Chapitre 12 Où le geôlier et le prisonnier se sauvent ensemble
Le 4 juin, au point du jour, le tocsin sonnait à tous les clochers des cantons de Clisson, de Montaigu et de Machecoul.
Le tocsin, c’est la générale des Vendéens.
Cependant, dès dix heures du matin, une troupe assez nombreuse d’insurgés avait eu avec la ligne un engagement.
Fortement retranchée dans le village de Maisdon, cette troupe avait soutenu l’attaque dirigée contre elle, et n’avait cédé que devant le nombre supérieur de ses adversaires.
Alors, elle avait opéré sa retraite en meilleur ordre que ne le faisaient d’ordinaire les Vendéens, même après un échec insignifiant.
Attaqués de nouveau à Château-Thébaud par un détachement de troupes fraîches que le général Dermoncourt avait envoyé à leur poursuite, les blancs perdirent quelques hommes au passage de la Maine ; mais, ayant réussi à mettre cette rivière entre eux et ceux qui les poursuivaient, ils purent, sur la rive gauche, opérer leur jonction avec les Nantais que nous avons vus quitter, pleins d’enthousiasme, le moulin Jacquet, et qu’avaient rejoints la division de Légé et celle du marquis de Souday.
Ce renfort portait à huit cents hommes environ l’effectif de cette colonne, placée sous le commandement supérieur de Gaspard.
Le lendemain matin, elle se porta sur Vieille-Vigne avec l’espoir d’en désarmer la garde nationale ; mais, ayant appris que cette petite ville était occupée par des forces supérieures aux siennes, et auxquelles pouvaient, en quelques heures, se joindre celles que le général tenait rassemblées à Aigrefeuille, prêt à les lancer sur le point où elles seraient nécessaires, le chef vendéen se décida à attaquer le village du Chêne, dans l’intention de l’occuper et de s’y maintenir.
Les paysans furent égaillés aux alentours, et, cachés dans les blés déjà très hauts, ils inquiétèrent les bleus par une vive fusillade, suivant la tactique de leurs pères.
Les Nantais et les gentilshommes, formés en colonne, se préparèrent à enlever le village de vive force, en l’attaquant par la grande rue qui le traverse.
Au bas de cette rue, coulait un ruisseau, dont le pont avait été détruit la veille et ne présentait plus que des solives disjointes.
Les soldats, retranchés dans les premières maisons du village, embusqués derrière les fenêtres garnies de matelas, faisaient sur les blancs un jeu croisé qui, deux fois, avait rejeté ceux-ci en arrière et paralysait leur élan, lorsque, électrisés par l’exemple de leurs chefs, les Vendéens se jettent à l’eau, traversent la petite rivière, abordent les bleus à la baïonnette, les chassent de maison en maison et les font reculer jusqu’à l’extrémité du village, où ils se trouvent en face d’un bataillon du 44e de ligne, que le général venait d’envoyer au secours de la petite garnison du Chêne.
Cependant, la crépitation de la fusillade arrivait jusqu’au moulin Jacquet, que n’avait pas encore quitté Petit-Pierre.
Le jeune homme était toujours dans cette chambre du premier étage.
Pâle, mais les yeux ardents, il allait et venait, en proie à une agitation fébrile dont il ne pouvait parvenir à se rendre maître. De temps en temps, il s’arrêtait sur le seuil de la porte, écoutait les sourds roulements que la brise lui apportait comme les roulements d’un tonnerre lointain ; alors il passait la main sur son front baigné de sueur, frappait du pied avec colère, et venait s’asseoir dans l’angle de la cheminée, vis-à-vis du marquis de Souday, qui, non moins agité, non moins impatient que Petit-Pierre, poussait de loin en loin de profonds et douloureux soupirs.
Comment le marquis de Souday, que nous avons vu si impatient de recommencer les exploits de la grande guerre, se trouvait-il dans cette situation ?
Le jour même où avait eu lieu l’engagement de Maisdon, Petit-Pierre, selon la promesse qu’il en avait faite à ses amis, s’était disposé à les aller rejoindre, très décidé qu’il était à combattre au milieu d’eux.
Mais les chefs royalistes avaient été épouvantés de la responsabilité que rejetaient sur eux ce courage et cette ardeur ; ils avaient jugé que c’était trop exposer aux chances encore incertaines de cette guerre ; en conséquence, ils avaient décidé que, tant qu’une armée ne serait pas réunie, on ne permettrait point à Petit-Pierre de risquer sa vie dans quelque rencontre obscure et ignorée.
Des représentations respectueuses avaient alors été faites à Petit-Pierre ; mais elles avaient échoué devant sa profonde détermination.
Alors, les chefs vendéens avaient tenu conseil et s’étaient décidés à le retenir pour ainsi dire prisonnier, et à charger l’un des leurs de rester auprès de lui et de l’empêcher de sortir, fallût-il employer la violence.
