V
CE QUI S'ÉTAIT PASSÉ
Comment tout à coup Isabelle de Torrès s'était-elle trouvée sur la route? Comment avait-elle pu arrêter le bras de Jacques, alors que l'arme de mort s'appuyait sur son front?
C'est ce que nous allons rapidement expliquer:
Après avoir obéi au mouvement de fureur qui l'avait emporté, le duc de Belen, resté seul, s'était pris à réfléchir. Il tenait encore entre ses mains la lettre de Mancal, et il cherchait à deviner quel pouvait être le plan des misérables qui s'étaient introduits dans son hôtel, et dont Jacques lui paraissait à la fois le complice et l'instrument.
Nous avons déjà insisté sur ce fait très-curieux, l'indignation réelle de M. le duc de Belen. Nous raconterons bientôt toute son histoire, et l'on saura alors quel droit il avait à s'irriter si fort lorsque des malfaiteurs songeaient à s'attaquer à sa fortune.
Mais les gredins sont ainsi faits.
Quand on les touche, ils sont tout prêts à appeler à leur propre défense les arguments honnêtes dont ils ont fait tant de fois bon marché, alors qu'il s'agissait d'autrui.
De Belen, se promenant de long en large dans le petit salon d'où il avait chassé Jacques, murmura avec un accent de profond navrement:
--En vérité, c'est à ne plus croire à rien... Un jeune homme qui avait l'air si naïf! Vrai, je l'avais cru honnête! Et puis, après tout, il est exact que le comte de Cherlux, un vieux camarade, en somme, l'a reconnu pour son fils et lui a laissé ce qu'il possédait....
Il s'arrêta.
--Que pouvait bien posséder de Cherlux?... Hum! en y réfléchissant de plus près, ce vieux viveur ne devait plus être grandement en fonds. Quel rôle peut avoir joué ce Mancal en tout ceci? J'ai été bien fou de ne pas deviner immédiatement que cet homme était un bandit de première espèce! J'avais cru à l'habileté d'un chevalier d'industrie, qui emploie tous moyens pour voler et exploiter les secrets d'autrui. C'est mieux que cela... Il faudra que je sache tout!...
A ce moment, on frappa à la porte, puis un laquais dit à de Belen:
--M. le baron de Silvereal demande si monsieur le duc est visible.
--Silvereal! pensa de Belen. Pardieu! celui-là aussi doit connaître Mancal... qui sait s'il ne pourrait pas me fournir quelque utile renseignement....
Un instant après, il se trouvait avec le baron dans le cabinet oriental où nous les avons déjà entendus causant du passé et de l'avenir.
Il est bon de dire qu'après avoir rencontré Germandret-Mancal dans le souterrain, de Belen avait fait combler le puits où s'engageait l'escalier et fermer la trappe qui communiquait avec la serre.
De cette façon, il était, ou du moins se croyait à l'abri de toute indiscrétion.
Silvereal n'avait pas reparu à l'hôtel de Belen depuis cette dernière entrevue où il avait extorqué au duc une somme de cinquante mille francs... somme, hélas! qui avait déjà disparu en babioles coûteuses que l'amoureux baron avait envoyées à l'hôtel de Torrès, pour se faire pardonner sans doute l'impolitesse qu'il avait involontairement commise en s'endormant dans le boudoir de celle à laquelle il offrait son nom et sa main.
Silvereal était soucieux, et ce pour plusieurs raisons qu'il importe de connaître.
La première, c'est que l'hôtel de Torrès lui était impitoyablement fermé depuis quelques jours, et même il s'était produit un fait plus étrange et plus grave.
Son dernier présent: une agrafe de diamants qu'il avait obtenue à crédit d'un des premiers bijoutiers de la rue de la Paix, lui avait été renvoyée sans que l'écrin eût même été ouvert.
Ceci pouvait être significatif, et tout personnage moins infatué de lui-même ou moins enfiévré d'amour eût deviné, de la part de l'avide duchesse, un congé non dissimulé.
Mais ce n'était pas là ce qu'avait compris le baron. Pour lui, le consentement de la duchesse à ses désirs de mariage ne faisait point doute. Seulement, tant que Mathilde serait vivante, ces promesses, ces offres seraient illusoires. Ce refus n'était qu'une invitation à agir.
C'est ce qu'avait immédiatement tenté Silvereal, impatient d'avoir reconquis sa liberté.
On n'a pas oublié que le vieux Blasias lui avait remis un flacon qui ne contenait, en somme, qu'un breuvage complétement inoffensif.
Mais Silvereal, ne doutant pas qu'il ne tînt en son pouvoir la vie de la baronne, avait résolu d'en finir... et, au risque d'éveiller les soupçons, il avait trouvé moyen de faire prendre à sa femme le contenu total du flacon.
On devine ce qui s'était passé.
Ç'avait été une triste journée pour le baron. Vingt fois il s'était présenté à l'hôtel, espérant trouver la domesticité au désespoir, tout prêt à accueillir avec le masque d'une douleur de bonne compagnie la nouvelle d'une épouvantable catastrophe.
Point. Tout était calme. A quelques questions habilement posées, il avait été répondu que jamais la santé de madame de Silvereal n'avait été meilleure. L'honnête mari n'en pouvait croire ses oreilles, et, finalement, il avait sollicité et obtenu l'autorisation de se rendre dans l'appartement de la baronne.
Elle l'avait reçu avec sa hauteur ordinaire. Et tout en causant de banalités, il avait pu constater que jamais sa beauté n'avait été plus vivace, que jamais ses yeux n'avaient été plus brillants, sa voix plus calme.
C'était à en perdre la tête.
Il avait couru au club, afin de tenter la fortune et d'oublier, dans la fièvre du jeu, les soucis qui le tourmentaient.
Là il avait été en butte à quelques railleries, ménagées d'ailleurs avec un goût exquis. Mais on lui parlait de M. le comte Jacques de Cherlux, charmant jeune homme qui avait été accueilli par le duc de Belen sur la recommandation de la duchesse de Torrès, et en qui on lui faisait deviner un rival.
Était-ce donc là l'explication de l'exil qui le frappait?
Avec ses inquiétudes s'étaient surexcités tous ses mauvais instincts. Il n'avait pu tuer sa femme, il se devinait maintenant chassé par celle qu'il aimait... et de Belen était le complice de la duchesse... Il prêtait les mains à une intrigue qui le pouvait réduire au désespoir, lui, Silvereal, un ancien ami... mieux que cela... un complice qui pouvait un jour ou l'autre devenir dangereux.
