II
Le lendemain, à huit heures du matin, Henri endossait sa veste d'atelier, lorsque Boule-de-Neige introduisit un homme très-grand, très-sec, très-poli, un peu timide, et précédé d'un nez magnifique: c'était M. Gaillard. Il s'assit, et expliqua, avec force circonlocutions, que son terrain avait été divisé une fois pour toutes, pour la plus grande commodité des acquéreurs; qu'il était impossible de partager un lot en deux moitiés d'égale valeur, puisque chaque lot n'avait que quinze mètres en façade, qu'il serait fort difficile de calculer la valeur de la fraction restante qui ne donnerait pas sur la rue, et que, si M. Tourneur n'était pas en mesure ou en humeur d'acheter un lot entier, sauf à en revendre partie, mieux valait en rester là.
«Monsieur, reprit Henri, presque aussi troublé que M. Gaillard, je ne suis ni acheteur très-habile, ni vendeur très-expérimenté. Je suis artiste, comme vous le voyez. M. de Chingru..., mais, tenez! j'aime mieux vous parler franchement, quoique les choses que j'ai à vous dire ne soient pas faciles à expliquer. Monsieur, vous n'êtes pas seulement propriétaire; vous êtes père. J'avais entendu parler en termes si avantageux de Mademoiselle votre fille, qu'il m'est venu un incroyable désir de la connaître et de lui parler. J'ai pris prétexte de ces terrains; j'ai choisi, je l'avoue, un moment où j'espérais la trouver seule; j'ai obtenu par surprise l'honneur de causer dix minutes avec elle; elle m'a paru merveilleusement belle et tout à fait bien élevée; et puisque vous êtes venu de vous-même à un entretien que j'aurais sollicité aujourd'hui ou demain, permettez-moi de vous dire que ma plus chère ambition serait d'obtenir la main de Mlle Rosalie Gaillard.»
M. Gaillard porta vivement la main à son nez. Henri poursuivit:
«Je sais, monsieur, tout ce qu'il y a d'inusité dans une demande si directe et si peu prévue. C'est tout au plus si vous connaissez mon nom. J'ai trente-quatre ans; le public aime ma peinture et la paye fort bien. J'ai amassé, en cinq années, une somme de cinquante mille francs, et j'ai acheté sur mes économies le mobilier que voici: il vaut à peu près autant. Je puis justifier de quatre-vingt mille francs de commandes, que j'exécuterai avant le 1er janvier 1857, sans me presser. Voilà mon actif, comme dirait mon père. Quant au passif, pas un centime de dettes. Je pourrais compter à mon avoir la fortune de mon père, dix mille francs de rente, amassée honorablement dans le commerce: je n'en parle que pour mémoire. Mon père a pris la douce habitude de me laisser travailler à ma guise et de ne m'aider en rien: je ne lui causerai pas l'ennui de lui demander une dot. De votre côté, si vous me faisiez l'honneur de m'accorder Mademoiselle votre fille, je vous supplierais de garder tout votre bien pour en user à votre gré; je gagnerai la vie de ma femme et de mes enfants. Je ne me dissimule pas que ces conditions ne remédient point à l'inégalité de nos fortunes. Il faudrait, pour bien faire, que je fusse plus riche ou que vous fussiez plus pauvre; mais je ne sais pas le moyen de m'enrichir en un jour, et je ne suis pas assez égoïste pour désirer votre ruine. Ce que je crois pouvoir vous promettre, c'est que, le jour où Mademoiselle votre fille entrera en possession de son bien, j'aurai amassé une assez belle aisance pour qu'un million gagné sans travail ne me fasse pas rougir.... Je ne sais, monsieur, si je me suis fait comprendre....
--Oui, monsieur, répondit M. Gaillard, et, tout artiste que vous êtes, vous m'avez l'air d'un fort honnête homme.»
Henri Tourneur rougit jusqu'au blanc des yeux.
