Chapitre 39 Le bourreau de Dieu
Pendant les trois heures que Courtin passa, toujours garrotté des pieds à la tête, étendu sur le sol dans les ruines de Saint-Philbert, côte à côte avec le cadavre de Joseph Picaut, son cœur passa par toutes les angoisses qui peuvent tordre et déchirer un cœur.
Soudain un bruit venu du dehors le fit tressaillir ; on marchait dans la cour intérieure du château, et bientôt il entendit le grincement que produisait une main en ébranlant les verrous du vieux fruitier.
Le cœur de Courtin battit à lui briser la poitrine ; il haletait de crainte, il suffoquait d’angoisse ; car il prévoyait que celui qui allait entrer, c’était le vengeur qu’avait annoncé maître Jacques.
La porte s’ouvrit.
La flamme d’une torche éclaira la voûte de ses reflets sanglants. Courtin eut un moment d’espérance ; car ce fut la veuve – qui portait cette torche – qu’il aperçut la première, et il crut d’abord qu’elle était seule ; mais, quand elle eut fait deux pas dans la tour, un homme qui était derrière elle se démasqua.
Les cheveux du métayer se dressèrent sur sa tête ; il ne se sentit pas le courage de dévisager cet homme ; il ferma les yeux et demeura muet.
L’homme et la veuve s’avancèrent.
Marianne donna la torche à son compagnon, en lui désignant du doigt maître Courtin, et, comme insoucieuse de ce qui allait se passer, elle s’agenouilla aux pieds du cadavre de Joseph Picaut, où elle se mit en prière.
Quant à l’homme, il continua de s’approcher de maître Courtin, et, sans doute pour s’assurer que c’était bien le maire de la Logerie, il lui promena sur le visage la flamme de sa torche.
« Dormirait-il ? se demanda l’explorateur à demi-voix. Oh ! non ; il est trop lâche pour dormir ! non, sa figure est trop pâle, il ne dort pas… »
Alors, il ficha la torche dans une fente de la muraille, s’assit sur une énorme pierre qui, de la voûte, avait roulé jusqu’au milieu de la tour, et s’adressant à Courtin :
— Allons, ouvrez les yeux, monsieur le maire ! lui dit-il ; nous avons à causer ensemble, et j’aime à voir le regard de ceux qui me parlent.
— Jean Oullier ! s’écria Courtin devenant livide, de pâle qu’il était, et faisant un haut-le-corps désespéré pour rompre ses liens et s’enfuir : – Jean Oullier vivant !
— Monsieur Courtin, dit Jean Oullier, il est juste que l’accusé se défende. Défendez-vous donc, si vous pouvez. Écoutez bien ; je commence.
— Oh ! vous pouvez dire ; je ne crains rien, fit Courtin.
— C’est ce que nous allons voir. Qui m’a livré aux gendarmes à la foire de Montaigu, pour arriver plus sûrement aux hôtes de mon maître, que vous supposiez bien que je défendrais ? qui, ayant fait cela, s’est lâchement embusqué derrière la haie du dernier jardin de Montaigu, et, ayant emprunté un fusil au maître de ce Courtin, s’en est servi pour tirer sur mon chien et tuer mon pauvre compagnon ? Qui, si ce n’est vous ? Répondez, monsieur Courtin.
— Qui oserait dire qu’il m’a vu faire le coup ? s’écria le métayer.
— Trois personnes qui en ont rendu témoignage, et, parmi elles, l’homme auquel appartenait l’arme dont vous vous êtes servi.
— Pouvais-je savoir que ce chien fût le vôtre ! Non, monsieur Jean, sur l’honneur, je l’ignorais.
Jean Oullier fit un geste de dédain.
— Qui, continua-t-il de la même voix calme, mais accusatrice, qui, s’étant glissé dans la maison de Pascal Picaut, a vendu aux bleus le secret de la sainte hospitalité de ce foyer, secret qu’il avait surpris ?
— J’atteste ! dit sourdement la voix de la veuve de Pascal sortant de son silence et de son immobilité.
Le métayer tressaillit et n’osa se disculper.
