‹ Les mariages de ParisChapitre 13 sur 22 · II

II

J'ai connu, il y a treize ou quatorze ans, un petit Espagnol que ses parents avaient envoyé à l'institution M***. C'est la mieux disciplinée de toutes les maisons qui entourent le lycée Charlemagne. Aucun livre nouveau n'y pénètre en contrebande; tout volume broché en jaune est sévèrement consigné à la porte; les élèves y lisent en récréation les tragédies de Racine les moins légères, et les oraisons funèbres de Bossuet les moins frivoles. Le jeune Madrilène s'ennuyait comme à la tâche, et effaçait les jours un à un sur son petit calendrier. Un de nos camarades, touché de sa peine, lui demanda:

«Pourquoi le temps te semble-t-il si long? Est-ce ta famille que tu regrettes, ou simplement ta patrie?

--Ni l'une, ni l'autre, répondit l'enfant. J'ai commencé, dans un journal de Madrid, la lecture d'un roman admirable, et j'attends à retourner en Espagne pour en lire la fin. Dans trente mois et dix-sept jours!

--Et comment est-il intitulé, ton roman espagnol?

--Los Tres Mosqueteros, les Trois Mousquetaires.»

Je ne sais pourquoi cette anecdote me revient en mémoire toutes les fois que je parle de Daniel Fert. C'est peut-être parce que Daniel ressemble à un mousquetaire égaré dans le XIXe siècle. Mettez ensemble la tournure de d'Artagnan, la fierté d'Athos, la vivacité d'Aramis, et un peu de la naïveté de Porthos, et vous aurez une idée assez exacte du jeune sculpteur. Sa personne haute et svelte a l'apparence d'un ressort d'acier; il a le jarret nerveux, le bras puissant, la taille cambrée, et la moustache en croc. Ses grands yeux bleus s'enchâssent dans deux orbites bronzées, sous des sourcils du plus beau noir. Son front large, saillant et poli, est couronné d'une ample chevelure admirablement plantée, qui se rejette en arrière comme la crinière d'un lion. Ajoutez un cou blanc comme l'ivoire, des dents nacrées, riantes, et qui semblent heureuses de vivre dans une jolie bouche; le nez long et mince de François Ier, des mains d'enfant, un pied de femme, voilà, je pense, un héros de roman assez présentable. Et pourtant ceci n'est pas un roman.

Cet homme ainsi bâti est compatriote du petit vin d'Arbois, et fils d'un vigneron sans vignes qui travaillait à la journée. A quatre ans, Daniel courait pieds nus sur la route, glanant çà et là le fumier des chevaux et demandant un sou aux voyageurs de la diligence. A douze ans, il cassait des pierres comme un homme; à quinze, il maniait la serpe et portait la hotte en vendange. L'ambition le fit entrer chez un maître marbrier de Besançon, qui lui confia d'abord des dalles à polir, puis des épitaphes à graver, puis des monuments à sculpter. Il avait du goût et de l'adresse: on devina qu'il pourrait remporter le grand prix de Rome et illustrer son département. Le conseil général prouva sa munificence en l'envoyant à Paris avec une pension de 600 francs. Il partit avec sa mère: son père venait de mourir. Mme Fert, vieille avant l'âge, comme toutes les femmes de la campagne, mais forte et patiente, se fit la ménagère de son fils. Daniel fut assidu à l'École des beaux-arts, et gagna quelque argent dans ses loisirs. Il faisait de l'art le matin, du métier le soir. Après avoir travaillé d'après l'académie, il dessinait des ornements ou ébauchait des sujets de pendule. En 1853, à l'âge de vingt-cinq ans, après deux entrées en loge, il renonça spontanément au grand prix, et renvoya les 600 francs qu'il recevait de Besançon. «Décidément, dit-il à sa mère, je suis trop grand pour me remettre à l'école; et, d'ailleurs, que deviendrais-tu sans moi?» Il était arrivé, non sans peine, à gagner sa vie, et il avait plus de talent que d'argent. Ses bustes et ses médaillons sont d'un travail fin et serré, qui rappelle la manière exquise de Pradier; ses compositions, qu'il eût exécutées en grand s'il avait été riche, et qu'il livrait, faute de mieux, aux marchands de bronze, sont toutes d'un jet hardi, qui procède du génie de David. Il travaillait passionnément; ce n'était ni pour l'argent ni pour la gloire, mais pour le plaisir de travailler. L'attachement de l'artiste pour son œuvre ne peut se comparer qu'à la tendresse maternelle: un père même ne sait pas aimer ainsi. Nous adorons de toute la chaleur de notre âme ces créatures vivantes qui sont sorties de nous. Mais, lorsque Daniel s'était rassasié de son ouvrage, il le donnait. Les marchands avaient bientôt fait de traiter avec lui: il ne faisait payer ni ses progrès, ni sa vogue, ni sa gloire naissante. La sagesse paysanne de Mme Fert luttait en vain contre cet esprit de détachement.

