Chapitre 31 Où Courtin touche enfin du bout du doigt à ses cinquante mille francs
La lettre de Petit-Pierre à Bertha n’avait rien appris à Courtin, sinon que Petit-Pierre était à Nantes et qu’il y attendait Bertha ; mais du lieu qu’il habitait, mais des moyens de parvenir jusqu’à lui, il n’en était aucunement question.
Seulement, Courtin possédait un renseignement grave : c’était celui qui concernait la maison aux deux issues dont il avait découvert le secret.
Le lendemain, à dix heures du matin, il frappait à la porte de la maison mystérieuse ; seulement, au lieu de se présenter par la porte de la ruelle où il avait fait une marque, il se présentait par la rue du Marché.
C’est ainsi qu’il avait vu faire à Michel, et, en se présentant par l’autre porte, il avait pour but de s’assurer que les deux portes donnaient entrée dans la même maison.
Lorsque, à l’aide d’un petit guichet grillé, celui qu’avait attiré le retentissement du marteau se fut bien assuré que le visiteur était seul, il ouvrit ou plutôt entrouvrit la porte.
Les deux têtes se trouvèrent nez à nez.
— D’où venez-vous ? demanda celle de l’intérieur.
— De Rosny !
L’homme l’introduisit dans une petite pièce, et, lui montrant une chaise :
— Monsieur est en affaire, dit-il ; je vous introduirai auprès de lui aussitôt qu’il aura fini avec la personne qui est dans son cabinet. Asseyez-vous donc.
Aussitôt qu’il se sentit seul, Courtin éprouva le besoin d’examiner en détail l’appartement dans lequel il se trouvait. Il était dans une petite pièce d’une douzaine de pieds carrés, séparée d’une autre chambre par une cloison dans laquelle s’ouvrait une seconde porte ; cette petite chambre était garnie de modestes meubles en noyer, éclairée par une fenêtre qui donnait sur la cour, et dont les carreaux inférieurs étaient munis d’un treillage très fin, en fil de fer peint en vert, qui empêchait que, de l’extérieur, on ne pût voir la personne qui se trouvait dans cette partie de la maison.
Il écouta s’il n’entendrait aucun bruit de voix venir à lui ; mais sans doute les précautions avaient été bien prises, car, quoique maître Courtin tendît tour à tour son oreille du côté de la porte de communication et dans la cheminée, près de laquelle il s’était agenouillé, il ne parvint à percevoir aucun son.
Mais, en s’inclinant sous cette cheminée pour écouter, maître Courtin aperçut dans le foyer, au milieu des cendres et des débris, quelques papiers chiffonnés, amoncelés en tas et disposés à être brûlés. Ces papiers le tentèrent : il laissa pendre son bras, l’allongea insensiblement en appuyant sa tête contre le chambranle, ramassa tous ces papiers un à un, les ouvrit sans quitter sa position, certain qu’il était que la table placée au milieu de l’appartement suffisait pour masquer complètement, aux yeux de ceux qui l’observaient, tous les mouvements qu’il faisait.
Il avait examiné et rejeté plusieurs de ces papiers comme n’offrant aucun intérêt, lorsque, au revers de l’un d’eux, qui ne contenait que des notes insignifiantes et qu’il allait, comme les autres, rouler le long de sa jambe avant de le rendre à la cheminée, il aperçut quelques lignes d’une écriture fine et élégante qui le frappa, et il lut ces quelques mots :
Si l’on vous inquiète, venez tout de suite. Notre ami m’a chargé de vous dire qu’il reste, dans notre asile, une chambre dont vous pouvez disposer.
Le billet était signé : M. de S.
C’était évidemment, comme l’indiquaient ces initiales, Mary de Souday qui l’avait écrit.
Maître Courtin le serra précieusement dans sa poche ; en un instant, sa profonde rouerie de paysan avait deviné tout le parti qu’on pouvait tirer de ce renseignement.
En ce moment, on entendit un bruit de voix et de pas dans le corridor.
Courtin se releva brusquement et s’approcha de la fenêtre.
À travers l’entrebâillement du vitrage, il aperçut un homme que le domestique conduisait vers la porte ; cet homme tenait à la main un large sac à argent, vide, et, avant de sortir, il plia ce sac et l’enfonça dans la poche de son habit.