«Excusez-moi, reprit vivement le bonhomme; je ne veux pas dire de mal des artistes: je ne les connais pas. Je voulais simplement vous faire entendre que vous raisonnez comme un homme d'ordre, un employé, un négociant, un notaire, et que vous ne professez point la morale cavalière des gens de votre état. Du reste, vous êtes bien de votre personne, et je crois que vous plairiez à ma fille si elle vous voyait souvent. Elle a toujours eu un goût prononcé pour la peinture, la musique, la broderie et tous ces petits talents de société. Votre âge s'accorde avec celui de Rosalie. Votre caractère me semble bon, à la fois sérieux et enjoué. Vous paraissez entendre les affaires, et je vous crois capable d'administrer une fortune de quelque importance. Enfin, vous me plaisez, monsieur! C'est pourquoi je vous prie de ne pas remettre les pieds chez moi, jusqu'à nouvel ordre.»
Henri rêva qu'il tombait de la cathédrale de Strasbourg. M. Gaillard s'empressa d'ajouter:
«Je ne vous dirais pas cela si je vous croyais un homme sans conséquence, comme, par exemple, M. de Chingru. Mais je suis prudent, monsieur, et, dans votre intérêt comme dans l'intérêt de ma fille, j'ai besoin de prendre des renseignements. Je crois que vous menez une bonne conduite; mais si, par hasard, vous aviez quelque liaison qui ferait plus tard le malheur de ma fille, ce n'est pas vous qui m'en avertiriez, n'est-il pas vrai? Vous me dites que vous gagnez des montagnes d'or, et je vous crois, bien qu'il me semble assez extraordinaire qu'un seul homme puisse fabriquer pour quatre-vingt mille francs de tableaux en dix-huit mois. Je vous crois; mais, pour la décharge de ma conscience, il faut que j'aille aux informations. J'ai besoin de causer avec M. votre père, pour savoir s'il n'a jamais eu à se plaindre de vous. Il sera bon que je m'informe dans le quartier si vous ne devez rien à personne....
--Monsieur....
--Je vous crois; mais on a quelquefois des dettes sans le savoir. Où avez-vous fait vos études?
--Au collége Charlemagne, institution Jauffret.
--Bon! j'irai voir votre proviseur et votre chef d'institution: je ne vous prends pas en traître, mais je suis prudent, monsieur. C'est ma qualité; mon défaut, si vous voulez. Je m'en suis toujours bien trouvé. Si j'étais moins prudent, j'aurais vendu mes terrains à la compagnie de Saint-Germain, en 1836: voyez un peu la belle affaire! Si j'étais un père étourneau comme on en voit tant, j'aurais donné ma fille l'an dernier à un agent de change qui vient de se brûler la cervelle. Patience, jeune homme, vous ne perdrez rien pour attendre. Si vous méritez ma fille, vous l'aurez; mais il faut que les affaires suivent leur cours. Je suis prudent.... ne me reconduisez pas.... Si mon père avait eu ma prudence, je serais plus riche que je ne suis.... Allez travailler, allez.... je suis prudent!»
Henri passa huit jours à exécuter des variations sur ce thème connu: Peste soit de la prudence et des hommes prudents! Toutefois, il fit acte de prudence en dénouant les liens qui l'attachaient à Mellina. Il lui envoya un piano à queue qu'il lui avait promis, et il la consigna sévèrement à sa porte.
Le huitième jour, Chingru vint lui annoncer la visite de M. Gaillard. Il conta que M. Gaillard avait couru tout Paris, interrogé tous les ministères, et surtout la division des beaux-arts, questionné les marchands de tableaux, compulsé les livrets des expositions précédentes, relu les cinq derniers salons de Théophile Gautier, et recueilli tout un dossier de renseignements admirables. «Il sait tout; il sait que tu as obtenu un prix d'histoire au concours général en quatrième, sur l'organisation des colonies romaines: ceci l'a particulièrement touché. C'est moi qu'il a interrogé sur la question délicate: inutile de te dire que nous n'avons pas parlé de Mellina.»