Elle avait beau rappeler à son fils ses dettes à payer, les maladies à prévoir et les vacances qu'il s'adjugeait de temps en temps, car il travaillait par accès, comme tous ceux qui méritent le nom d'artiste. Un moulin peut moudre tous les jours, mais un cerveau qui essayerait d'en faire autant ne donnerait qu'une triste farine. Lorsque Daniel était à l'ouvrage, il ne se serait pas dérangé pour entendre chanter la statue de Memnon; mais lorsqu'il se trouvait dans une veine de plaisir, aucune puissance ne l'eût fait rentrer à l'atelier, pas même la faim qui a la réputation de chasser les loups hors des bois. Il n'avait qu'une habitude régulière, celle des exercices du corps. Il se faisait réveiller par son maître d'armes, et c'est au gymnase qu'il digérait son déjeuner: aussi était-il d'une force incroyable, et violent à proportion. Il est le dernier Français qui ait conservé l'habitude de jeter les gens par la fenêtre. Je me souviens du jour où il lança du premier étage un porteur d'eau qui avait répondu grossièrement à sa mère. Depuis cette époque, il n'a plus rencontré de fournisseurs impolis. Avec ses amis, et surtout avec sa mère, il est d'une douceur attendrissante. Il serre la bonne femme contre son cœur avec autant de précaution que s'il craignait de la casser. Il n'a jamais pu la décider à prendre une servante; mais, chaque fois qu'il a de l'argent, il lui achète une belle robe de droguet, un chapeau de paille d'Italie, ou quelques bouteilles d'anisette, qu'elle apprécie mieux.

Lorsque Mme Michaud vint le chercher, il entrait dans une période de travail: il était temps! Depuis le commencement de mai, il s'était reposé sans débrider. Il avait complétement oublié qu'il devait payer au 15 juillet mille francs à son praticien, et deux cents à son propriétaire: on ne s'avise pas de tout. Mme Michaud, le livret de l'Exposition à la main, le trouva par delà le faubourg Saint-Honoré, au fond d'un jardin, dans une petite colonie d'artistes et de gens de lettres, qu'on appelle l'Enclos des Ternes. Daniel et sa mère occupaient un pavillon assez élégant entre Mme Noblet et Mme Persiani. Il fut un peu surpris, lui qui recevait peu de visites, de voir entrer cette grande femme échappée. Elle marcha droit à lui, et lui tendit une grosse main qu'il n'osa prendre. Il modelait, et il avait de la terre au bout des doigts.

«Touchez-là, lui dit-elle; vous ne me connaissez pas, mais je vous connais. J'ai acheté le naufrage de Don Juan. Vous êtes un grand artiste.

--Mon naufrage de Don Juan? reprit Daniel encore tout ébahi.

--Oui, votre naufrage de Don Juan. Il est dans un de mes salons, sur la pendule. Mais ce n'est pas tout: il me faudrait mon buste pour ma nièce, qui va épouser M. Lefébure ou M. de Marsal, je ne sais pas lequel, mais bientôt. Combien me prendrez-vous?

--Douze ou quinze séances, madame.

--Ce n'est pas de l'argent, cela. Comment, douze séances! Mais je n'aurai jamais le temps. Où voulez-vous que je prenne douze séances? D'abord, vous demeurez trop loin. Quelle idée avez-vous eue de vous loger dans ce pays de sauvages? Il faudra que vous veniez chez moi. Deux mille francs, est-ce assez? Cela vous fera presque deux cents francs par jour. Comment me trouvez-vous? C'est en marbre que je veux être; les portraits en bronze sont trop tristes: on a l'air de vieux Romains. Vous prendrez un marbre bien propre, et vous le ferez porter au château. Je vous avertis que si vous ne me flattez pas énormément, je vous laisse votre portrait pour compte. Il ne faut pas que Victorine en fasse un épouvantail à moineaux.