Il fallait élucider cette question, et c'était dans ce but que le baron se présentait chez le duc de Belen; seulement il avait appris à ses dépens que dans une discussion violente avec le duc, il était rare que le dernier mot lui restât. Aussi avait-il résolu d'employer cette fois un tout autre moyen.
--Eh! bonjour, mon cher duc! fit-il dès qu'il aperçut de Belen, et en s'avançant vers lui les mains tendues en avant.
--Je suis heureux de vous voir, fit de Belen, qui répondait à ses propres pensées.
Puis, regardant attentivement Silvereal, dont le visage était admirablement composé:
--Mais, en vérité, mon cher baron, vous semblez tout joyeux.... Avez-vous donc quelque raison de vous réjouir?
--Le mot est peut-être trop fort, fit Silvereal en souriant et en découvrant ses dents longues et aiguës; cependant je déclare que, sauf détails sans importance, j'ai tout lieu de me déclarer satisfait.
--Tant mieux pour vous. Peut-être n'en est-il pas de même pour moi!
--En vérité! s'exclama le baron avec les marques du plus profond intérêt. Serait-il survenu dans votre existence quelque embarras subit?
--Peut-être!
--Impossible. La fortune vous sourit avec une persistance à laquelle la capricieuse ne nous a guère habitués. Vous êtes honoré, vous êtes riche... et, enfin, vous allez être dans peu de temps l'heureux époux d'une des plus jolies et des plus riches héritières de Paris.
De Belen ne put réprimer un tressaillement. Cette allusion à ses desseins sur Lucie de Favereye le touchait en plein coeur... à supposer que le mot--coeur--pût s'appliquer au viscère qui opérait son mouvement régulier dans la poitrine du duc.
Il se souvint tout à coup de l'engagement pris quelques jours auparavant par Silvereal.
--Que voulez-vous dire? s'écria-t-il involontairement. Avez-vous donc obtenu de la baronne....
--Qu'elle parlât pour vous? C'est aller un peu vite en besogne. Cependant....
Il s'arrêta. Il voyait bien que dans cet assaut de faussetés, il avait l'avantage, et il tenait à en profiter le plus longtemps possible.
--Parlez donc! s'écria de Belen.
--Si j'hésite, mon cher duc, c'est par un sentiment de superstition qu'il me faut avouer. Je n'aime pas, lorsque je tente l'exécution d'un plan mûrement combiné, expliquer par le menu les moyens dont je prétends me servir... Cette indiscrétion vis-à-vis de soi-même porte souvent malheur....
--Alors, que venez-vous me parler de mon prochain mariage?...
--Je vous prouve que je ne vous oublie pas... Depuis notre dernière entrevue où vous vous êtes laissé entraîner à me dire quelques duretés, que vous regrettez, j'en ai la conviction, j'ai beaucoup réfléchi... et le premier mouvement d'irritation passé, je me suis dit qu'après tout, vous étiez mon meilleur... disons mieux, mon seul ami, et que ce m'était un devoir de me mettre à votre service comme vous étiez au mien....
--Que de phrases, bon Dieu! s'écria de Belen avec impatience.
--J'arrive au fait. Je vous ai promis de vous aider à vaincre l'opposition que ma femme mettait à votre mariage avec Lucie de Favereye... et j'ai déjà, j'en suis certain, obtenu dans cette voie d'excellents résultats... Pardonnez-moi de ne pas m'expliquer davantage....
De Belen le regarda avec une défiance non dissimulée.
--Et c'est pour me dire cela que vous avez pris la peine de passer à mon hôtel?
--Certes!... N'est-ce pas le fait d'un véritable ami que de venir vous répéter: Prenez patience! tout va bien!... Je comprends vos angoisses, vos inquiétudes, et je tiens à les adoucir autant qu'il est en moi.
Après tout, de Belen méprisait assez l'intelligence de Silvereal pour admettre que cette niaiserie n'était pas jouée.
--Je vous remercie, reprit-il brusquement. Mais lorsque je vous déclarais tout à l'heure que j'étais heureux de vous voir, c'est que vous pouvez m'être utile.
Cette franchise n'avait rien de flatteur pour le baron. Mais Silvereal n'était pas homme à se fâcher pour si peu.
--Tout à votre disposition, dit-il.
--Vous connaissez un certain homme d'affaires nommé Mancal?
Silvereal fit la grimace. Ce nom avait décidément le privilége d'exciter peu de sympathie de la part de ceux qui l'entendaient.
On sait que souvent Mancal avait servi d'intermédiaire entre la duchesse et le baron lequel, de plus, n'ignorait pas que Mancal et le vieux Blasias étaient une seule et même incarnation....
Enfin Mancal lui avait souvent prêté, à grosse usure, des sommes dont il eût été certes bien impuissant à se libérer envers lui.
--Mancal! vous avez dit Mancal! fit le baron en hésitant et en regardant au plafond comme s'il eût éprouvé une grande difficulté à se remettre cette physionomie en mémoire.
--Parbleu! ne jouez donc pas ainsi la comédie! s'écria le duc, dont la longanimité s'épuisait. Pouvez-vous, oui ou non, me fournir des renseignements sur cet homme?
--Des renseignements!... non, en vérité. Ne vous fâchez pas, mon ami. Je le connaissais très-peu... il est mort!...
--Mort! s'écria le baron. Quelle est cette folie?
Silvereal se mordit les lèvres. Il avait trop parlé. Il supposait bien que Blasias était mort.
Mais le duc ignorait sans doute l'identité de ce personnage et du banquier de la rue Louis-le-Grand.
--Je veux dire, reprit-il, qu'il a disparu... comme font tous ces banquiers de mauvais aloi.
--Mancal était un faux banquier.
--Hein?
--Mancal est tout simplement le chef d'une bande de bandits qui exploitent les honnêtes gens.
--Alors, nous n'avons rien à craindre, interrompit naïvement Silvereal.
--Vous vous trompez! car Mancal possède nos secrets.
--Quels secrets?
--Il sait que le baron de Silvereal et le duc de Belen sont deux assassins!...
Silvereal se dressa sur ses pieds. En vérité, il y a des gens qui ont la manie d'évoquer des souvenirs désagréables... Il était blême, et ses dents claquaient.