Malgré le soin que le marquis de Souday, appelé au conseil, avait eu de voter et d’intriguer en faveur d’un de ses collègues, le choix général s’était arrêté sur lui ; et voilà comment, à son grand désespoir, il se trouvait au moulin Jacquet au lieu d’être au Chêne, au feu du meunier au lieu d’être à celui des bleus.
Lorsque les premiers bruits du combat étaient arrivés au moulin Jacquet, Petit-Pierre avait essayé d’obtenir du marquis de Souday qu’il lui permît d’aller rejoindre les Vendéens ; mais le vieux gentilhomme avait été inébranlable ; prières, promesses, menaces avaient également échoué devant sa fidélité à remplir la consigne reçue.
Tout à coup retentit un cri d’appel parti du verger. Tous deux se précipitèrent vers la porte, et aperçurent Bertha, que le marquis avait envoyée en observation au-dehors, et qui ramenait un paysan blessé. À ce cri, Mary et Rosine s’étaient déjà élancées.
Ce paysan était un jeune gars de vingt à vingt-deux ans, dont une balle avait fracassé l’épaule.
Petit-Pierre courut au-devant de lui et le fit asseoir sur une chaise, où il s’évanouit.
— Par grâce, retirez-vous ! dit le marquis à Petit-Pierre ; mes filles et moi, nous allons panser ce pauvre diable.
— Pourquoi me retirer ? demanda Petit-Pierre.
— Parce que la vue de cette blessure n’est pas de celles que tout le monde puisse supporter ; que je craindrais, enfin, que ce spectacle ne fût au-dessus de vos forces.
Puis, comme Mary et Bertha s’apprêtaient à panser le blessé :
— Ne touchez pas à ce brave garçon, répondit Petit-Pierre ; c’est moi, moi seul, entendez-vous, qui panserai sa blessure.
Et, prenant des ciseaux, Petit-Pierre fendit dans toute sa longueur la manche de la veste du Vendéen, déjà collée au bras par le sang séché, mit la plaie au jour, et, après l’avoir lavée, la couvrit de charpie et l’entoura de bandages.
En ce moment, le blessé rouvrit les yeux et revint à lui.
— Quelles nouvelles ? demanda le marquis incapable de contenir plus longtemps son impatience.
— Hélas ! dit le blessé, nos gars, un instant vainqueurs, viennent d’être repoussés.
Petit-Pierre, qui, pendant l’opération n’avait point pâli, devint blanc comme le linge à l’aide duquel il bandait la plaie du blessé.
Il venait de consolider ce bandage avec la dernière épingle.
Il saisit le marquis par le bras, et, l’entraînant vers la porte :
— Marquis, lui dit-il, vous devez savoir cela, vous qui avez vu les bleus dans la grande guerre ; que fait-on quand la patrie est en danger ?
— Mais, répondit le marquis, tout le monde court aux armes.
— Même les femmes ?
— Même les femmes, même les vieillards, même les enfants !
— Marquis, aujourd’hui, le drapeau blanc va tomber pour ne plus se relever, peut-être ; me condamnerez-vous à ne former que des vœux stériles et impuissants pour son triomphe ?
— Mais, songez-y donc, s’écria le marquis, si une balle venait à vous frapper…
— Eh ! croyez-vous que la cause de mon fils serait compromise parce que l’on aurait mes habits sanglants et troués de balles à mettre au bout d’une pique et à porter devant nos bataillons ?
— Oh ! non, s’écria le marquis, électrisé ; car je maudirais la vieille terre natale si, à ce spectacle, les pierres elles-mêmes ne se soulevaient pas.
— Venez donc avec moi, venez ! et allons rejoindre ceux qui combattent !
— Mais, répliqua le marquis, avec moins de résolution qu’il n’en avait mis pour répondre aux instances précédentes de Petit-Pierre, et comme si l’idée qu’on l’avait traité en invalide eût ébranlé la fermeté avec laquelle il exécutait sa consigne, mais j’ai promis que vous ne quitteriez pas le moulin Jacquet.
— Eh bien ! je vous relève de votre promesse ! s’écria Petit-Pierre, et, moi qui sais ce que peut votre vaillance, je vous ordonne de me suivre… Venez donc, marquis, et, s’il en est temps encore, nous ramènerons la victoire dans nos rangs, et, s’il est trop tard, nous mourrons du moins avec nos amis !
En prononçant ces paroles, Petit-Pierre s’élança à travers la cour et le verger, suivi de Bertha et du marquis, qui, pour la forme, se croyait obligé de renouveler de temps en temps ses supplications, mais qui, au fond, était très enchanté de la tournure que prenaient les choses.
Mary et Rosine restèrent pour soigner le blessé.
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