--Madame, je crois pouvoir vous faire un beau buste qui sera ressemblant.

--Ne dites donc pas des sottises! S'il est ressemblant, il sera affreux. Je ressemble à la Bérézina, avec mes moustaches. C'est vous qui êtes beau! Que je vous voie un peu de profil! mais, mon cher monsieur, vous êtes tout bêtement magnifique! Moi qui me figurais les sculpteurs comme des maçons! Il faut absolument que vous veniez loger au château. Ma nièce est bien aussi; vous verrez. Je ferai prendre vos outils. Elle ne me ressemble pas, mais pas du tout, et c'est heureux. Je suis curieuse de savoir si vous serez de mon avis sur le mari. M. Lefébure est affreux: une hure de sanglier et des genoux énormes. Mais riche! voilà pourquoi mon frère en tient pour lui. M. de Marsal est mieux. Et puis, un beau nom! Je suis pour les beaux noms. Comme le vôtre est singulier! Fert! Fert! Pourquoi pas caillou? Vous me direz que quand on s'appelle Mme Michaud!... C'est précisément pour cela. Voici mon adresse: A la Folie-Sirguet, derrière les Gobelins. Il n'y a qu'un parc de ce côté-là: c'est le nôtre. Venez de bonne heure; nous avons quelques personnes à dîner, entre autres M. de Marsal. Ah çà, n'allez pas lui faire la cour! vous nous mettriez dans de beaux draps! Mais je suis folle: on ne se marie pas dans votre état. Est-ce dit? A ce soir.»

Les chutes d'eau les plus renommées, depuis les cascatelles de Tivoli jusqu'à la cataracte du Niagara, seraient d'une lenteur ridicule si on les comparait au parlage torrentiel de Mme Michaud. Daniel se conduisit comme le voyageur surpris par la pluie: il s'enveloppa dans son silence comme dans un manteau. L'averse passée et Mme Michaud partie, il recueillit ses souvenirs et conclut qu'il avait trouvé l'occasion de gagner 1500 francs en quinze jours: il comptait 500 francs de marbre et de praticien. La figure de Mme Michaud ne lui déplaisait pas: la vie de château lui agréait fort, et il entrevoyait le moyen de payer délicieusement ses dettes.

Il conta l'aventure à sa mère tout en s'habillant. «Voilà qui va bien, dit Mme Fert. Cette malheureuse échéance m'empêchait de dormir. Je t'enverrai demain la selle, les pains de terre, les ébauchoirs et tout le reste. Je passerai la revue de tes habits, je vérifierai les boutons, et je serrerai tout dans la grande malle; il faut que tu sois présentable. Ils ont peut-être l'habitude de jouer le soir, comme au château d'Arbois; tu auras des pourboires à donner aux domestiques: prends l'argent que nous avons à la maison et laisse-moi 50 francs: c'est assez pour moi. Tu sais que je n'ai jamais faim quand tu n'y es pas. Tâche d'avoir bientôt fini, et ne te laisse pas déranger. Mais surtout observe-toi: il y a une demoiselle dans la maison et tu es un grand fou.

--Ne craignez rien, maman, répondit Daniel. J'emporte 200 francs qui sont toute notre fortune, ou peu s'en faut. La petite chanson maigrelette de ces dix louis qui se poursuivent dans mon gousset me rendrait la raison si je pouvais la perdre. Pour un pauvre diable comme moi, une demoiselle riche n'est d'aucun sexe.»

«Ainsi se partit le prince de Fer pour le royaume de l'incomparable Atalante.»

Victorine ne supposa pas un instant qu'un jeune homme si beau et dont la mine était si fière, fût un simple artiste condamné à faire le buste de Mme Michaud. Elle construisit sur l'heure un petit roman tout aussi vraisemblable que le dernier qu'elle avait lu.