--Bon! voilà que vous perdez tout votre sang-froid, reprit de Belen avec calme. Mon cher, quand on a, comme nous, risqué sa tête pour arriver au but poursuivi, on doit s'attendre à ce qu'à toute heure l'innocence se dresse devant soi et qu'il faille lutter sans trêve ni merci.
Silvereal l'interrompit.
--Mais je vous dis qu'il est mort!
--Qui? Mancal... Folie!...
--Mancal, oui! c'est-à-dire Blasias....
--Quel Blasias?...
--Un vieillard... c'est-à-dire non, Mancal déguisé... qui, au quai de Gèvres, faisait métier de recéleur et d'empoisonneur....
--Quoi! cet homme que la police traquait... et dont la masure s'est abîmée dans l'incendie....
--C'était Mancal.
--Ah bah! fit de Belen, qui réfléchissait.
Il y eut un instant de silence. Puis le duc, fouillant dans sa poche, en tira la lettre qu'il avait reçue tout à l'heure.
Elle ne portait pas de date; de plus, elle devait avoir été apportée, car sur l'enveloppe ne se trouvait pas le timbre de la poste.
Il sonna vivement.
--Qui a apporté cette lettre? demanda-t-il au laquais qui se présenta.
--Monsieur le duc, c'est une sorte de mendiant déguenillé.
--Qu'a-t-il dit?
--Rien, sinon que cette lettre devait être remise immédiatement à monsieur le duc.
--Il n'a prononcé aucun autre nom que le mien?...
--Aucun.
--C'est bien, allez!...
--Mais qu'est-ce donc que cette lettre? s'écria Silvereal, au comble de la curiosité.
--Je vais vous le dire. Car, au fait, mieux vaut que nous nous montrions quelque franchise réciproque. Cette lettre a été adressée par Mancal à l'homme que j'avais accueilli dans ma maison, et dont je m'étais porté garant, à ce Jacques de Cherlux.
--Lui! s'écria à son tour Silvereal. Montrez-moi cette lettre!
De Belen la lui tendit. Le baron la lut rapidement.
On se souvient que dans ses termes elle prouvait, à n'en point douter, la complicité de Jacques et de Mancal dans quelque oeuvre ténébreuse et encore inexécutée.
--Ah! mon ami! s'écria Silvereal, moi qui doutais de vous!
--Que voulez-vous dire?
--Je croyais que le jeune homme vous avait été recommandé par la duchesse de Torrès....
De Belen tressaillit à son tour.
Il avait oublié ce détail. Il n'avait songé qu'à Mancal. Il était cependant exact que Jacques s'était présenté, pour la première fois, muni d'une lettre du Ténia.
--Vous ne vous trompez pas, reprit-il lentement. C'est bien à la requête de la duchesse que je l'avais reçu et que je lui avais promis ma protection.
--Vous voyez bien! fit Silvereal avec désespoir. Et moi qui croyais en vous comme en mon meilleur ami.
--Eh bien?
--Mais ce jeune homme est l'amant de la duchesse, que j'aime et qui m'a fermé sa porte!
Il avait, en prononçant ces paroles, une mine si piteuse, que de Belen ne put réprimer un éclat de rire.
--Ah! il est bien en ce moment question d'amour et de passion ridicule....
--Ridicule! Vous en parlez bien à votre aise.
--Je vous dis qu'il s'agit de notre honneur, de notre fortune, qui sait? de notre vie, peut-être!
--Que m'importe! s'écria Silvereal, sans cette femme, fortune, existence, je ne tiens plus à rien!
--Passe pour vous. Mais moi, je tiens à tout. Raisonnons, et quittez ces airs navrés, qui sont grotesques. Songeons à nous défendre, que diable! et examinons le danger froidement et en hommes habitués au péril.
--Je vous écoute, fit Silvereal, qui n'écoutait guère, absorbé qu'il était dans ses pensées désespérées.
--C'est évidemment à la prière de Mancal que la duchesse a remis cette lettre à ce Jacques... Dites-moi, ce Mancal était son homme d'affaires, n'est-il pas vrai?
--Elle fait, en effet, quelques petites opérations de Bourse.
--Donc, elle a confiance dans cet homme... et elle n'a pu lui refuser ce léger service... Il lui aura présenté son protégé avec les formes mielleuses dont il avait le secret, et la duchesse est si bonne....
--Oui, elle est bonne et belle, interrompit Silvereal.
De Belen se contenta de hausser les épaules et continua:
--Vous ne paraissez rien comprendre. Il est ridicule qu'un homme tel que vous, qui êtes presque un vieillard....
Silvereal protesta d'un geste.
--J'ai dit un vieillard, insista de Belen. Parbleu! il fait beau voir qu'à votre âge, vous vous obstinez à roucouler comme un Roméo de vingt ans... Cela est fini, mon cher. Nous aimons où et quand nous pouvons!...
--Pardon! s'écria Silvereal, poussé à bout. N'êtes-vous pas amoureux vous-même de Lucie de Favereye, une pure et chaste enfant qui pourrait être votre fille?...
De Belen pâlit. Le coup était direct. Mais, se mordant les lèvres, il reprit avec sang-froid:
--Tout d'abord, mon cher baron, remarquez qu'entre une chaste et pure enfant comme Lucie, je répète vos expressions, et cet être vicieux, corrompu, presque effrayant, qui s'appelle le Ténia et pour vous la duchesse de Torrès, toute comparaison serait un crime!...
--Belen! prenez garde! fit Silvereal, qui blêmissait.
--Prendre garde? à quoi? à votre colère!... Laissez donc aux auteurs de drame ces grands airs de bravache... nous sommes ici pour raisonner et nous dire nos vérités... tant pis si elles nous froissent! Donc, s'il vous plaît, étudions nettement, et une fois pour toutes, notre situation respective.
De Belen se plaça devant Silvereal, les bras croisés, la tête haute; puis, d'une voix sèche, et en accentuant chaque parole avec la vibration brutale d'un marteau qui tombe:
--Nous sommes deux chevaliers d'industrie, disons le mot, deux voleurs; vous, monsieur de Silvereal, descendant d'une des plus grandes familles de France, vous vous êtes vautré dans toutes les fanges... Vous étiez perdu, quand votre bonne étoile vous a conduit sur mes pas; j'ai reconnu en vous l'étoffe d'un franc coquin... un peu mou, un peu flasque, mais utilisable à l'occasion; je vous ai mis de moitié dans mes opérations!
--Oh! de moitié! objecta Silvereal, que parut toucher ce seul point de l'argumentation.