Jusque-là, maître Courtin n’avait pu voir que le dos du visiteur ; mais, au moment où celui-ci passa devant le domestique pour franchir la porte du jardin, le métayer reconnut Me Loriot.
— Ah ! ah ! dit-il, celui-là aussi, celui-là en est ! et il leur apporte de l’argent ! Décidément, j’ai eu une fière idée de venir ici.
Et Courtin reprit sa place devant la cheminée ; car il se doutait que son heure d’audience était arrivée.
Au moment où le paysan rouvrit la porte, il était ou semblait être si absorbé dans ses oraisons, qu’il ne bougea point.
Le paysan vint à lui, lui toucha doucement l’épaule et lui dit de le suivre.
On fit entrer le métayer dans la pièce où Me Pascal avait reçu Michel le premier soir ; seulement, cette fois, Me Pascal était plus sérieusement occupé que la première. Devant lui était une table chargée de papiers, et il sembla à Courtin avoir vu reluire des pièces d’or sous un tas de lettres ouvertes qui lui paraissaient amoncelées à dessein pour cacher cet or.
Puis, se retournant vers le visiteur :
— Que voulez-vous ? demanda brutalement Me Pascal.
— M’acquitter d’une commission, répondit Courtin.
— Qui vous envoie ?
— M. de la Logerie.
— Comment vous nommez-vous, mon brave homme ?
— Courtin, pour vous servir, métayer de M. de la Logerie.
— De quelle paroisse êtes-vous ?
— De la Logerie, pardieu !
Me Pascal prit son agenda, le feuilleta pendant quelques instants, puis il attacha sur le métayer un regard investigateur et défiant.
— Vous êtes maire ? lui demanda-t-il.
— Oui, depuis 1830.
Mais, remarquant la froideur croissante de Me Pascal :
— C’est ma maîtresse, c’est madame la baronne qui m’a fait nommer, ajouta-t-il.
— M. de la Logerie ne vous a donné qu’une commission verbale pour la personne vers laquelle il vous a envoyé ?
— Oui ; j’ai bien là un bout de lettre, mais ce n’est pas pour celle-là.
— Peut-on voir votre bout de lettre ?
— Sans doute ; il n’y a pas de secret, puisqu’il n’est pas cacheté.
Et Courtin tendit à Me Pascal le papier que lui avait remis Michel pour Bertha, et par lequel Petit-Pierre priait celle-ci de se rendre à Nantes.
— Comment se fait-il que ce papier soit encore entre vos mains ? demanda Me Pascal. Il me semble qu’il a plus de vingt-quatre heures de date.
— Parce qu’on ne peut pas tout faire à la fois, et que ce n’est que tantôt que je retournerai chez nous, où je dois rencontrer la personne à laquelle je suis chargé de remettre ce billet.
Les yeux de Me Pascal, depuis qu’il n’avait point trouvé le nom de Courtin parmi ceux qui s’étaient signalés par leur royalisme, ne quittaient pas le maire de la Logerie ; celui-ci affectait l’idiotisme qui lui avait si bien réussi avec le capitaine du Jeune Charles.
— Voyons, mon bonhomme, dit-il au métayer, il m’est impossible de vous indiquer d’autre que moi pour recevoir la confidence que vous avez à me faire. Parlez si vous le jugez à propos ; sinon, retournez auprès de votre maître et dites-lui qu’il vienne lui-même.
— Je ne ferai point cela, mon cher monsieur, répondit Courtin ; mon maître est condamné à mort, et je ne me soucie point de le ramener à Nantes ; il est mieux chez nous. Je vais tout vous dire : vous en ferez votre affaire, et, si monsieur n’est pas content, il me grondera, j’aime mieux cela.
Cet élan de naïf dévouement raccommoda un peu Me Pascal avec le métayer, dont la première réponse l’avait sérieusement alarmé.
— Parlez donc, mon brave homme, et je vous réponds que votre maître ne vous grondera pas.
— Ça sera bientôt fait. Monsieur Michel m’a donc chargé de vous dire, ou plutôt de dire à M. Petit-Pierre – car c’est ainsi que se nomme la personne vers laquelle il m’envoie…
— Bien ! dit en souriant Me Pascal.
— Qu’il avait découvert celui qui avait fait partir le navire quelques instants avant que Petit-Pierre, mademoiselle Mary et lui arrivassent au rendez-vous.
— Et quel est celui-là ?
— C’est un nommé Joseph Picaut, qui était dernièrement garçon d’écurie au Point du Jour.