M. Gaillard vint à quatre heures et demie. Il entra en matière par une vigoureuse poignée de main, dont le peintre fut tout réjoui. «Mon jeune ami, dit-il, je sors de quarante ou cinquante maisons où l'on m'a beaucoup parlé de vous: il me reste à vous étudier un peu par moi-même. Je ne serais pas fâché non plus que vous fissiez plus ample connaissance avec ma fille, car ce n'est pas moi que vous épouserez, si vous épousez. Il faut, avant tout, que nous nous voyions tous les jours pendant deux ou trois mois; après quoi, nous parlerons d'affaires.»
Henri le remercia avec effusion. «Que vous êtes bon, monsieur! Vous m'autorisez à aller faire ma cour à Mlle Rosalie?
--Non pas, non pas! Comme vous y allez! On en dirait de belles dans la maison! Un jeune homme chez moi tous les soirs! Et si l'affaire tombait dans l'eau! Tout Paris saurait que M. Henri Tourneur a dû épouser Mlle Rosalie Gaillard, qu'il lui a fait la cour, et que le mariage a manqué. On chercherait des pourquoi; on inventerait des raisons: qui peut prévoir ce qu'on dirait?»
Henri retint fort à propos un mouvement d'impatience. «Monsieur, dit-il, savez-vous quelque autre endroit où nous puissions nous rencontrer tous les jours?
--Ma foi, non, et c'est ce qui m'embarrasse. Cherchez, vous êtes jeune, vous dites que vous êtes amoureux: c'est à vous de trouver des idées!
--S'il ne s'agissait que de cinq ou six entrevues, nous aurions les théâtres, les concerts; mais on n'y peut pas aller tous les jours. Une idée! Vous ne voulez pas que j'aille chez vous? Venez chez moi.
--Jeune homme! avec ma fille!
--Pourquoi pas? Je suis artiste avant d'être homme. Vous n'avez jamais vu d'atelier?
--Non, et voici le premier....
--Sachez donc que l'atelier d'un artiste est comme un terrain neutre, une place publique ombragée en été, chauffée en hiver, où l'on vient quand on veut, d'où l'on sort quand on en a assez, où l'on se rencontre, où l'on se donne des rendez-vous, où chacun est chez soi depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. Un étranger qui vient à Paris visite les ateliers comme les palais et les églises, sans billets à montrer, sans permissions à obtenir, à la seule condition de saluer en entrant et de remercier en sortant. Il y a mieux, c'est l'artiste qui remercie.
--Mais je ne veux pas que la France et l'étranger viennent ici défiler devant ma fille!
--N'est-ce que cela? Je condamnerai ma porte.
--Mais encore faut-il que ses visites aient un prétexte plausible.
--Rien de plus simple: je ferai son portrait.
--Jamais, monsieur! Je suis incapable d'accepter....
--Vous me le payerez!
--Je ne suis pas assez riche pour me passer cette fantaisie.
--Mon Dieu! vous croyez peut-être qu'un portrait coûte bien cher!
--Je sais à quel prix vous vendez votre peinture.
--Les tableaux, oui, mais pas les portraits! J'espère que vous ne confondez pas un portrait avec un tableau!
--La différence n'est pas si grande.
--Comment, pas si grande? Mon cher monsieur Gaillard, qu'est-ce qui fait le prix d'un tableau? Est-ce la couleur? non. Est-ce la toile? non. C'est l'invention. Les tableaux ne sont si chers que parce qu'il y a peu d'hommes qui sachent inventer. Mais, dans un portrait, l'invention est inutile, je dis plus, dangereuse: il ne faut que copier exactement le modèle. Le premier peintre venu fait un portrait. Un photographe, un ouvrier, un homme qui ne sait ni lire ni écrire vous bâcle en dix minutes un portrait admirable: prix vingt francs, avec le cadre. Devant cette concurrence, nous avons bien été forcés de baisser nos prix, sauf à nous rattraper sur les tableaux. Promenez-vous sur les boulevards, le prix des portraits est affiché partout. On ne les vend plus, on les donne; un petit, cinquante francs; un grand, cent francs; mais le cadre n'est pas compris!
--Ce n'est pas ce qui m'arrêterait. Mais que diront mes amis, lorsqu'ils verront chez moi le portrait de ma fille sorti des pinceaux du célèbre Henri Tourneur?
--Vous leur direz que vous l'avez fait faire sur le boulevard.
