam s'inclinaient--lui envoyant chaque année des tributs.

--Eni succédait à Eni gardant le trésor--et le sabre sacré--que doit ceindre un jour le roi des Khmers--alors que Bouddha--d'un signe de sa tête--lui aura donné l'ordre de marcher en avant.

--Le dernier Eni était mon père.--Il vivait seul dans les forêts--et, silencieux--il attendait l'ordre de Bouddha.

--Par sa science divine--il sut que des entreprises criminelles--s'ourdissaient dans l'ombre contre lui.--Il traversa les mers--et vint en France pour parler au roi de la science.--Il resta longtemps dans les villes, et quand il revint, un vieillard l'accompagnait.

--Mon père! s'écria Martial.

--Oui, c'était ton père, reprit Soëra--car les traits de son visage étaient--malgré l'âge--semblables aux tiens.--Eni me dit: Fils, j'ai confié à la terre française le secret éternel de la puissance des Khmers.--Au jour de ma mort--je te dirai tout, et tu continueras mon oeuvre.

--Lui et le vieillard s'aimaient--longtemps je les ai vus tous deux--marchant solennels à travers les ruines, qu'ils interrogeaient et qui leur répondaient--mais à eux seuls--car nulle voix ne parvenait jusqu'à nous.

--Une nuit, comme ils dormaient tous deux sous leur hutte de feuillage--il se fit un grand bruit--et des hommes se jetèrent sur mon père--mon père fut frappé le premier--une balle lui traversa le coeur--et sans un cri--sans avoir pu prononcer un seul mot--il roula sur la terre rougie.

--Puis les deux assassins--saisirent le vieillard et le torturèrent--voulant qu'il trahit le secret des Khmers.--Horrible! le vieillard poussait des hurlements de douleur--mais il ne parlait pas.

--Enfant, j'essayai de le défendre--j'étais faible et ne pouvais rien--un des hommes me saisit--et me précipita dans le gouffre--croyant que j'allais mourir.

--Les cris du vieillard s'éteignirent dans un râle effrayant--et moi, accroché aux lianes--je regardais le flot--qui tourbillonnait autour de moi. Je ne voulais pas mourir.--Je luttai longtemps, si longtemps, que le soleil monta à l'horizon!...

--Je gémissais et j'appelais.--Un homme vint qui entendit mes cris de désespoir--et me sauva.--Mais j'étais épuisé--le génie de la souffrance s'accroupit sur ma poitrine--et sur mon front...--Je dormis longtemps sur le bord de la mort.

--Quand je revins à moi--j'étais sur un navire.--L'homme généreux qui m'avait sauvé--m'emmenait dans son pays.--Depuis, je ne l'ai plus quitté.--Mais le jour de la vengeance est venu--parce que j'ai retrouvé les assassins de mon père--et que celui qui est mort--crie vers moi qui suis son fils.

--Et que le vieillard t'appelle--toi aussi, pour que tu punisses--ceux qui ont brisé son corps--brûlé ses membres, et qui l'ont tué!...--Frère, donne-moi ta main, et--reçois mon serment.--Vengeance! vengeance!...»

En prononçant ces derniers mots, Soëra s'était dressé, et, livide, il semblait une de ces créations étranges qui veillent à l'entrée des pagodes indiennes.

Tous étaient haletants.

--Vous avez entendu, dit Armand. Eh bien! il me reste à vous dire quels furent ces assassins. L'un d'eux se nommait le duc de Belen, l'autre le baron de Silvereal. Comment avaient-ils surpris le secret de l'Eni? Quel traître les avait lancés sur cette piste! je l'ignore, et sans doute nous ne le saurons jamais. Un jour, Soëra a entendu la voix du duc;--c'était à ce dernier bal où le baron de Silvereal avait conduit sa femme et Lucie de Favereye--il voulait s'élancer, frapper. Je pus m'opposer à son dessein; mais, en m'obéissant, Soëra refusa tout d'abord de parler. Il voulait demander à ses dieux s'il pouvait me confier le secret de cette épouvantable tragédie. Il passa quarante jours et les nuits dans la prière. Il y a trois jours, il est venu à moi et m'a tout dit. Ensemble, nous sommes allés épier de Belen. Il l'a vu, et, cette fois, le doute n'a plus subsisté. Puis il a vu Silvereal et me l'a désigné comme complice du crime.

»Voilà ce que j'avais à vous dire. Un grand forfait a été commis, il faut qu'il soit puni. A vous maintenant de prendre une décision. Soëra s'est engagé à nous obéir.»

Soëra s'était agenouillé devant Armand et lui avait pris la main.

--Je tiendrai mon serment, car je te dois la vie; ce que tu ordonneras, je le ferai.