— Depuis quatre mois, reprit Jean Oullier, qui ai-je constamment rencontré sur mon passage, tramant de honteuses machinations, dressant ses filets en se couvrant du nom de son maître, en affichant le dévouement, la fidélité, l’attachement, en souillant ces vertus au contact de ses criminelles intentions ? qui ai-je entendu, dans la lande de Bouaimé, discuter le prix du sang, peser l’or qu’on lui offrait pour la plus lâche et la plus odieuse des trahisons ? qui encore, si ce n’est vous ?
— Je vous jure sur tout ce qu’il y a de plus sacré parmi les hommes, dit Courtin, qui se figurait toujours que le principal grief de Jean Oullier était la blessure qu’il lui avait faite, je vous le jure, j’ignorais que ce fût vous qui étiez dans ce malheureux buisson.
— Mais quand je vous dis que ceci, je ne vous le reproche pas ; je ne vous en ai pas dit un mot, je ne vous en ouvrirai pas la bouche : la liste de vos crimes est assez longue sans cela.
— Vous parlez de mes crimes, Jean Oullier, et vous oubliez que mon jeune maître, qui bientôt va devenir le vôtre, me doit la vie ; que, si j’avais été un traître, comme vous le dites, je l’eusse livré aux soldats, qui, chaque jour, passaient et repassaient devant le seuil de ma maison ; vous oubliez tout cela, tandis qu’au contraire, vous vous faites arme des circonstances les plus insignifiantes pour m’accabler.
— Si tu as sauvé ton maître, reprit Jean Oullier, du même ton inexorable, c’est que cette feinte générosité était utile à tes desseins ; et mieux eût valu pour lui, mieux eût valu pour les deux pauvres jeunes filles les laisser finir honorablement, glorieusement leur vie, plutôt que de les mêler à ces honteuses intrigues ; et c’est ce que je te reproche, Courtin ; c’est cette pensée qui redouble ma haine contre toi.
— La preuve que je ne vous en veux pas, Jean Oullier, répliqua Courtin, c’est que, si j’eusse voulu, il y a longtemps que vous ne seriez plus de ce monde.
— Que veux-tu dire ?
— Lorsque le père de monsieur Michel fut tué, assassiné, monsieur Jean, disons le mot, il y avait un traqueur qui n’était plus qu’à dix pas de lui, et ce traqueur, on l’appelait Courtin.
Jean Oullier se dressa de toute sa hauteur.
— Oui, poursuivit le métayer, et ce traqueur a vu que c’était la balle de Jean Oullier qui avait couché le traître sur l’herbe.
— Et, si le traqueur le raconte, il dira vrai ; car cela, ce n’était point un crime : c’était une expiation, répondit Jean Oullier, et je suis fier d’avoir été celui que la Providence avait choisi pour frapper l’infâme !
— Dieu seul peut frapper, Dieu seul peut maudire, monsieur Oullier.
— Non ! Oh ! je ne m’y trompe pas, c’est lui qui m’avait mis au cœur cette haine profonde du forfait, le souvenir ineffaçable de la trahison ; c’était Son doigt qui touchait mon cœur lorsque ce cœur frissonnait, chaque fois que j’entendais prononcer le nom du Judas. Quand je l’ai frappé, j’ai senti le souffle de la justice divine qui passait sur mon visage et qui le rafraîchissait, et, à partir de ce moment, j’ai trouvé le calme et le repos qui me fuyaient depuis que je voyais le crime impuni prospérer sous mes yeux. Tu vois bien que Dieu était avec moi.
— Dieu ne peut être avec le meurtrier.
— Dieu est toujours avec le bourreau qui a levé l’épée de sa justice. Les hommes ont le leur ; mais Lui a le sien ; ce jour-là, j’étais l’épée de Dieu comme je le suis aujourd’hui.
— Mais vous allez donc m’assassiner comme vous avez assassiné le baron Michel ?
— Je vais punir celui qui a vendu Petit-Pierre, comme j’ai puni celui qui avait vendu Charette ; je vais le punir sans crainte, sans souci, sans remords.