--Alors vous me promettez de ne pas signer?
--Je vous promets tout ce qu'il vous plaira. A quand la première séance?
--Écoutez; j'ai droit tous les ans à un congé de quinze jours, sans retenue. Il y a deux ans que je n'ai profité de mon droit; j'économisais du temps pour un voyage en Italie. Je puis donc, en prévenant mes chefs, prendre six semaines de congé. Donnez-moi cinq ou six jours pour négocier cette affaire en douceur. Je ne veux pas attirer l'attention de tout le ministère: je suis prudent.»
Il sortit, et le peintre médita joyeusement sur le néant de la sagesse humaine. «Voici, pensait-il, un père de famille qui, par prudence, amène sa fille dans un atelier!»
On ne sait pas combien le spectacle d'un bel atelier peut troubler l'imagination d'une femme. Je parle d'un atelier de peinture; car le froid, l'humidité, le baquet de terre glaise, le ton criard des plâtres et la poussière du marbre qui envahit tout, nuisent à l'effet des plus beaux ateliers de sculpteurs. Chez un peintre, pour peu qu'il soit riche et qu'il ait du goût, on est ébloui dès le seuil de la porte. Une lumière franche et décidée, qui tombe du ciel en droite ligne, se joue à travers les étoffes, les tentures, les costumes accrochés à la muraille, les vieux meubles et les trophées. Une personne habituée aux ameublements convenus, où chaque chose a son emploi marqué, où tout se comprend et s'explique, reste délicieusement ébahie devant ce pêle-mêle organisé. Son regard avide court d'objets en objets, de mystères en mystères; il sonde la profondeur des vieux bahuts de chêne; il glisse légèrement sur les porcelaines rebondies de la Chine et du Japon; il se pose sur un carquois bourré de longues flèches; il retombe sur une large épée à deux mains; il s'arrête sur une cuirasse romaine grignotée par la rouille de vingt siècles. Une guzla sans cordes, un cor de chasse émaillé de vert-de-gris, la cornemuse d'un pifferaro, un tambour de basque grossièrement bariolé, deviennent des objets de haute curiosité. Pour une femme intelligente (et toutes les femmes le sont), chacun de ces riens doit avoir un sens, chaque tapisserie exprime une légende, chaque pot à bière un lied, chaque vase étrusque un roman, chaque lame d'acier une épopée. Toutes les flèches doivent avoir été trempées dans le curare, ce poison de l'Afrique centrale qui donne la mort dans une piqûre. Les mannequins accroupis dans les coins semblent des sphinx mystérieux qui se taisent, parce qu'ils auraient trop à dire. Le possesseur de toutes ces merveilles, le roi de ce lumineux empire, ne saurait être un homme comme les autres. Lorsqu'on le voit, souriant et hospitalier, au milieu de tant d'hiéroglyphes qu'il comprend, on l'admire. Ses habits quels qu'ils soient, ajoutent au charme. C'est un costume à part, exempt des ridicules de la mode, et bien en harmonie avec ce qui l'entoure. S'il est en cotonnade, il doit venir de l'Inde; s'il est en flanelle, il a été tissé en Écosse avec les laines de l'Australie: on ne s'avisera jamais qu'il sort de la Belle-Jardinière. Les pantoufles rouges, achetées rue Montmartre, se transforment en babouches du Caire ou de Beyrout. La petite chambre à coucher, dont la porte entr'ouverte laisse voir un lit couvert d'algérienne, a comme un faux air de harem. On ne s'étonnerait qu'à moitié si l'on en voyait sortir cinq ou six oudâls, une gargoulette à la main ou une amphore sur la tête. Pour peu qu'on voie rôder dans l'atelier un beau nègre, comme Boule-de-neige, vêtu à l'orientale, l'illusion est complète. Il n'est pas jusqu'à l'odeur capiteuse des vernis et des essences qui ne contribue pour sa part à cet enivrement. Ajoutez quelques gouttes de vin de Malaga dans un verre de Venise, et Rosalie Gaillard, qui n'a jamais bu que de l'eau, se croira transportée à mille lieues de Paris.