--De moitié quant à votre valeur propre. Vous êtes un gredin, mais un gredin lâche. Moi, j'ai le courage. Je suis lion et je prends la plus grosse part, _quia nominor leo_. Ceci est indiscutable. Donc avec moi vous avez volé, avec moi vous avez tué!... et quand je torturais au Cambodge ce Français que Dieu damne! vous vous pâmiez comme une vieille femme, mais vous ne songiez nullement à le défendre.
--Oh! proféra longuement le digne baron en se cachant la tête entre les deux mains.
--Évanouissez-vous, si vous voulez. J'ai le temps d'attendre. Vous revenez à vous?... tant mieux. Alors je continue. Muni de quelques milliers de francs, vous êtes revenu en France; et grâce à votre nom, à votre habileté, à l'absence de tout scrupule qui est votre point caractéristique, vous avez su persuader à M. de Mauvillers que, s'il vous donnait sa fille, vous le feriez nommer pair de France....
--J'en avais le pouvoir....
--Taisez-vous donc! vous mentez comme un arracheur de dents, soit dit sans offenser votre purisme... Grâce à un laquais du ministère dont vous aviez acheté la complicité, vous aviez appris la nomination prochaine dudit Mauvillers,--encore un aimable bandit, entre nous, et digne d'être votre beau-père,--vous êtes allé le trouver et vous lui avez dit: Donnez-moi votre fille, et demain votre nomination sera au _Moniteur_... Oh! il n'a pas hésité... Sa fille vous méprisait, comme tout le monde, du reste... Elle en aimait un autre... il l'a menacée de sa malédiction, et la pauvrette, qui croyait encore à la malédiction d'un père alors même qu'il s'appelle M. de Mauvillers, dix fois renégat, contempteur de toute probité, de toute justice, magistrat prévaricateur et fonctionnaire concussionnaire, la pauvrette, dis-je, a obéi et vous a épousé, vous! vous, mon complice, vous un assassin!...
--Monsieur de Belen! mais, en vérité, je ne comprends pas pourquoi vous évoquez ces souvenirs... exagérés....
--Exagérés, est un chef-d'oeuvre. Silvereal, vous étiez né pour le parlementarisme. Pourquoi j'évoque ces souvenirs? mon Dieu, il est utile, entre braves gens comme nous, de se rafraîchir de temps en temps la mémoire. De plus, je reviens par un détour--un peu long, mais nécessaire--au point principal de notre entretien, et je veux vous prouver que si je suis un fou d'aimer Lucie de Favereye et de la vouloir pour femme, vous êtes, vous, un imbécile d'offrir votre nom à la duchesse de Torrès.
Silvereal eut un beau mouvement de dignité: il se leva, se mit de trois quarts comme l'immortel Crevel des _Parents pauvres_, et, posant sa main sur la portion de gilet qui chez tout autre aurait pu recouvrir un coeur:
--Monsieur de Belen, encore une fois, je vous adjure de laisser de côté toute personnalité à l'adresse de la duchesse.
De Belen éclata de rire.
--Très-beau! Vous êtes un type! Je continue. Et vous allez voir que je vous fais la partie belle. Mon cher Silvereal, je suis, vous le savez, très-bon. Sans quoi, je ne vous l'avouerais pas. Un ancien banquier de Bordeaux, qui a floué les fonds de ses commettants et qui s'est embarqué pour les Indes, par suite de certaines circonstances qu'il est inutile de vous faire connaître, puisque vous ne les savez pas et que votre médiocre intelligence ne les devinera jamais, est devenu,--lui, roturier,--duc de Belen... J'ai en mains le pouvoir de disposer d'immenses richesses... Oh! ne secouez pas la tête... C'est mon but, et j'y touche. Or, je sais que je suis discuté par certaines gens:--Qu'est-ce donc, disent-ils, que ce duc de Belen? Où sont ses titres, ses parchemins, sa filiation... que sais-je? Supposez que j'épouse Lucie, fille du marquis de Favereye, petite-fille de M. de Mauvillers... du jour au lendemain je suis inattaquable, je suis bien et dûment le duc de Belen, auquel nul ne songe plus à contester son titre. Est-ce votre avis?
Silvereal se contenta d'incliner la tête.
--Or, cette petite est charmante; je ne suis plus tout jeune, et j'aime le fruit nouveau. Elle a des pudeurs qui me plaisent, des effarouchements qui me séduisent... Passons!... tout cela vient admirablement à l'appui de mes raisonnements; je combine le mariage d'amour... un joli mot, n'est-il pas vrai? avec le mariage d'intérêt; mais, sachez-le bien, l'intérêt prime l'amour... Je veux être le mari de cette fille, et cela sera.
--Mais je ne vous en empêche pas! s'exclama le baron d'une voix dolente.
--C'est heureux! quoique vous m'ayez promis mieux et que je crusse devoir compter sur un concours efficace de votre part; mais ceci se retrouvera. J'ai exposé ma situation, je passe à la vôtre.
--La mienne!
--Vous, vous êtes un vrai Silvereal. Par vous-même, par votre femme, vous voyez toutes les portes s'ouvrir devant vous à larges battants... Vous avez vos entrées à la cour, et pour un peu, Louis-Philippe vous appellerait son cousin. Or, que faites-vous? Comme l'a dit le vieux Corneille... vous aspirez à descendre. Vous voulez tuer votre femme pour devenir l'époux d'une femme perdue, qu'il vous faudra imposer à la société... dont le nom est méprisé, que toute femme honnête refusera d'admettre dans ses salons... Je veux monter, vous voulez déchoir. Qui, en cela, représente la logique, la raison, de vous ou de moi? Soyez franc et répondez.
Silvereal laissa tomber ses deux bras, et, baissant la tête, dit d'un ton pleurard et grotesque:
--Je l'aime!...
--Eh bien! aimez-la! et donnez-moi la paix! Je vous parle de choses graves: je vous dis que Mancal, un bandit, avait placé chez moi un misérable dont le rôle était de m'épier, de me trahir, de me dépouiller... qui sait? de m'assassiner, peut-être; et quand je vous rappelle que ce Jacques de Cherlux a été introduit chez moi par le Ténia, vous me répondez avec des larmes dans la voix: Elle est bonne et belle!... Vous tombez en enfance!...
--Mais enfin, cria Silvereal, vous avez admis vous-même qu'elle pouvait avoir été trompée par ce Mancal....
