Chapitre 17 Le cabaret d’Aubin Courte-Joie
Il était clair qu’un soulèvement se préparait dans la Bretagne et dans la Vendée.
Comme nous avons entendu Courtin l’expliquer à la baronne de la Logerie, les rassemblements des chefs légitimistes n’étaient un mystère pour personne : les noms des Bonchamp et des d’Elbée modernes qui devaient se mettre à la tête des corps vendéens étaient connus et signalés ; les anciennes organisations en paroisses, capitaineries et divisions se reformaient ; les curés refusaient de chanter le Domine salvum fac regem Philippum et recommandaient au trône Henri V, roi de France, et Marie-Caroline, régente ; enfin, dans les départements riverains de la Loire, et particulièrement dans ceux de la Loire-Inférieure et de Maine-et-Loire, l’air était imprégné de cette saveur de poudre qui précède les grandes commotions politiques.
Malgré la fermentation générale, peut-être même à cause de cette fermentation, la foire de Montaigu promettait d’être brillante.
Dans les cabarets, l’affluence était grande ; le cidre, l’eau-de-vie et le café s’y débitaient par quantités prodigieuses ; mais le tempérament du paysan vendéen est si robuste, que les quantités énormes de liquide absorbé n’exerçaient ni sur les visages ni sur les caractères une influence sensible : le teint des buveurs était un peu plus allumé, les yeux étaient un peu plus brillants ; mais les hommes restaient d’autant plus maîtres d’eux-mêmes qu’ils se méfiaient de ceux qui tenaient les cabarets, et des citadins qu’ils pouvaient y rencontrer.
Un seul des nombreux cabarets de Montaigu était tenu par un homme auquel les Vendéens pouvaient compter et vis-à-vis duquel, en conséquence, ils se dispensaient de toute contrainte.
Ce cabaret était situé au centre de la ville, sur le champ même de la foire, à l’angle de la place et côtoyant une ruelle qui aboutissait, non pas à une autre rue, non pas aux champs, mais à la rivière la Maine, qui contourne la ville au sud-ouest.
Le propriétaire de ce cabaret se nommait Aubin Courte-Joie.
Aubin était son nom de famille ; Courte-Joie était un sobriquet qu’il devait à la railleuse prodigalité de ses amis.
Malgré ses deux jambes de bois, Aubin Courte-Joie était l’agent le plus actif et le plus intelligent du mouvement qui s’organisait.
Sentinelle avancée au milieu du camp ennemi, il renseignait les chefs vendéens sur tout ce que le gouvernement préparait pour sa défense, non seulement dans le canton de Montaigu, mais encore dans tous ceux des environs.
Les mendiants nomades, ces hôtes d’un jour auxquels personne ne suppose une valeur, dont jamais on ne se méfie, étaient dans ses mains des auxiliaires merveilleux qu’il faisait rayonner à dix lieues à la ronde ; ils lui servaient à la fois d’espions et d’intermédiaires avec les habitants des campagnes.
Son cabaret était le rendez-vous naturel de ceux que l’on appelait les chouans ; c’était le seul, nous l’avons dit, dans lequel ils ne se crussent pas obligés de comprimer les élans de leur royalisme.
Le jour de la foire de Montaigu, le cabaret d’Aubin Courte-Joie ne paraissait pas tout d’abord aussi peuplé de consommateurs que l’on eût pu le supposer en raison de l’affluence considérable des gens de la campagne.
Dans la première des deux pièces qui le composaient, pièce sombre et noire, meublée d’un comptoir en bois à peine poli, de quelques bancs et de quelques escabelles, une dizaine de paysans tout au plus étaient attablés.
La seconde pièce servait à la fois de cuisine, de salle à manger, de chambre à coucher, de cabinet à Aubin Courte-Joie, et devenait encore, dans les grandes occasions, une annexe à la salle commune ; on y recevait des amis.
Le jour de la foire de Montaigu, Aubin Courte-Joie avait ouvert ce qui pouvait passer pour son sanctuaire à de nombreux amis.
Si, dans la salle commune, il ne se trouvait pas plus de dix ou douze consommateurs, on pouvait compter plus de vingt personnes dans l’arrière-boutique.
De ces hommes, la plus grande partie étaient assis autour de la table et buvaient en causant avec animation.
Aubin Courte-Joie était assis dans une espèce de fauteuil de bois sous le manteau de la cheminée ; à son côté, Jean Oullier, avec son chien couché entre ses jambes.
Derrière eux, la nièce de Courte-Joie, jeune et belle paysanne que le cabaretier avait prise avec lui pour s’occuper des soins de son négoce, activait le feu et veillait sur une douzaine de tasses brunes, dans lesquelles mijotait doucement, à la chaleur du foyer, ce que les paysans appellent la rôtie au cidre.
Aubin Courte-Joie parlait très vivement, quoique à voix basse, à Jean Oullier, lorsqu’un petit sifflement qui imitait le cri d’alarme et de ralliement de la perdrix partit de la salle du cabaret.
— Qui nous vient là ? s’écria Courte-Joie en se penchant pour regarder à travers la meurtrière qu’il s’était ménagée dans les rideaux. L’homme de la Logerie… Attention !
Avant que cette recommandation fût arrivée à ceux qu’elle concernait, tout était rentré en ordre, dans la chambre de Courte-Joie.
La petite porte s’était doucement close ; les femmes, les mendiants avaient disparu.
Les hommes qui comptaient les galettes avaient fermé et renversé leurs sacs, s’étaient assis dessus et fumaient leur pipe dans une attitude nonchalante.
Quant aux buveurs, tous s’étaient tus et trois ou quatre s’étaient endormis sur la table comme par enchantement.
Jean Oullier lui-même s’était tourné du côté du foyer, de façon à dérober ses traits à la première inspection de ceux qui entreraient.
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