La première séance fut décisive. Henri avait fait transplanter dans son jardin tout le fonds d'un fleuriste de Neuilly; il avait mis des plates-bandes jusque dans l'atelier. «Si j'allais chez elle, pensait-il, je lui porterais un bouquet tous les jours; je ne veux pas qu'elle perde.» Rosalie adorait les fleurs, comme toutes les Parisiennes, et elle vivait depuis de longues années dans l'espérance d'un jardin. Par un singulier caprice de la nature, cette enfant, née de parents ineptes, avait tous les besoins de la vie élégante. Elle se serait passée de pain plus volontiers que de musique, et elle jugeait les fleurs plus utiles que les chaussures. Ses yeux s'allumaient à la vue d'un bel attelage, quoiqu'elle ne fût jamais sortie qu'à pied ou en omnibus. Elle aimait la toilette, sans jamais avoir fait de toilette; elle dansait un peu tous les soirs en imagination, quoiqu'on ne l'eût jamais conduite au bal; elle achetait tous les parcs et tous les châteaux qu'elle voyait à vendre sur la quatrième page du Constitutionnel. Avec de pareils goûts, elle eût été fort à plaindre sans les espérances bien fondées qui la soutenaient. Une vie de privations, ses instincts perpétuellement froissés auraient aigri son cœur jusqu'au fond et donné à ses idées cette teinte grisâtre qu'on observe chez les vieilles filles. Mais elle connaissait la fortune de son père; elle était sûre de l'avenir; elle se consolait en jetant un coup d'œil sur ce grand terrain nu qui était tout son horizon. Elle avait pris pour devise: Un temps viendra! et elle vivait d'espoir. Elle s'était fait, au fond de son âme, une retraite délicieuse où rien ne lui manquait, pas même l'amour d'un beau jeune homme, qui ne tarderait pas à se présenter. Ainsi retranchée, elle prenait en patience les soins du ménage, les travaux de couture, la conversation des amis de son père, et l'éternelle partie de piquet dont ils égayaient leurs soirées. Depuis un an, M. de Chingru lui était apparu comme un être intermédiaire, classé entre ces messieurs et les gens du monde, de même que dans l'échelle animale le singe est placé entre le chien et l'homme. Lorsqu'elle vit Henri Tourneur, elle se dit qu'elle avait trouvé, et elle ne chercha plus. Sa personne, son jardin, son esprit, son atelier lui représentaient la perfection idéale, si on était venu lui dire: «Il y a mieux,» elle aurait cru qu'on se moquait.
Le peintre, tout en esquissant un portrait en pied, au quart de nature, étudia jusque dans les moindres détails cette complète beauté qui l'avait d'abord ébloui. Son premier coup d'œil ne l'avait pas trompé. Il faut être un peu artiste pour juger si une jeune fille est véritablement belle. L'éclat de la jeunesse, la fraîcheur de la peau et une certaine mesure d'embonpoint composent souvent une beauté factice qui dure un ou deux ans, et que la première grossesse emporte. On a épousé une fille adorable, et l'on promène à travers la vie une femme laide. La vraie beauté n'est pas dans l'épiderme, mais dans la structure, qui ne change jamais; de là vient qu'une femme vraiment belle l'est pour toute la vie, en dépit des ravages extérieurs de la vieillesse. Rosalie a cette beauté inaltérable qui ne craint pas les rides et qui défie le temps. Ceux qui ont voyagé en Italie se la représenteront aisément, si je leur dis que c'est une Romaine aux petits pieds.