«Assurément, pensait-elle, il est de grande naissance; il suffit de voir ses pieds et ses mains. Riche? il doit l'être aussi, pourvu qu'un enchanteur jaloux ou un tuteur malhonnête ne l'ait point dépossédé de l'héritage de ses pères. Au moins lui a-t-on laissé quelque château délabré sur les bords du Rhin ou sur un sommet des Pyrénées? un nid d'aigle est la seule demeure qui soit digne de lui. Où m'a-t-il rencontrée? Au bal, l'hiver dernier. Peut-être à l'ambassade d'Espagne! oui, je l'ai déjà vu, je le reconnais; c'est bien lui. Ma tante m'a emmenée à minuit comme Cendrillon: elle avait sa maudite migraine. Pauvre prince! Quel désespoir lorsqu'il s'est aperçu que j'étais partie! Depuis ce moment fatal, il m'a cherchée partout; il m'a demandée au ciel et à la terre: je vois bien qu'il a souffert. Hier enfin, le hasard ou plutôt sa bonne étoile, l'a conduit dans l'atelier d'un sculpteur. L'artiste était absent, il l'a attendu; ma tante est arrivée: qui ne devinerait le reste? Mais saura-t-il pousser la ruse jusqu'au bout? Comment déjouer la surveillance de ses rivaux? On verra bien que ce buste ne se fait pas. M. Lefébure a de l'esprit; M. de Marsal n'est sot qu'à moitié; et mon père qui va revenir! Certes, je puis l'aider à cacher son rang et sa fortune, moi qui suis un peu dans le secret; mais s'il fait des imprudences!»

Elle craignait qu'en ôtant son pardessus, le bel inconnu ne découvrît une étoile de diamants.

Daniel la suivit jusqu'au château en causant de choses indifférentes et en admirant par contenance la beauté des arbres du parc. Il ne fut pas aveugle à la beauté de Victorine, et il pensa chemin faisant qu'il lui ferait volontiers son buste pour rien, s'il avait de l'argent. Mais il se gourmanda bientôt d'une idée si intempestive, et les recommandations de sa mère lui revinrent en mémoire.

Il trouva au pied du perron Mme Michaud qui descendait de voiture. «Par où diable êtes-vous passé?» lui demanda-t-elle. Il raconta comment il avait fait son entrée dans le domaine des Guéblan. «Sabre de bois! dit la bonne femme émerveillée, les chamois du Tyrol ne sautent pas mieux que vous. Cette histoire-là fera le bonheur de mon frère et le désespoir de M. Lefébure. On va vous installer chez vous. Perrochon, conduisez monsieur à la chambre verte. Tiens! vous coucherez entre les deux maris de Victorine: empêchez-les de se battre.» Daniel salua, et suivit Perrochon.

«Hé bien! demanda Mme Michaud à sa nièce, comment trouves-tu mon sculpteur? C'est pour mon buste; une surprise que je me fais à moi-même. Nous commençons demain, dans le petit salon du bout. Avoue qu'il n'a pas l'air d'un artiste. Il est cent fois mieux que tous ces messieurs. La femme qu'il épousera pourra se vanter d'avoir un beau mari! Mais je te défends de le remarquer: si tu t'apercevais qu'il est joli garçon, je le mettrais proprement à la porte. Après tout, M. de Marsal n'est pas un magot.»

«Ma tante serait-elle du complot?» pensa Victorine.

Daniel prit possession d'une jolie chambre meublée avec la simplicité la plus élégante. La tenture était de perse vert clair à bouquets roses et blancs. Le lit, à colonnes torses, s'enfonçait dans une sorte d'alcôve formée par deux cabinets de toilette. Le secrétaire, la commode, les chaises et la fumeuse étaient tout bourgeoisement en palissandre, mais d'une forme heureuse et d'un travail irréprochable. La bibliothèque renfermait une cinquantaine de romans nouveaux et quelques-uns de ces bons livres sérieux qu'on aime à feuilleter le soir pour s'endormir. Le tapis avait été remplacé par une natte bien fraîche. La fenêtre s'ouvrait sur un horizon magnifique: c'était d'abord le parterre, puis le parc et ses hautes futaies, puis quelques jardins de blanchisseuses, tout fleuris de serviettes blanches et de camisoles gonflées par le vent; enfin Paris, les dômes du Panthéon et du Val-de-Grâce, et la vieille tour du collége Henri IV. Le jeune artiste se trouva si bien dans son nouveau domicile, qu'il regrettait déjà d'avoir à le quitter. Il se serait hâté lentement, suivant le précepte de Boileau, et il aurait traîné son buste jusqu'au mois d'octobre, sans la nécessité pressante de gagner quinze cents francs. Mais les quinze cents francs étaient indispensables, et il n'y avait pas de bonheur qui tînt contre ces quinze cents francs. Dans ces rêveries qui auraient étonné Victorine, il avança un fauteuil auprès de la fenêtre, regarda le paysage, songea au profil de Mme Michaud, ferma les yeux, et dormit du sommeil des athlètes jusqu'à la cloche du dîner.