--A mon tour de parler! s'écria Martial. Car c'est mon père qui a été frappé. C'est le pauvre vieillard, qui portait dans son cerveau l'avenir de la science et de l'humanité, qui a été assassiné lâchement, au milieu des plus épouvantables tortures; pas de pitié pour ces infâmes! Et si le bras de Soëra faiblit, c'est moi qui serai le vengeur!

Martial frémissait. Livide, les yeux étincelants, il était en proie à une effrayante surexcitation.

Archibald prit la parole:

--Plus que tout autre, dit-il, je comprends la douleur, la colère de ces deux hommes qu'un crime odieux a faits orphelins. Mais il nous faut d'abord comprendre que si les faits sont prouvés à nos yeux, la justice ne se pourrait contenter de ces témoignages.

--Eh! qui parle de la justice des hommes! s'écria Martial. Est-ce donc aux tribunaux que j'entends demander ma vengeance! Ces hommes ne sont-ils pas en dehors de l'humanité?

--Un mot, dit M. de Favereye.

Il se leva à son tour, et, devant cette physionomie empreinte de la solennité majestueuse de la justice, tous se turent.

--Il faut que ces hommes soient punis, dit-il. Mais ainsi qui vient de le dire M. de Thomerville, ce n'est pas en les traduisant devant les tribunaux que nous parviendrons à notre but. Où sont les preuves? où sont les témoins? Ces scènes effroyables se sont passées si loin de nous que toute enquête est impossible. Est-ce à dire qu'ils doivent jouir paisiblement du bénéfice de leurs crimes? Non. Le rôle du Club des Morts commence; il faut que dès aujourd'hui ils soient enserrés dans un cercle dont ils ne puissent plus s'échapper. Le duc de Belen n'est autre qu'Estremoz le voleur; Silvereal est l'ancien consul qui a forfait à son mandat. Ces deux faits sont clairs, faciles à établir. Qu'ils soient poursuivis, et le bagne s'ouvrira devant eux. C'est là ce que peut, contre ces bandits, la justice humaine; rien de plus.

Martial se tordait les mains.

Soëra, immobile, tourmentait de sa main crispée le manche du kriss passé à sa ceinture.

Tout à coup sir Lionel poussa un cri.

Sir Lionel, le fou! avait-il donc compris ce qui venait de se passer? Allait-il donc, lui aussi, émettre son opinion?

Armand s'était élancé vers lui, croyant à quelque crise soudaine.

Mais du geste Lionel l'écarta.

--Voyez, dit-il, le bras étendu, voyez ce sang qui coule!... Entendez-vous ces râles de désespoir!

Dressant la tête, il semblait regarder dans le vide, écouter un bruit qui parvenait à son oreille.

--De Belen! Silvereal! Ce sont bien ces noms que vous avez prononcés! Ce sont bien les hommes que vous prétendez châtier! Il est trop tard! le châtiment est venu. Il est trop tard.

--Folie! s'écria Martial.

--Attendez! fit Armand. Parfois, ce que vous appelez folie n'est qu'une transformation des facultés... qui acquièrent en acuité ce qu'elles ont perdu en netteté.

Puis, se tournant vers Lionel, étendant les deux mains au-dessus de sa tête:

--Parlez! dit-il d'une voix forte. Sir Lionel Storigan, que voyez-vous? Qu'entendez-vous?

--Du sang, vous dis-je! s'écria Lionel. De Belen est frappé! Silvereal tombe... C'est la mort! Ah! comme ils se débattent! comme ils se tordent! Courez! courez vers eux! Mais non! c'est inutile! vous arrivez trop tard!... La mort passe par là... Du sang! du sang!

Et Lionel semblait se débattre contre une épouvantable vision.

Tous s'étaient levés, cherchant à deviner le sens mystérieux caché sous ces paroles arrachées par la folie.

Seul Armand conservait son sang-froid.

La science lui disait que dans cette crise physiologique il y avait le retentissement de faits vrais....

--Martial, dit-il, je crois--vous m'entendez--je crois fermement que sir Lionel, étranger aujourd'hui à la vie ordinaire, voit et entend ce que nous ne pouvons ni voir ni entendre... Je dis qu'il se passe à l'hôtel de Belen des événements étranges, dont sir Lionel, dans sa folie, a le pressentiment inconscient....

--Je vois, je vois! criait l'Anglais. Ils sont morts! morts!...

--Venez donc, Martial, reprit Armand. Thomerville, accompagnez-nous; il faut que nous sachions la vérité.

--Mais que croyez-vous donc? s'écria Archibald.

--Je crois que sir Lionel a dit vrai, et qu'un nouveau crime vient d'ensanglanter l'hôtel de Belen....