La glace fut bientôt rompue, au grand étonnement de M. Gaillard, qui ne reconnaissait plus sa fille. Jamais il ne l'avait vue aussi gaie, aussi parleuse, aussi vivante. Rosalie se livrait sans contrainte au penchant d'un amour permis. Elle courait dans le jardin, elle sautait dans l'atelier, elle touchait à tout; elle questionnait, riait et babillait comme une grive en vendange. Elle n'avait plus que quatorze ans: sa jeunesse, longtemps comprimée, éclatait. Henri, un peu plus retenu, vivait en extase. Après toutes les privations auxquelles la misère et l'économie l'avaient condamné, tout lui tombait du ciel en même temps, fortune et bonheur. Il avait formé, en quinze ans, quelques liaisons agréables qui lui avaient coûté passablement cher, et il s'étonnait un peu d'être aimé pour rien par une fille plus jolie et plus spirituelle que toutes celles qu'il avait connues. Il avait bien prévu la possibilité d'un mariage d'argent, mais comme un soldat en campagne prévoit les Invalides; il ne supposait pas la fortune si belle, et il n'avait jamais entendu dire qu'un million eût de si petites mains et de si grands yeux. La joie illumina sa figure un peu effacée, et il fut véritablement beau pendant deux mois. Lorsqu'il prenait son violon, dans les intervalles de la pose, et qu'il jouait les plus jolis motifs des Noces de Jeannette, ou les plus joyeuses mélodies des Trovatelles, Rosalie croyait voir un artiste inspiré. M. Gaillard remplissait consciencieusement son rôle de trouble-fête: il faisait causer Henri Tourneur. Le bonhomme appartenait à la déplorable catégorie des ignorants qui veulent apprendre dans un âge où l'on n'apprend plus. Épris de l'histoire romaine, comme on s'éprend de l'histoire naturelle des insectes ou des coquillages, il avait lu et relu deux ou trois volumes d'érudition surannée; il les citait à tout propos, interrogeant, discutant, et cherchant, comme il disait, à étendre le modeste champ de ses connaissances. Henri faisait sa partie avec tout le respect qu'on doit à l'âge, à la fortune et à la qualité d'un futur beau-père. Quand il était las de disserter, et que les jeunes gens se rejetaient sur le chapitre de leur amour et de leurs espérances, il reprenait bientôt la parole et s'embarquait dans de longues recommandations filandreuses qui pourraient se résumer ainsi: «Ne vous aimez pas trop; vous savez que rien n'est encore décidé.» En dépit de ces petites précautions, l'atelier de Henri était un paradis terrestre, sous la garde de Boule-de-Neige. M. de Chingru essaya plusieurs fois de s'y introduire; il soupçonnait quelque mystère. Mais il trouva toujours visage de bronze; Boule-de-Neige lui répondit imperturbablement: «Monsieur sortir dehors,--maître à moi dîner en ville.--Bon petit blanc partir campagne, chasser les bêtes, tirer fusil.» C'est son maître qui lui a enseigné la langue pittoresque de Vendredi. Au lieu de l'envoyer à l'école, où on lui eût appris le français, il s'est imposé à lui-même les fonctions d'instituteur. «Prends bien garde de devenir trop savant et de parler comme tout le monde, lui dit-il quelquefois: tu perdrais ta couleur!» Et Boule-de-Neige tient à conserver sa couleur, la plus belle qui soit au monde, selon lui.
Le portrait fut terminé avec les vacances de M. Gaillard, vers la fin du mois de juillet. On n'eut garde de l'envoyer chez l'encadreur, où vingt artistes auraient pu le voir. Un ouvrier vint prendre les mesures, et apporta, trois semaines après, une bordure de 500 francs que M. Gaillard paya un louis sans marchander. Tandis qu'il y était il versa les 50 francs du portrait contre quittance.
Le dimanche suivant, il offrit une soirée de bière et d'échaudés à tous ses amis: c'était un ancien notaire de Villiers-le-Bel, trois vieux expéditionnaires, le maître d'écriture de Rosalie et un ex-fabricant de visières de casquettes retiré des affaires avec mille écus de rente. On se réunit à sept heures et demie. A neuf heures, M. Gaillard annonça une surprise: il enleva délicatement l'abat-jour de la lampe tandis que sa sœur tirait un rideau de serge verte et découvrait le portrait de Rosalie. Il n'y eut qu'un cri d'admiration:
«Le beau cadre! s'écria le fabricant de visières.
--Eh! mais, c'est le portrait de votre demoiselle! fit le notaire.
--Et ressemblant! dit le chœur des employés.
--Voilà comme je fais les choses, ajouta M. Gaillard en baisant le front de sa fille.
