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Chapitre 25 Comme quoi il y a pêcheur et pêcheur

Maître Courtin avait été bien malheureux pendant toute cette soirée que Mme de la Logerie l’avait contraint de passer auprès d’elle.
Il avait, en collant son oreille à la porte, entendu toute la conversation de la mère et du fils, et, par conséquent, toute cette histoire de la goélette.

Il était neuf heures du soir, lorsque la baronne remonta dans sa voiture. Sans écouter les dernières recommandations que sa maîtresse lui adressait par la portière, il se mit à courir dans la direction de la métairie.

Il la trouva vide et apprit de sa servante que monsieur Michel et mademoiselle Bertha étaient partis depuis deux heures à peu près, et avaient pris la direction de Nantes.

Courtin pensa tout d’abord à les rejoindre et courut à l’écurie pour seller son bidet ; mais il ne l’y trouva plus !

Le souvenir de la modeste allure de son cheval rassura un peu maître Courtin ; toutefois, il ne rentra dans sa demeure que pendant les quelques minutes qui lui étaient nécessaires pour prendre de l’argent et, à tout hasard, les insignes de sa dignité de maire ; puis, il se mit bravement à pied sur les traces du fugitif.

À Saint-Philbert-de-Grand-Lieu, on lui apprit que, vers sept heures et demie du soir, on avait aperçu son cheval. Il demanda qui le montait ; mais on ne put le satisfaire sur ce point.

Un peu plus loin, le métayer fut plus heureux : on lui traça un signalement si exact du cavalier, qu’il ne douta point que ce ne fût le jeune baron.

Il continua à croire que le jeune baron n’avait pas dévié de sa route, et il était si certain que celui-ci était entré à Nantes ou allait y entrer, qu’en arrivant à l’auberge du Point du Jour,il ne prit pas la peine de demander à l’hôte de cette auberge de nouveaux renseignements qu’il doutait, d’ailleurs, que l’hôte pût lui donner ; il se hâta de manger un morceau de pain, et, au lieu d’entrer dans la ville, où il lui eût été impossible de rejoindre Michel, il repassa le pont Rousseau et tourna à droite dans la direction du Pèlerin.

Maître Courtin avait son projet.

Nous avons dit toutes les espérances qu’il fondait sur Michel.

Michel, amoureux de Mary, devait, un jour ou l’autre, livrer à Courtin, dans un but personnel, le secret de la retraite de celle qu’il aimait ; et, comme celle qu’il aimait était près de Petit-Pierre, Michel, en livrant le secret de Mary, livrerait celui de la duchesse. Or, si Michel partait, Michel emportait avec lui les espérances de Courtin.

Il fallait donc, à quelque prix que ce fût, que Michel ne partît point.

Or, si Michel ne trouvait point le Jeune Charles à son poste, Michel était forcé de rester.

Quant à Mme de la Logerie, comme elle était à cette heure sur la route de Paris, il se passerait un certain temps avant qu’elle fût avertie que la fuite de son fils n’avait pu avoir lieu et qu’elle eût trouvé un autre moyen de lui faire quitter la Vendée ; or, ce délai était plus que suffisant pour que Michel, maintenant tout à fait guéri, fournît au rusé métayer le moyen d’atteindre le but où il tendait.

Seulement, maître Courtin ignorait encore quels moyens il emploierait pour arriver jusqu’au patron du Jeune Charles, dont il avait entendu prononcer le nom par la baronne ; mais – et sans se douter qu’il avait en cela un point de ressemblance avec un grand homme de l’Antiquité – maître Courtin comptait sur sa fortune.

Elle ne lui fit pas défaut.

En arrivant à la hauteur de Couéron, il aperçut, au milieu des cimes des peupliers de l’île, les mâts de la goélette.

Au mât de hune, le perroquet battait, déferlé au gré de la brise.

C’était bien là le bâtiment qu’il cherchait.

À la dernière lueur du crépuscule, il découvrit un homme tapi dans une anfractuosité de la berge et qui pêchait.

Cet homme était vêtu en matelot, c’est-à-dire qu’il portait un pantalon de toile goudronnée et une vareuse rouge ; il était coiffé d’une sorte de bonnet écossais.

À deux pas de lui, l’arrière d’une barque, dont l’avant était tiré sur le sable, se balançait mollement sur le fleuve.

Le pêcheur, en entendant venir Courtin, ne leva point la tête, bien que celui-ci eût pris la précaution de tousser pour annoncer sa présence et faire de cette toux significative le prologue de la conversation qu’il désirait entamer.

— Cette barque vous appartient-elle ? lui demanda Courtin.

— Oui, répondit l’homme. Pourquoi. Que voulez-vous ?

— Que vous me conduisiez dans votre bateau jusqu’au Jeune Charles, dont on voit d’ici les enfléchures entre les arbres.

— Qui êtes-vous ?

— Je suis le métayer de Mme la baronne de la Logerie.

— Après ?

— Et je viens de sa part, dit Courtin, qui sentait, peu à peu, l’audace lui venir au fur et à mesure qu’il s’engageait.

— Après ? demanda le marin sur le même ton, mais avec un degré d’impatience plus marqué. Vous venez de la part de Mme de la Logerie ; eh bien, que venez-vous dire de sa part ?

— Je viens vous dire que tout est manqué, surpris, découvert, et qu’il faut que vous vous éloigniez au plus vite.

— Sufficit ! répondit le pêcheur ; mais cela ne me regarde point. Je ne suis que le second du Jeune Charles ; cependant, j’en sais assez pour vous accorder ce que vous demandez, et nous allons naviguer de conserve pour gagner les eaux du capitaine, auquel vous raconterez votre histoire.

En achevant ces mots, le second du Jeune Charles roula tranquillement sa ligne autour du roseau, la jeta dans sa barque, poussa celle-ci hors du sable et la mit à flot.

Puis il fit signe à maître Courtin de s’asseoir à l’arrière, et, d’un coup d’aviron, mit vingt pas entre le bord et lui.

Au bout de cinq minutes, ils tournaient la tête, et presque aussitôt ils se trouvèrent le long des flancs du Jeune Charles, qui, étant sur lest, se dressait d’une douzaine de pieds hors de l’eau.

Au bruit des avirons, un coup de sifflet singulièrement modulé partit du bord du navire ; le pêcheur y répondit par une mélodie à peu près semblable ; une figure se montra à l’avant, le bateau accosta à tribord, et l’on jeta une corde à ceux qui arrivaient.

L’homme à la vareuse escalada la muraille du bâtiment avec l’agilité d’un chat ; puis, il hissa Courtin, qui avait moins l’habitude de cet escalier nautique.

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