Il trouva une compagnie de vingt personnes assises dans le parterre sur des siéges de fer imitant le roseau. Mme Michaud n'était pas encore descendue: elle se poudrait. Il chercha dans cette foule un visage de connaissance, et ne trouva que Victorine: aussi courut-il à elle avec un empressement qui fut remarqué. Un homme dépaysé s'accroche à la personne qu'il connaît, comme un noyé à la perche. Victorine fut un peu troublée, d'autant plus qu'elle sentait tous les yeux braqués sur elle. Peu s'en fallut qu'elle ne dît à Daniel: «On nous épie, observez-vous.» Au second coup de cloche, Mme Michaud apparut avec trois volants d'Angleterre, et l'artiste respira plus librement. La reine du pays de Michaud lui demanda son bras, le mit à sa gauche, et ne lui dit pas quatre mots durant tout le dîner. L'autre voisine de Daniel était une douairière un peu sourde; aussi mangea-t-il sans distraction. On contait autour de lui les petits événements du faubourg Saint-Germain et les dernières nouvelles des châteaux: il laissait dire, et ne perdait pas un coup de dent. Sa seule étude fut de démêler M. Lefébure et M. de Marsal, ces deux prétendants que Mme Michaud lui avait annoncés. Il n'eut pas de peine à les reconnaître.

M. Francisque Lefébure est le fils unique du célèbre avocat Pierre Lefébure, qui se fit connaître dans le procès Cadoudal. Le père, qui ne possédait rien en 1804, fut enrichi par les libéralités de la branche aînée et la clientèle du faubourg Saint-Germain. A l'avénement de Charles X, il refusa des lettres de noblesse et la pairie. Il légua à son fils 200 000 francs de rente, un talent médiocre, plus d'emphase que d'éloquence, et une laideur héréditaire. M. Lefébure, deuxième du nom, est un homme ramassé, rougeaud et sanguin; gros nez, gros yeux de myope et grosses lèvres, le cou d'un apoplectique, les épaules hautes, les bras courts, les jambes massives. S'il ne se rasait tous les jours, il aurait de la barbe jusque dans les yeux. Je dois dire qu'il est rare de rencontrer un homme plus soigneux de sa personne. Il surveille son corps comme un Italien surveille son ennemi. Il suit un régime sévère, se nourrit de viandes blanches, s'interdit les farineux et les sucreries, et porte une ceinture élastique. Il s'adonne aux travaux les plus violents et étudie passionnément la gymnastique, la boxe anglaise et française, le bâton, la canne, le sabre et l'épée: le tout pour conjurer l'embonpoint qui le menace, et pour ne point ressembler à son père, qui ressemblait à un muid. Les exercices auxquels il se livre par nécessité ont fini par lui devenir un plaisir, puis une gloire. Il met son point d'honneur dans ses talents physiques, et il fait meilleur marché de son mérite d'avocat que de ses capacités de boxeur. Du reste, galant homme, et beaucoup plus spirituel que la majorité des maîtres d'armes.