--Je me permettrai une observation, reprit le maître d'écriture, qui n'avait encore rien dit: pourquoi M. Gaillard n'a-t-il pas attendu, pour faire cette surprise à Mademoiselle, que nous fussions au 4 septembre, jour de sainte Rosalie?
--Parce que je lui en ménage une autre pour sa fête, répliqua résolûment M. Gaillard.
--Vous avez le moyen! dit le chœur.
--Oserait-on demander, dit le notaire, à combien cette image vous revient?
--A 70 francs, tout compris.
--C'est cher, et cela n'est pas cher. Et de qui est-ce?
--Cela n'est de personne; c'est un portrait.
--Cela! s'écria une grosse voix qui fit tressaillir tout le monde, c'est un Tourneur, deuxième manière, et cela vaut 8000 francs!»
M. Gaillard tomba foudroyé sur une chaise.
«Bonsoir, papa Gaillard! Mesdemoiselles, j'ai bien l'honneur! Messieurs, je suis le vôtre! ajouta M. de Chingru, que la bonne avait introduit sans l'annoncer. Il fait un chaud de tous les diables.
--Le temps est lourd, dit le notaire haletant.
--L'atmosphère est électrique, reprit le maître d'écriture, sérieusement oppressé.
--Il pleuvra demain,» dit le chœur.
La conversation continua sur ce ton jusqu'à dix heures. M. de Chingru battit en retraite, et tout le monde le suivit. Il y avait eu scandale chez M. Gaillard.
Le lendemain matin, Chingru se présenta à l'atelier, et Boule-de-Neige lui ouvrit la porte: il raconta l'événement de la veille et félicita chaudement son ami. «Après un pareil éclat, dit-il, l'affaire est dans le sac. Le vieux Romain a passé le Rubicon, et je t'en félicite. Sans moi!...
--Je sais ce que je te dois, et je ne l'oublierai pas.
--Ma foi! mon cher, si tu veux être reconnaissant, je t'apporte une belle occasion. J'ai déniché, moi aussi, un mariage d'or.
--Peste! Il y en a donc pour tout le monde!
--Une affaire magnifique, te dis-je.... Je commence à faire ma cour.
--Bravo!
--Le diable est qu'il y a des avances à faire, des bouquets, des cadeaux, et je suis momentanément sans le sou.
--Je te croyais à ton aise.
--On ne me paye pas mes rentes. Ah! mon cher ami, te préserve le ciel d'avoir jamais des fermiers!
--Tu veux de l'argent? Voici.
--Deux cents francs! que veux-tu que je fasse de deux cents francs?
--On a pas mal de bouquets pour ce prix-là. Mais s'il te faut les cinq cents reviens à midi, je te les remettrai.
--Mon cher bon, je vois avec douleur que nous sommes loin de compte. Il faudrait, pour bien faire, que tu pusses me prêter dix billets de mille.
--Pour tes bouquets?
--Pour mes bouquets et pour autre chose. As-tu peur de moi? Ne suis-je pas bon pour dix mille francs?
--Tout beau! ne te fâche pas. Tu sais que je puis me marier d'un moment à l'autre. J'ai annoncé cinquante mille; si je n'ai pas mon compte, le père Gaillard poussera les hauts cris.
--Tu lui présenteras mon titre.
--Voilà qui change la thèse. Ah! si tu me donnes un titre, je n'ai plus d'objection à faire. Où sont tes propriétés?
--Une hypothèque! Pour qui me prends-tu? On donne une hypothèque à un usurier; mais je croyais qu'avec un ami il suffisait d'une signature. Je t'offre ma signature!
--Bien obligé!
--Tu me refuses?
--Positivement.
--Tu ne sais pas ce qui peut arriver!
--Advienne que pourra!
--Ton mariage n'est pas encore fait.
--Qu'est-ce à dire? et sur quel ton le prends-tu?
--Je te donne vingt-quatre heures de réflexion. Si demain....»
Le peintre n'en entendit pas davantage. Il ouvrit la porte, saisit Chingru par les épaules et le lança horizontalement sur une corbeille d'hortensias qui ne s'en releva jamais.