Puis, se penchant à l'oreille de M. de Favereye, Armand ajouta:

--Appuyez-moi... N'est-ce pas, en tout cas, gagner du temps... et permettre à la fureur de Martial de se calmer.

--Vous avez raison, dit le magistrat.

Et s'adressant aux autres:

--Avant tout, il faut savoir ce que cache ce mystère, que MM. de Bernaye, Martial et Thomerville se rendent à l'hôtel de Belen.

--Qu'ils se hâtent! cria sir Lionel.

Il y avait dans cette scène singulière une telle solennité, que Martial, troublé, n'avait plus la force de résister.

Puis, après tout, n'était-ce pas le moyen d'être plus tôt en face de l'assassin?

--A l'hôtel de Belen! cria-t-il.

--Je suis à vos ordres, ajouta Thomerville.

Martial s'approcha de Soëra, et lui prenant la main:

--Tu m'as appelé ton frère, lui dit-il d'une voix sourde, aie confiance!...

--Ne le frappe pas seul!

--Je te le jure.

Madame de Favereye n'avait pas pris part à cette dernière scène.

Maintenant elle pensait à sa soeur, liée au misérable Silvereal, et elle frémissait en songeant aux douleurs qui lui étaient réservées.

Armand vint à elle:

--Ayez courage, lui dit-il. Et cachez encore à Mathilde ces horribles révélations.

--J'attendrai, dit la marquise.

Un instant après, une voiture entraînait vers l'hôtel de Belen Armand, Martial et Archibald.

Martial, sombre, gardait le silence. De Thomerville, flegmatique, était prêt à tout événement. Armand rêvait à sir Lionel et cherchait à expliquer les singulières paroles qui s'étaient échappées de ses lèvres....

Les chevaux allaient rapidement. Le jour venait de se lever, et la teinte blafarde de l'aube s'étendait sur Paris qui s'éveillait.

De Courcelles à la rue de Seine, le trajet était long; mais ces trois hommes, absorbés par leurs pensées, n'avaient pas la notion du temps.

Enfin ils arrivèrent à la Seine, et la voiture franchit le pont.

Ils entrèrent dans la rue de Seine.

Là, la voiture s'arrêta brusquement.

--Qu'y a-t-il? demanda de Bernaye, subitement arraché à ses réflexions.

--La rue est encombrée de monde, dit le cocher. Je vois des soldats... et des agents de police.

D'un bond, les trois hommes sautèrent sur la chaussée.

Malgré l'heure matinale, la foule formait un groupe compacte depuis la jonction de la rue Mazarine, se pressant dans la rue de Seine, houleuse et agitée.

--Que se passe-t-il donc? demanda Armand.

--Ah! monsieur, c'est horrible! on parle de dix assassinats... une boucherie! toute une maison massacrée.

Tout en faisant la part de l'exagération, il devenait évident qu'un crime avait été commis.

--Savez-vous à quel numéro se sont passés les faits? demanda Archibald.

--Le numéro? non. Mais c'est à la grande maison... à un hôtel... occupé par un duc.

Martial poussa un cri.

--Ne perdons pas une minute, dit-il, il faut savoir....

Et aussitôt les trois amis, se jetant à travers la foule, jouant du coude pour faire trouée, parvinrent jusqu'au cordon des agents de police.

Là, ils furent naturellement arrêtés. Et malgré leur impatience, ils risquaient de ne pas obtenir les renseignements qu'ils désiraient, quand un personnage qui donnait des ordres aperçut M. de Bernaye et s'écria:

--Ah! vous voici? Si c'est le hasard qui vous amène, vous allez nous rendre un bien grand service.

C'était un commissaire de police qui connaissait Armand de longue date comme médecin.

--Je désire passer monsieur, dit le magistrat.

--Il faut que ceux qui m'accompagnent passent avec moi.

--Très-volontiers. Aussi bien ils doivent appartenir sans doute, comme vous, au monde dont faisaient partie les victimes.

--Les victimes? mais qui donc a été frappé?

--Dites tailladé, massacré, haché... c'est le duc de Belen et le baron de Silvereal!

Un triple cri lui répondit.

Armand saisit la main de Martial:

--Silence, lui dit-il à voix basse; si ces criminels ont expié leur crime, prenez garde, en les flétrissant, de faire retomber sur des innocents la peine de leur infamie.

Martial se souvint tout à coup des liens qui unissaient Silvereal à madame de Favereye, c'est-à-dire à Lucie; il obéit et refoula en lui les sentiments prêts à déborder.

C'était en effet vers l'hôtel de M. de Belen que le commissaire de police--qui se nommait Duval--conduisait nos trois personnages. La porte de l'hôtel était gardée par une escouade de soldats requis au poste voisin.