M. de Marsal méprise la vigueur de M. Lefébure, qui méprise la faiblesse de M. de Marsal. S'il est vrai que chacun de nous soit soumis à une constellation, M. le vicomte de Marsal est né sous l'influence de la Voie lactée. Je n'exagère pas en affirmant qu'il est le plus blond des hommes, les Albinos exceptés. Sa personne pâle et maigrelette est de celles qui échappent aux maladies et à la vieillesse; la maladie ne sait pas où les prendre, et les années n'y marquent pas. Il a quarante ans sonnés, comme son rival, et cependant, si vous le rencontrez jamais, vous direz avec Mme Michaud: «Pauvre jeune homme!» Cette créature débile est capitaine de frégate et officier de la Légion d'honneur. M. de Marsal est entré à l'École navale à quatorze ans, et il a fait son chemin dans les ports. Sa seule expédition est un voyage autour du monde, voyage intéressant, peu dangereux, où il n'a pas rencontré d'autres ennemis que le mal de mer. Les pistolets qu'il avait achetés la veille de son départ n'ont pas été déchargés de 1840 à 1855. Cependant le jeune officier n'a pas perdu son temps en voyage: il a ramassé des coquilles. Sa collection est une des plus belles que nous ayons en France, et c'est la seule où l'on trouve l'ostrea marsaliana de Hong-Kong, découverte et baptisée par M. de Marsal. Ce n'est pas l'invention de ce précieux coquillage qui a permis au capitaine de prétendre à la main de Mlle de Guéblan: il a d'autres titres. Son nom est un des plus anciens de la noblesse lorraine; la petite ville de Marsal, dans le département de la Meurthe, a appartenu longtemps à ses ancêtres. Les Marsal sont alliés aux La Rochefoucauld, aux Gramont, aux Montmorency, aux plus grandes familles du faubourg. Victorine prisait médiocrement ces avantages, et M. de Guéblan lui-même n'en faisait pas tout le cas qu'il aurait dû; mais Mme Michaud en était entichée. L'esprit de M. de Marsal n'était pas tout à fait à la hauteur de sa naissance, et, du côté de la fortune, il n'avait rien ou peu de chose. En revanche, son éducation était parfaite. Il avait cette politesse exquise et glacée qui distingue les officiers de marine. Car vous savez, je pense, que les loups de mer ont fait leur temps, que les marins ne jurent plus par mille sabords, et que le jour où l'étiquette sera bannie de tous les salons, elle se retrouvera à bord des navires de guerre.

M. de Marsal, petit mangeur, et M. Lefébure, qui vivait de régime, observèrent, de leur côté, la figure du nouveau venu. Depuis quelque temps ils avaient cessé de s'observer l'un l'autre. Chacun d'eux croyait être sûr de l'emporter sur son rival. L'un comptait sur son nom, l'autre sur sa fortune. Le gentilhomme s'étayait solidement sur Mme Michaud; le bourgeois ne doutait point de l'appui de M. de Guéblan. Mais l'arrivée d'un intrus leur mit la puce à l'oreille. Ce beau jeune homme que personne ne connaissait, et que Mme Michaud semblait avoir tiré d'une boîte, leur semblait de figure et de taille à jouer le rôle du troisième larron. L'appétit pantagruélique de Daniel les rassura tout d'abord: on n'avait rien à craindre d'un homme qui dévorait si rustrement. Cependant Victorine, assise au milieu de la table, en face de sa tante, levait bien souvent les yeux sur l'étranger. D'un autre côté, la bonne tante était si fantasque que son protégé lui-même ne devait pas faire grand fond sur son amitié, et qu'il fallait s'attendre à tout. Au sortir de table, les deux prétendants se rapprochèrent instinctivement de Mme Michaud. Elle leur présenta Daniel. «Voici, dit-elle, un nouveau pensionnaire, M. Fert, l'auteur de ma pendule; il va faire ma tête. A propos, monsieur, demanda-t-elle à Daniel, avez-vous dit qu'on apportât le marbre?»

Daniel ne put s'empêcher de sourire en répondant: «Oh! madame, pour le marbre, nous avons le temps.

--Comment! nous avons le temps! mais c'est une chose pressée. Je comptais commencer demain.»

L'artiste apprit à son modèle qu'il faudrait d'abord faire son buste en terre, puis le mouler en plâtre, puis le réparer soigneusement avant de toucher au marbre.

«Dieu! que c'est long!» dit Mme Michaud.

«Il veut gagner du temps,» pensa Victorine, qui ne perdait pas un mot de la conversation. Là-dessus on prit le café.

Il y avait cinq ou six jeunes femmes parmi les convives. M. de Marsal se mit au piano et joua une valse. Daniel dansa avec Mlle de Guéblan, et dansa bien.

«J'en étais sûre, se dit-elle; mais il va se compromettre. Il n'y a pas un sculpteur qui sache danser ainsi.»

La valse finie, Daniel prit la place de M. de Marsal, et joua un quadrille. Il était musicien médiocre, car il avait commencé tard. Cependant il jouait aussi bien que M. de Marsal. Mme Michaud dansait en face de sa nièce. A la chaîne des dames, elle lui serra la main et lui dit:

«Entends-tu? Pour un homme qui casse du marbre à coups de marteau!...