De Belen s'approcha de Silvereal, et, lui plaçant les mains sur les épaules, plongea ses yeux dans les siens:
--Silvereal, mon ami, quelque chose me dit que vous jouez gros jeu... Cette femme est plus forte que vous... elle vous raille et vous mettra à la porte au premier jour.
--Vous me torturez, fit piteusement Silvereal.
--Cela m'est absolument égal. Je parle affaires. De deux choses l'une: ou la duchesse a donné, sur la prière de Mancal, une lettre banale, et dans ce cas, vous restez le futur de cette intéressante créature; ou, au contraire, par une raison de haine contre moi, que je devine sans la définir, elle a prêté les mains au piége qui m'était tendu. Voilà ce qu'il convient de savoir, et sur l'heure....
--Oui! oui! vous avez raison! s'écria Silvereal. Ah! si elle m'a trompé!...
--Si elle vous a trompé, c'est vous qui lui demanderez pardon. Je vous connais, donc n'insistons pas sur ce détail. Ce dont il s'agit est infiniment plus important, et voilà ce que je vais faire: je vais faire demander madame de Torrès....
--Vous! elle ne viendra pas!
--Si fait, ou du moins si elle ne vient pas, c'est qu'elle se sent inattaquable, ce que je ne suppose pas... Tenez, mon cher baron; je vous fais un pari....
--Vous plaisantez toujours!
--Point, jamais je n'ai été plus sérieux, car j'ai un pressentiment que la partie engagée est des plus graves... Je répète donc que je vous fais un pari... Je vais partir pour ma maison de Courbevoie... en même temps que mon laquais va porter à la duchesse un billet qui l'invitera à venir chez moi... là-bas....
--Elle refusera de s'y rendre....
--Nous verrons bien! Si je choisis Courbevoie, c'est parce qu'ici elle serait trop en vue en se présentant à mon hôtel... cela serait compromettant et nous perdrions du temps en pourparlers... Là-bas, elle peut venir sans que nul le sache, et je suis sûr, mon cher baron, que lorsque je la tiendrai en face de moi, il faudra bien qu'elle se confesse....
Silvereal tressaillit. En vérité, de Belen parlait de la bien-aimée avec une désinvolture insolente qui le navrait.
--J'espère, dit-il les dents serrées, que vous vous souviendrez à quel monde vous appartenez tous deux....
--Oh! elle me vaut... nous sommes de force! soyez tranquille. Mais, mon cher Silvereal, supposez un instant--et cela sans vous enfoncer les ongles dans la poitrine--que ledit Jacques de Cherlux soit son amant, n'avez vous pas intérêt à le savoir?...
Il avait touché le point sensible.
--Agissez comme vous l'entendez.
--Merci de l'autorisation, dont d'ailleurs je me serais absolument passé.
De Belen s'assit devant un petit bureau.
--Écoutez, dit-il, j'écris.
Et, en même temps que sa plume courait sur le papier, il disait à haute voix:
«Chère duchesse, j'ai le regret de vous annoncer que j'ai dû chasser comme un laquais le jeune et intéressant comte de Cherlux, que vous avez eu l'obligeance de me présenter et qui est tout simplement un bandit de la pire espèce.
»Croyez que je n'ai pas pris cette grave résolution sans avoir mûrement réfléchi au déplaisir qu'elle vous causerait. Et comme je ne désire rien tant que de vous complaire en toutes choses, je suis prêt à vous donner les explications que vous pourrez désirer, si vous me venez les demander en ma petite maison de Courbevoie, rue du Bois.
»Vous trouverez à la petite porte du parc un valet qui vous introduira, sans que vous soyez vue.
»Votre dévoué ami,
»Duc de Belen.»
--Mais... mais... mais... fit par trois fois Silvereal, que cette rédaction éminemment cavalière blessait au plus vif de ses sentiments intimes, on dirait, en vérité, que la duchesse de Torrès connaît la petite porte du parc....
Le duc prit la lettre, et, caressant doucement la joue du baron avec le papier satiné:
--Vous serez toujours un grand enfant, dit-il.
Il sonna.
--Cette lettre à son adresse... immédiatement. Puis, qu'on attelle.
--Vous sortez? demanda Silvereal.
--N'avez-vous pas lu la teneur de ma lettre?
--Vous allez à Courbevoie?
--Attendre la charmante duchesse de Torrès.
--Que prétendez-vous donc?
Le visage de Belen reprit sa rigidité sérieuse.
--J'entends confesser le Ténia... J'entends apprendre d'elle quelles relations existaient entre elle et ce Mancal maudit... et enfin à quel titre elle s'était faite la protectrice de ce Cherlux dont je me défie autant et plus que vous....
--Ne pourrais-je assister à votre entretien? demanda timidement Silvereal.
A ce moment, on vint annoncer à de Belen que sa voiture l'attendait.
De Belen regarda Silvereal en riant:
--Vous n'y songez pas, mon cher maître, dit-il en prenant son chapeau; si je vous permettais de prendre part à notre entrevue, vous troubleriez la duchesse par vos regards passionnés... et je tiens au contraire à ce qu'elle conserve tout son sang-froid!...
Silvereal eut presque une velléité de révolte:
--Et cependant... si ce tête-à-tête me déplaisait....
De Belen, qui était déjà auprès de la porte, revint vivement vers lui et lui saisissant le poignet:
--Écoutez-moi bien, ajouta-t-il. De deux choses l'une: ou la duchesse est une amie, et en ce cas, je m'engage à plaider votre cause... ou bien elle est complice de ce Mancal dans quelque ténébreuse machination... et alors notre tête, vous entendez, notre tête, est en jeu! Si cela est, cette femme est condamnée... et vous savez, vous mieux que personne, que je n'ai jamais menacé en vain, et que je brise tout obstacle qui se dresse devant moi!...
De Belen s'était étudié à se faire, pour le monde, une tête placide, plus finaude que méchante, et il est juste de dire qu'il y avait parfaitement réussi, grâce à la coupe de son visage, large du bas, et à ses favoris, taillés à la Louis-Philippe, qui lui donnaient une physionomie des plus rassurantes.
Mais en ce moment, alors qu'il proférait ces menaces, il semblait qu'il s'opérât sur ses traits une métamorphose subite: le teint se faisait livide, les yeux brillants, la lèvre contractée.
Silvereal reconnut son ancien complice, tel qu'il l'avait vu naguère torturant un malheureux vieillard pour lui arracher son secret, et il se tut, frissonnant malgré lui.