— Mon Dieu !
— Maître Courtin, tu vas sortir d’ici sans liens et sans entraves ; mais, je t’en préviens, garde-toi ! aussitôt que tu auras passé le seuil de ces ruines, je serai sur ta trace et cette trace, je ne l’abandonnerai plus que lorsque je t’aurai frappé à mon tour, que lorsque, de ton corps, j’aurai fait un cadavre. Garde-toi, maître Courtin ! garde-toi !
Et, en achevant ces mots, Jean Oullier prit son couteau et coupa les cordes qui attachaient les pieds et les mains du métayer.
Courtin eut un mouvement de joie frénétique ; mais ce mouvement de joie, il le réprima aussitôt. En se relevant, il avait senti sa ceinture ; elle s’était en quelque sorte rappelée à lui. Avec l’espérance, Jean Oullier venait de lui rendre la vie ; mais qu’était la vie sans son or ?
Il se recoucha aussi vite qu’il s’était levé.
Jean Oullier, pendant le mouvement de Courtin, si rapide qu’il eût été, avait entrevu le cuir gonflé de la ceinture et deviné ce qui se passait dans le cœur du métayer.
— Qu’attends-tu donc pour partir ? lui dit-il. Oui, je comprends, tu crains qu’en te voyant libre comme moi, plus fort que moi, ma colère ne se réveille ; tu crains que je ne te jette un second couteau et qu’armé de celui-ci, je ne te dise : « Défends-toi, maître Courtin ! » Non, Jean Oullier n’a qu’une parole. Hâte-toi, fuis ! si Dieu est pour toi, Il te dérobera à mes coups ; s’Il t’a condamné, que m’importe l’avance que je te donne ! Prends ton or maudit et va-t’en.
Maître Courtin ne répondit pas ; il se leva, chancelant comme un homme ivre ; il essaya d’attacher sa ceinture autour de sa taille, mais il ne put y parvenir, ses doigts tremblaient comme s’ils eussent été agités par la fièvre.
Avant de partir, il se retourna avec terreur du côté de Jean Oullier.
Le traître craignait une trahison. Il ne pouvait croire que la générosité de son ennemi ne cachât point un piège.
Jean Oullier, du doigt, lui montra la porte. Courtin se précipita dans la cour ; mais, avant qu’il eût franchi le seuil de la poterne, il entendit la voix du Vendéen qui, sonore comme un clairon de bataille, lui criait :
— Garde-toi, Courtin ! Garde-toi.
Maître Courtin, tout libre qu’il était, frémit, et, en ce moment de trouble, son pied heurtant une pierre, il trébucha et tomba à la renverse.
Il poussa un cri d’angoisse ; il lui semblait que le Vendéen allait se précipiter sur lui. Il croyait sentir le froid de la lame de son poignard pénétrer dans son dos.
Ce n’était qu’un mauvais présage ; Courtin se releva, et, une minute après, il avait dépassé la poterne et s’élançait dans la campagne, qu’il avait si bien cru ne jamais revoir.
Lorsqu’il eut disparu, la veuve vint à Jean Oullier et lui tendit la main.
— Jean, lui dit-elle, en vous écoutant, je songeais combien mon pauvre Pascal avait raison lorsqu’il me disait qu’il y avait de braves gens sous tous les drapeaux.
Jean Oullier serra cette main que lui tendait la digne femme qui lui avait sauvé la vie.
— Comment vous trouvez-vous, maintenant ? lui demanda-t-elle.
— Mieux ! on trouve toujours de la force dans la lutte.
— Et où allez-vous aller ?
— À Nantes. D’après ce que m’a raconté votre mère, Bertha n’y est point allée, elle, et je crains bien qu’un malheur ne soit arrivé là-bas.
— Bon ! mais, au moins, prenez un bateau ; cela épargnera à vos jambes la fatigue de la moitié du chemin.
— Soit, répondit Jean Oullier.
Et il suivit la veuve, jusqu’à l’endroit du lac où les barques de pêcheurs étaient tirées sur le sable.
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