--Décidément, pensa Victorine, ma tante est dans le secret.»

A dix heures, une moitié de la compagnie se mit en route pour Paris, et les danseuses ne furent plus en nombre. On dressa deux tables de jeu. Daniel eut l'imprudence d'avouer qu'il jouait le whist et d'accepter une carte. Il se trouva le partenaire de M. Lefébure, contre M. de Marsal et M. Lerambert le banquier. M. Lerambert ne savait pas qu'il eût affaire à un artiste. Il demanda en mêlant les cartes:

«La partie ordinaire, en cinq, un louis la fiche?»

M. Lefébure répartit vivement:

«C'est bien cher, pour un pauvre avocat.

--Oui, monsieur, dit Daniel, la partie ordinaire.»

Victorine rougit jusqu'aux oreilles. Que penserait-on lorsqu'on verrait le prince de Fer tirer une longue bourse pleine de pièces d'or à l'effigie de son père? Elle s'avança vers lui et lui dit:

«Monsieur Fert, je ne vous permets qu'un rubber, après quoi j'aurai besoin de vous.»

Elle n'attendit pas longtemps. Daniel perdit triple et triple, et laissa ses dix louis sur la table. Il vida sa poche d'un air si détaché, que M. Lefébure et M. de Marsal échangèrent un regard rapide qui pouvait se traduire ainsi:

«Il paraît qu'on gagne beaucoup d'argent à sculpter des pendules!»

Mme Michaud ne s'aperçut de rien: elle jouait une grande misère à la table voisine. Daniel s'en alla tout pensif, en songeant que, si on lui apportait sa selle et ses outils, il n'aurait pas de quoi payer la voiture. Victorine lui prit le bras et lui dit:

«Monsieur, je suis honteuse de mon ignorance. Nous avons ici beaucoup de sculpture, bonne et mauvaise, et je ne sais pas distinguer le bien du mal. Voulez-vous me donner une leçon de critique, vous qui êtes du métier?» Elle comptait bien lui prouver qu'elle n'était pas sa dupe, et qu'elle ne l'avait jamais pris pour un sculpteur.

Daniel était, comme la plupart des artistes, un critique tout à fait nul. Il savait reconnaître les belles choses, mais il était incapable de dire pourquoi elles étaient bonnes. Il parcourut docilement tous les salons du château, s'arrêtant à chaque bronze et à chaque marbre, et les jugeant d'un mot. Il disait: «Ceci est bien; cela est détestable. Voici de la sculpture amusante; voilà qui est bêtement fait. Ce groupe est d'un homme qui sait son métier; celui-là est d'un âne.

--Comment trouvez-vous cette figure: l'Enfant-Dieu?

--C'est gentillet.

--Et ce Philopœmen?

--C'est le chef-d'œuvre de la sculpture moderne.

--Pourquoi?

--Parce qu'on n'a encore rien fait de mieux.

--Ce Spartacus?

--Bonne composition; pauvre travail.

--Cette Pénélope?

--Bien, très-bien.

--Ce Don Juan?

--Médiocre.

--Comment, médiocre?

--Oui, sculpture vide et ratissée.

--Mais c'est de vous!

--Je le savais.

--Arrêtons-nous ici; je vous remercie de la leçon. Maintenant, monsieur l'artiste, je suis aussi savante que vous. Ma foi, poursuivit-elle en forme d'aparté, je suis curieuse de voir comment il s'y prendra pour ébaucher le buste de ma tante, et je fais vœu de ne pas manquer une séance.»

Lorsqu'elle reparut appuyée sur le bras de Daniel, M. Lefébure et M. de Marsal se promirent de surveiller de près ce jeune intrus qui circonvenait la tante et qui vaguait en tête à tête avec la nièce. Mme Michaud quitta le boston et dit à intelligible voix: «Demain, après déjeuner, nous commencerons mon buste dans le salon que voici. Qui m'aimera y viendra.

--Madame...,» dirent les deux prétendants, tout d'une voix.

Ce soir-là, Daniel trouva sa chambre moins belle, ses meubles moins élégants, et son lit moins confortable qu'il ne l'avait jugé à première vue. C'est que son gousset était vide. L'homme est ainsi bâti: point d'argent, point d'illusions. Voilà sans doute pourquoi les pauvres sont moins heureux que les riches.