--Patience donc, reprit de Belen. Avant ce soir, vous saurez la vérité sur tout cet imbroglio.
Lui parti, Silvereal resta quelque temps immobile, pensif; puis il se décida à sortir à son tour en murmurant:
--Il faut en finir... il faut que la duchesse soit ma femme....
Et disant cela, il songeait à Mathilde et aux derniers conseils du vieux Blasias.
Mais comment attirer la baronne dans un piége avec Armand de Bernaye? Laissons Silvereal à ses réflexions, et venons auprès de la duchesse de Torrès, à l'heure où lui parvenait l'étrange lettre du duc de Belen.
Elle était seule, rêveuse.
Depuis la scène terrible dans laquelle Silvereal avait avoué le crime commis par lui de complicité avec de Belen, il semblait qu'une transformation inconsciente se fît dans l'âme de cette femme.
Ses pensées n'avaient plus leur lucidité cruelle. Ses ambitions étaient oubliées, et alors même qu'enfermée dans le boudoir des diamants, elle égrenait entre ses doigts les pierres étincelantes, son regard n'avait plus cet éclat fauve qui semblait un rayonnement d'or.
Elle se prenait à frissonner, sans savoir pourquoi. La mort de Mancal l'avait épouvantée. Et quelque soulagement qu'elle éprouvât à la disparition de son complice, cependant une voix sourde lui criait que le crime triomphant a ses revers et ses catastrophes; elle pensait à cet homme qu'elle avait vu naguère encore si fort, si sûr de lui-même, bronzé d'énergie et de cynisme... et devant son imagination passait le cadavre que l'eau emportait impuissant, livide, jouet du flot qui l'entraînait....
Alors s'imposait à elle une terreur vague. Elle regardait autour d'elle, comme si un ennemi inconnu, un vengeur peut-être, allait surgir pour la saisir, pour la punir à son tour... et elle cachait son visage entre ses mains, pour écarter la vision sinistre....
Puis elle se souvenait de celui qu'elle avait à peine entrevu... Jacques de Cherlux. Et c'était comme un rayon de lumière dans des ténèbres sombres....
Ce qui l'avait frappée en lui, c'était ce regard clair, brillant d'honnêteté et de franchise, ces yeux étincelants d'admiration naïve et de passion inassouvie, derrière lesquels elle avait deviné une âme. Elle avait ri d'abord. L'admirer, qu'était-ce donc que cela? N'était-elle point blasée sur les hommages? L'amour! elle l'avait toujours raillé.
Quand Martial, désespéré, se tordait à ses pieds en demandant grâce, quand il lui sacrifiait sa vie, son honneur, sa mère, elle avait aux lèvres un rictus railleur et lui répondait ce mot atroce que Martial n'avait pas oublié:
--Tu es si lâche que parfois je crois t'aimer!
Quand sir Lionel, brisé, atterré, après avoir tout employé pour la dompter, colère et menace, prières et brutalités, lui criait:
--Je me tuerai!
Elle souriait encore, d'un air de défi.
Ç'avait été une scène atroce.
Le dernier soir, sir Lionel était venu auprès d'elle. Il était pâle comme un cadavre.
--Écoutez-moi, lui avait-il dit: vous avez pris plaisir à me torturer... que vous ai-je fait? quel reproche pouvez-vous m'adresser? aucun. Mais vous êtes de ces êtres effrayants qui se complaisent à la souffrance des autres!... Vous êtes la Locuste qui torturait des esclaves par le poison, étudiant curieusement sur leur face convulsée les affres de l'agonie... Êtes-vous une femme? êtes-vous un démon?... De quelle fange sanglante avez-vous été pétrie?... je l'ignore. Devant vous, j'ai été lâche... et je le suis encore... Moi qui ai affronté tous les périls, raillé tous les dangers, j'ai peur de vous!... Oh!... si je vous dis cela, c'est que tout va finir... Je ne lutte plus... mais, sachez-le bien, du fond de mon âme et de ma conscience, je vous maudis!... Un jour viendra où, pleurant et enfonçant vos ongles dans votre poitrine... vous vous souviendrez du mal que vous avez fait.... Alors ma voix qui vous parle en ce moment surgira de ma tombe mal fermée et vous criera: Soyez maudite!... Alors vous voudrez fuir, alors vous tenterez de vous enfermer dans votre égoïsme dédaigneux, mais toujours la voix sinistre vous poursuivra et répétera: Soyez maudite!...
Elle l'avait interrompu par un éclat de rire en disant:
--Quelle magnifique tirade pour l'Ambigu, cinquième acte!...
Mais elle n'avait pas achevé... une détonation avait retenti, et sir Lionel Storigan, le crâne brisé, était tombé à ses pieds, tandis qu'un flot de sang inondait sa robe....
Elle s'était dressée, pâle. Puis, comme ses gens accouraient au bruit, elle reprit son sang-froid et dit ces seuls mots:
--Faites transporter sir Lionel chez lui!
Et elle était rentrée dans son boudoir....
Maintenant tout cela lui revenait en mémoire. Il lui semblait que cette voix murmurait encore sa malédiction terrible....
--Je suis folle! murmura-t-elle tout à coup en rejetant en arrière son admirable chevelure brune; que m'importent les souvenirs? que m'importe le passé? Je suis jeune, je suis belle, je sais riche!... l'avenir m'appartient.
Un laquais frappa à la porte et lui présenta sur un plateau de vermeil la lettre du duc de Belen.
Elle la prit insoucieusement et la jeta sur un guéridon. Elle la lirait plus tard. Mais voici que, regardant l'enveloppe, elle reconnut l'écriture du duc. Elle avait à peine entendu ce que lui avait dit le laquais tout à l'heure.
Le duc de Belen!... ah! celui-là aussi l'avait aimée. Seulement, c'était un esprit froid et positif. Il avait rapidement compris que le Ténia ne lâchait plus la proie qu'on lui abandonnait, et un jour il avait dit à la duchesse:
--Je ne veux pas être votre amant!... Je serai votre ami!
Elle l'avait admiré pour cette force qui n'était, en somme, que de l'habileté raisonnée.
D'ailleurs, elle se souciait peu de lui.
Pourquoi lui écrivait-il?
Tout à coup un nom monta à ses lèvres: Jacques!
Et, d'une main fébrile, elle déchira l'enveloppe. Elle lut les lignes tracées et poussa un cri terrible.