— Au fait, cet homme que nous avions placé là a disparu depuis hier matin ! s’écria Me Pascal. Continuez, mon brave Courtin.
— Que l’on ait à se méfier de ce Picaut dans la ville, et qu’il allait le faire surveiller dans le Bocage et dans la plaine. Et puis, c’est tout.
— Bien ; vous remercierez M. de la Logerie de son renseignement. Et, à présent que je l’ai reçu, je puis vous certifier qu’il a été à son adresse.
— Je n’en demande pas davantage, répliqua Courtin en se levant.
Me Pascal reconduisit le métayer avec infiniment de politesse et de courtoisie, et fit pour lui ce que ce dernier ne lui avait point vu faire pour Me Loriot lui-même, en l’accompagnant, lui, Courtin, jusqu’à la porte de la rue.
Courtin était trop madré pour se méprendre à ces façons et ce fut sans surprise aucune qu’il entendit, lorsqu’il eut fait vingt pas, la petite porte de la maison de Me Pascal se rouvrir et se refermer derrière lui. Il ne se retourna pas ; mais, certain qu’on le suivait, il marcha lentement, en homme inoccupé, s’arrêtant avec une badauderie étonnée devant toutes les boutiques, lisant toutes les affiches, évitant soigneusement tout ce qui pouvait confirmer les soupçons qu’il n’avait pu achever de détruire dans l’esprit de Me Pascal.
Cette contrainte lui coûtait peu ; il était enchanté de sa matinée, et se voyait décidément sur le point de recueillir le fruit de ses peines.
Au moment où il arrivait en face de l’Hôtel des Colonies, il aperçut Me Loriot qui causait sous le portail avec un étranger.
Courtin, affectant un étonnement profond, alla droit au notaire, et lui demanda comment il se faisait qu’il se trouvât à Nantes, un jour où il n’y avait point de marché.
Puis Courtin pria Me Loriot de lui donner une place dans son cabriolet ; ce à quoi celui-ci accéda de grand cœur, en le prévenant toutefois que, quelques courses lui restant à faire, il demeurerait encore quatre ou cinq heures à Nantes, l’invitant à entrer pour l’attendre dans quelque café.
Le café était un luxe que le métayer ne se permettait en aucune circonstance, et qu’il se fût permis ce jour-là moins que jamais ; dans sa ferveur religieuse, il ne se concéda même point le cabaret : il se rendit dévotement à l’église, où il assista aux vêpres que l’on disait pour les chanoines ; enfin, il revint à l’hôtel de Me Loriot, s’assit sur la borne et s’endormit, ou fit semblant de s’endormir, à l’ombre de l’un des deux ifs qui faisaient pyramide à la porte, de ce sommeil calme et paisible qui est l’apanage des consciences pures.
Deux heures après, le notaire était de retour ; il annonça à Courtin qu’il était forcé de prolonger son séjour à Nantes, et que ce ne serait, par conséquent, que vers les dix heures du soir qu’il retournerait à Légé.
Cela ne faisait plus l’affaire du métayer, qui devait le soir même, de sept à huit heures, rencontrer M. Hyacinthe – c’était ainsi que se faisait appeler l’homme d’Aigrefeuille – à Saint-Philbert-de-Grand-Lieu.
Il annonça donc à Me Loriot qu’il renonçait à l’honneur de faire route en sa compagnie, et il se mit en chemin à pied ; car le soleil commençait à baisser, et il voulait être rendu à Saint-Philbert avant la nuit.
Courtin, qui, en rouvrant les yeux sur sa borne, avait vu le serviteur breton qui l’épiait, ne fit pas semblant de le voir encore au moment où il sortait de l’hôtel pour s’acheminer vers son rendez-vous ; le domestique le suivit jusqu’au-delà de la Loire, sans que le maire de la Logerie témoignât une seule fois, en se retournant, cette inquiétude si naturelle aux gens dont la conscience n’est pas tranquille ; de sorte que le Breton revint sur ses pas et dit à son maître que c’était bien à tort qu’on avait soupçonné le digne paysan, lequel ne s’occupait, dans ses loisirs, qu’aux distractions les plus innocentes et aux pratiques les plus saintes ; si bien que Me Pascal, à son tour, commença de trouver Michel moins coupable d’avoir accordé toute sa confiance à un si loyal serviteur.
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