Rappelons rapidement au lecteur les principales dispositions de cet hôtel, dans lequel nous l'avons déjà plusieurs fois introduit depuis le début de ce récit.

Les appartements du duc occupaient tout le vaste premier étage de l'hôtel.

Les salons de réception attenaient à une large et magnifique galerie, à l'extrémité de laquelle s'ouvrait le cabinet particulier du duc, pièce de moyenne dimension, encombrée de curiosités de toutes sortes empruntées aux civilisations orientales.

Enfin, derrière ce cabinet, une vaste serre, formant jardin d'hiver donnant sur les jardins, et faisant face au pavillon qu'avait occupé Jacques pendant quelque temps.

Chose étrange, Martial se souvenait maintenant que c'était dans cette maison qu'il avait tant souffert, alors que seul, dans une mansarde du dernier étage, il méditait son suicide.

Et il n'avait rien deviné! Sous le même toit que lui vivait l'assassin de son père, et un secret instinct ne l'avait pas guidé!

Le commissaire marchait en avant. Des agents étaient installés dans la galerie que nous avons vue resplendissante de lumières, résonnant des échos de l'orchestre--et qui maintenant, morne et sombre, semblait un immense sépulcre.

Les domestiques de M. de Belen, libres et cependant gardés à vue, s'étaient groupés au coin, parlant à voix basse.

M. Duval ouvrit enfin la porte du cabinet du duc, et précédant les trois amis:

--Entrez, dit-il.

Au moment où ils franchissaient le seuil, un cri de surprise et d'horreur s'échappa de leur poitrine.

Sur un sofa, aux nuances écarlates, gisait, à demi plié, le corps de M. de Belen. La tête relevée laissait voir au cou une plaie béante d'où s'échappaient encore quelques gouttes d'un sang noirâtre qui se coagulait.

Puis, étendu sur un fauteuil, Silvereal, livide, les yeux fermés... un médecin était auprès de lui, cherchant à panser une énorme entaille qui descendait du cou au milieu de la poitrine. Il était évident que le coup avait été porté par derrière et que l'arme, après avoir glissé d'abord sur les côtes, avait pénétré profondément dans les chairs....

--Eh bien! docteur, demanda le magistrat, conservez-vous quelque espoir?

--Le blessé respire encore, dit le médecin, mais j'attends sa mort à chaque instant.

Disant cela, il regardait les nouveaux venus.

Il reconnut M. de Bernaye.

--Ah! cher confrère, dit-il, vous arrivez à propos... je serais heureux que vous voulussiez bien examiner ce malheureux.

Martial et Archibald s'écartèrent.

Armand vint auprès de Silvereal.

Ainsi c'était l'homme qui lui avait volé tout son bonheur, celui qui avait spéculé sur l'ambition de M. de Mauvillers pour le contraindre à lui donner la main de sa fille Mathilde; c'était Silvereal qui était là, gisant, moribond.

Mais Armand n'était pas de ces hommes qui transigent avec le devoir. On faisait appel à ses lumières, le médecin reparaissait, dût sa science prolonger le supplice que l'existence du baron infligeait à sa femme....

Il se pencha sur le corps inerte, et soulevant les paupières, il examina longuement les pupilles contractées.

--La mort est proche, dit-il. Vous avez sondé la plaie?...

--Le poignard--car c'est avec un poignard long et flexible que M. le baron a été frappé--a atteint le poumon... l'hémorragie interne continue lentement... ce n'est qu'une question de minutes....

Une sorte de râle sourd sortait de la poitrine du moribond....

--Et celui-ci? demanda Armand en désignant M. de Belen.

--La carotide a été tranchée d'un seul coup; la mort a dû être instantanée....

--Mais qui a commis ce double crime? demanda Archibald en s'approchant.

--Je crois que le coupable est entre nos mains... car nous avons saisi un misérable qui cherchait à s'échapper... et il est gardé à vue dans la serre....

--Son nom?...

--Je ne le connais pas... Mais j'y songe, si je vous ai priés de monter ici, c'est que vous pourrez sans doute fournir sur la vie et les habitudes des deux victimes des renseignements utiles à la justice... de plus, vous connaissez peut-être l'assassin... ou tout au moins celui que j'ai tout lieu de présumer coupable.

Disant cela, le commissaire entr'ouvrit doucement la porte de la serre, et fit un signe aux trois agents qui s'y trouvaient et qui s'écartèrent.

Affaissé sur une chaise, la tête dans ses deux mains, un jeune homme était là, immobile comme une statue.

Au bruit de la porte, il tressaillit et releva la tête.

--Jacques, comte de Cherlux! s'écria Armand.