C'était comme une révélation. A l'annonce du malheur qui frappait Jacques, une sorte de déchirement se faisait en elle. Chassé! il l'avait chassé! Lui, ce misérable! cet assassin! il s'était arrogé sur un autre le droit de haute justice! et sur qui? sur le seul homme qu'elle, Isabelle la courtisane, eût regardé avec une émotion involontaire!
--Ah! tu as chassé Jacques! cria-t-elle. Eh bien! à nous deux, monsieur de Belen!
Et quelques instants après, sans qu'elle eût hésité, sa voiture l'entraînait sur la route de Courbevoie.
La maison habitée par de Belen était en réalité un hôtel ou plutôt une sorte de château. Le parc s'étendait autour du bâtiment et se prolongeait jusqu'à la Seine.
La petite porte à laquelle sa lettre faisait allusion et qui était réservée aux visites intimes, donnait accès dans une serre d'hiver, tout encombrée d'arbustes exotiques.
Là, le duc se promenait avec agitation, l'oeil fixé sur cette porte qui ne s'ouvrait pas. La courtisane aurait-elle donc refusé de venir? Était-il vrai qu'elle ne portât aucun intérêt à ce Jacques et qu'elle n'eût été aux mains de Mancal qu'un instrument inconscient? Sans cesse il se rapprochait de cette porte, tendant l'oreille pour saisir le bruit de la voiture qu'il attendait.
--Madame la duchesse de Torrès attend monsieur le duc au salon, dit une voix.
De Belen se retourna surpris.
C'était un valet qui avait parlé.
--C'est bien, je me rends auprès d'elle, dit-il brusquement.
Mais, en suivant les galeries vitrées qui, par une route couverte et ininterrompue, conduisaient jusqu'aux appartements, de Belen réfléchissait. C'était la première fois que la duchesse entrait ainsi chez lui, au grand jour, sans se cacher, passant devant ses gens.
Ceci avait un vague parfum de défi.
Quand il entra dans le salon, la duchesse, vêtue simplement, était debout, le visage couvert d'un voile.
Il s'approcha et la salua.
Elle releva son voile et il reconnut alors qu'elle était d'une pâleur livide: ses grands yeux brillaient d'un reflet métallique.
--Madame, dit-il, je vous prie de m'excuser si je vous ai demandé de venir ici.
Elle avait aux lèvres une crispation ironique qui le troublait.
--Trêve de politesse! fit-elle à son tour. Vous m'avez appelée. Je suis venue, et me voici prête à vous entendre. Seulement je vous prierai d'être bref, j'ai peu de temps à vous donner.
Sans répondre immédiatement, il la regarda.
Elle avait bien l'attitude d'un adversaire préparé pour la lutte.
D'un geste, il l'invita à s'asseoir et il prit lui-même un siége.
--Madame la duchesse, reprit-il, je devine à vos regards que vous êtes irritée contre moi....
Il attendit une protestation polie. Elle resta immobile. Elle attendait, comme ces habiles bretteurs qui laissent l'attaque à l'ennemi jusqu'à ce qu'il se découvre.
Il dut parler:
--En vous écrivant, dit-il, j'ai obéi à un mouvement de colère qui peut-être m'a entraîné plus loin que je ne l'aurais voulu... mais il est dans la vie des circonstances où l'homme le plus calme n'est pas maître de lui. J'ai été indignement trompé. J'irai plus loin. Vous avez été vous-même victime d'une odieuse machination, et, sans le savoir, vous avez accueilli, patronné, introduit chez moi un homme qui n'est, en réalité, que le complice d'un bandit.
Elle appuya son coude sur le sofa, soutenant son menton de sa main finement gantée et considérant toujours de Belen avec une attention soutenue.
Ce sang-froid commençait à irriter le duc:
--Je veux parler, dit-il d'une voix qui tremblait un peu sous l'action d'une agitation intérieure, de celui qu'on appelle le comte Jacques de Cherlux et de son protecteur et ami, M. Mancal... Mais en vérité, madame, fit-il tout à coup avec un geste emporté, il semblerait que vous ne me comprenez pas... Oui ou non, est-ce sur une lettre de vous que j'ai reçu chez moi M. Jacques de Cherlux? Oui ou non, avez-vous engagé jusqu'à un certain point votre responsabilité?... Voilà ce que je vous demande... avec calme, avec politesse... et je m'étonne que jusqu'ici vous n'ayez pas daigné répondre, fût-ce par un seul mot, aux paroles conciliantes que je vous ai adressées....
--Je suis venue, dit la duchesse froidement et sans quitter son attitude dédaigneuse, donc je suis prête à subir l'interrogatoire qu'il vous plaira m'adresser....
--Un interrogatoire?... non, certes.
--Je pensais que vous vous érigiez en magistrat, dit-elle encore avec un sourire. Le cas serait original... et d'autant plus intéressant.
De Belen ne comprit pas l'ironie contenue dans ces dernières paroles, et, tout entier à ses pensées, il continua:
--Ne jouons pas sur les mots. Vous n'êtes pas mon ennemie; quant à moi, vous savez quels furent autrefois les sentiments que vous m'avez inspirés, et il ne m'a fallu rien moins qu'un violent effort de volonté pour résister à l'influence que vous preniez sur moi; donc, aucun de nous ne peut avoir l'intention de nuire à l'autre. Soyez donc assez bonne pour me répondre franchement.
Elle inclina la tête en signe d'assentiment.
--Vous connaissez Mancal depuis longtemps?
--Depuis que tous ceux qui composent votre honorable société l'ont admis dans une sorte d'intimité. Il m'a été présenté par un de vos amis, ou plutôt de vos associés, le banquier Colombet.
--Il était votre agent d'affaires?
--Vous l'avez dit.
--Ne prenez pas ma question en mauvaise part: il ne vous a jamais proposé de vous associer à quelque opération particulière, dirigée contre moi, contre mon crédit?
Un éclair rapide passa dans les yeux du Ténia.
--Non, fit-elle.
--C'est étrange, reprit de Belen. Et pourtant il est certain--et j'ai pour en être convaincu les raisons les plus graves--il est certain, dis-je, que ce Mancal est ou était mon ennemi.
--Ceci est une appréciation dont il m'est impossible de reconnaître ou de nier l'exactitude.
--Vous me le jurez!
--Est-ce que nous jurons, entre nous? Quand même nous mentons, ne sommes-nous pas prêts à prêter tout serment qui nous est utile? J'en appelle à vous, monsieur le duc de Belen!
Elle ripostait avec une netteté dont le duc se sentait troublé.
--Mais ce Jacques, s'écria-t-il, ce vagabond!
--Mancal, qui m'a rendu quelques services, en a réclamé un de moi à son tour; il voulait une lettre de recommandation pour son protégé. Pourquoi la lui aurais-je refusée?
--Certes, et pourtant cet homme, ce prétendu comte de Cherlux, est un bandit!
--Pourquoi paraissez-vous douter de la réalité de son titre? ne vous a-t-il pas fait connaître son histoire?
--Oui, ce roman ridicule, où tout doit être mensonge et fausseté!
--N'avez-vous pas eu entre les mains les pièces qui établissent ses droits?
--Ces pièces peuvent être fausses....
--Oh! monsieur de Belen, croyez-vous donc qu'il y ait réellement des faussaires?... Vous me paraissez peu porté à l'indulgence pour la nature humaine.
De Belen frappa du pied avec colère:
--Allons! fit-il, Silvereal ne s'était pas trompé.
La duchesse le regarda avec surprise.
--A quel titre l'honorable baron intervient-il en tout ceci?
--Il m'a dit que ce Jacques était votre amant! fit-il brutalement.
Elle se leva droite, frémissante, plus pâle encore.
--Et quand cela serait, ne suis-je pas libre?
--Libre?... certes, libre de vous perdre à jamais, en étant la maîtresse d'un criminel.
--Qui vous donne le droit d'accuser ce jeune homme?
--Qui vous donne le droit de le défendre?
Il y eut un silence. Les armes étaient engagées.
De Belen prit dans sa poche la lettre de Mancal, et la présentant à la duchesse:
--Lisez, lui dit-il.
Elle obéit.
On se souvient des termes de cette lettre dont chacun était habilement calculé.
«Mon cher Cherlux, disait Mancal, n'oubliez pas mes recommandations. Je pars pour quelques jours. _Nos affaires_ exigent cette disparition momentanée... _Empaumez_ bien le Belen. Le jour venu, nous saurons bien fourrer le nez dans ses petites opérations... Le sac est bon, nous le viderons...»
Lisant ces lignes odieuses, la duchesse réfléchissait. Et alors elle se rappelait aussi les paroles proférées par Mancal, alors qu'il lui proposait de s'associer à lui dans une oeuvre de mystérieuse vengeance.
«Je poursuis une oeuvre de haine, avait-il dit. Je veux que cet homme vous aime et que vous le haïssiez comme moi.»
Ainsi, ce plan qu'elle ne connaissait pas et auquel elle s'était prêtée tout d'abord recevait déjà un commencement d'exécution. Elle comprenait quel sens infâme se cachait sous la lettre de Mancal; elle devinait que le seul but du bandit était de dénoncer faussement Jacques, de le compromettre, de le perdre.
Elle eut froid au coeur, en même temps que tout son sang affluait à son cerveau.
Ainsi c'était bien vrai. Jacques allait être saisi par l'engrenage menaçant. Jacques!... perdu!... et par elle!...
Dans cette nature glacée par la corruption, c'était le réveil d'un feu mal éteint... c'était une explosion passionnée dont elle n'était plus maîtresse....
Et tandis que son front brûlait, tandis que son sang courait dans ses veines comme un métal en fusion, elle fit appel à ce sang-froid qui jusque-là avait été dans les choses du mal son arme la plus terrible, et elle reprit, sans que sa voix tremblât, cachant la flamme de son regard sous ses longs cils baissés:
--Qu'avez-vous fait?
--Ce que j'ai fait! J'ai prouvé à ce misérable que je n'étais pas l'adversaire ridicule dont il croyait avoir si bon marché... Je lui ai craché son infamie à la face... et je l'ai chassé....
--Vous l'avez chassé? fit lentement la duchesse.
--Et ce soir tout Paris saura ce qu'était M. de Cherlux, un aventurier, qui doit être replongé dans la fange d'où il avait osé sortir. Ah! ce Mancal a disparut!... d'autres disent qu'il est mort! Peu m'importe! S'il est vivant, je le défie... comme je méprise ce Jacques... Mais une dernière fois, duchesse, dites-moi, en me regardant en face, si vous aimez cet homme... Si vous êtes sa complice, à lui comme à ce Mancal... si, enfin, vous êtes mon ennemie! Et ceci posé, je jure Dieu que je vous briserai tous, eux et vous, madame la duchesse de Torrès....
Elle fit un pas vers lui:
--Monsieur de Belen, dit-elle de sa voix qui résonnait sourdement, vous avez tort de menacer... Je vous ai écouté, écoutez-moi à mon tour... Non, je n'ai pas prêté les mains à je ne sais quelle machination que je devine sans la comprendre... Non, je n'étais pas votre ennemie... Mais je vous défends... je vous défends, entendez-vous? de toucher à M. Jacques de Cherlux....
--Vous l'aimez?
--Oui.
--Vous! Ah! la chose est follement plaisante!
Et de Belen laissa échapper un éclat de rire faux.
--Après tout! continua-t-il, cela est mieux ainsi! Tous vos amants meurent par le crime ou le suicide! Vous le tuerez, et justice sera faite....
La main de la duchesse se posa sur son bras, et dans ces doigts frêles, il sentit une force surhumaine.
--Justice sera faite! Oui, il le faut, lui dit-elle. Si vous tentez de perdre Jacques... Jacques, que j'aime... eh bien! monsieur le duc de Belen, il est des cadavres qui se lèveront de leurs tombes pour vous punir... Celui de l'homme que vous avez assassiné... jadis... dans l'Inde! celui de l'enfant que vous avez jeté dans un gouffre! celui du vieillard que vous avez torturé pour lui arracher un secret....
De Belen bondit dans un accès de rage folle.
--Misérable! fit-il.
Il y avait là, suspendue à la muraille, une magnifique panoplie.
Il saisit un poignard et courut à la duchesse.
Mais, d'un mouvement plus rapide, elle s'était élancée vers la porte et avait crié:
--Faites avancer ma voiture!
Les valets s'étaient approchés.
De Belen laissa échapper l'arme, qui tomba sur le tapis.
--Au revoir, monsieur le duc, dit la duchesse, et souvenez-vous....
Et tandis que sa voiture l'entraînait sur la route de Paris, elle vit, errant à travers le bois, une ombre qui se cachait. Un pressentiment sinistre lui serra le coeur.
On sait le reste. Elle était arrivée à temps....
Jacques était sauvé! Jacques lui appartenait!