Le lendemain il se leva à huit heures et partit pour Paris avec sa montre et sa chaîne. Il se garda bien d'aller dire à sa mère comment il avait joué au whist et combien il avait perdu: un tel aveu ne lui aurait rien rapporté qu'une remontrance de dignité première. Il s'adressa de préférence à un commissionnaire du mont-de-piété, qui lui prêta 200 francs sans explication, sans reproches et sans conseils. D'ailleurs, à quoi servait une montre au château de Guéblan? Il y avait cinquante pendules et une horloge!

Cette horloge sonnait midi lorsqu'on se mit à table pour le déjeuner. Les convives de la veille étaient partis, et il ne restait plus que les hôtes du château, c'est-à-dire les prétendants et Daniel. M. Lefébure déjeuna d'une tasse de thé; M. de Marsal mangea du bout des lèvres une tranche de saumon; Victorine becqueta une assiette de cerises; le sculpteur et le modèle s'abattirent résolûment sur un énorme pâté. Mme Michaud apprit à Daniel que ses outils étaient arrivés avec un horrible baquet rempli de terre grasse, et qu'on avait tout installé. Les deux rivaux étaient trop curieux de surveiller Daniel pour ne pas faire le sacrifice de leurs plaisirs quotidiens. En temps ordinaire, le capitaine pêchait à la ligne; l'avocat faisait des armes avec M. de Guéblan, ou s'amusait à tirer des pies.

On fit un tour dans le parc avant la séance. Mme Michaud raconta à M. Lefébure le saut mémorable de Daniel. M. de Marsal s'amusa beaucoup de cette manière d'entrer sans être annoncé.

«Je crois, dit-il, que maître Lefébure a trouvé son maître.

--Je ne me fais pas gloire de sauter les fossés, répondit l'avocat. Si habile que nous soyons à ce genre d'exercice, il y a toujours un petit animal qui y est plus fort que nous.

--Comment l'appelez-vous? demanda Mme Michaud.

--Le kangourou. Je vous en montrerai un au Jardin des Plantes.

--Je ne l'ai pas fait par gloire, reprit naïvement Daniel, mais parce que je ne trouvais pas la porte.

--Tirez-vous l'épée, monsieur?

--Oui, monsieur, et vous?

--Depuis quinze ans, chez les Lozès.

--Moi, dans mon atelier, avec un ancien prévôt de Gâtechair. Nous ne sommes pas de la même école.

--Comment! monsieur, vous faites des armes? dit Victorine. Mais papa vous adorera!»

On reprit le chemin du château. Mme Michaud dit à Daniel:

«Cela ne vous contrarie pas que j'aie invité ces messieurs à nos séances?

--Non, madame, pourvu qu'ils ne vous empêchent pas de poser. Quant à moi, je travaillerais au bruit du canon.

--Ne craignez rien, je me tiendrai tranquille comme un anabaptiste. Observez bien ces deux amoureux: ils vous donneront la comédie. Comment trouvez-vous l'avocat?

--Je le trouve gros.

--Pauvre homme! Il fait tout ce qu'il peut pour maigrir, excepté de boire du vinaigre. Et le capitaine?

--Mince, bien mince.

--Oui, je me demande toujours comment les coups de vent ne l'ont pas emporté. Il fallait qu'il eût des pierres dans ses poches. Lequel choisiriez-vous si vous étiez femme?

--Je crois que je demanderais quelques années de réflexion.

--Malheureux! Ne dites pas cela à Victorine; voilà plus de six mois qu'elle réfléchit. Vous devez trouver un peu singulier que nous ayons agréé deux prétendants à la fois; c'est une idée à moi. Mon frère ne voulait pas démordre de son avocat; moi, je me cramponnais à mon gentilhomme. J'ai dit: «Invitons-les tous deux, Victorine choisira.» Je ne sais pas si elle a des préférences; en tout cas, elle les cache bien. Si vous devenez son ami, vous tâcherez de lui tirer son secret. C'est une mangeuse de livres, une barbouilleuse de cahiers; elle lit tous les jours, elle écrit tous les soirs; je saurais bientôt ce qu'elle pense, si j'étais petit papier.»

Tous ceux qui ont posé pour un portrait savent que la première séance est presque toujours dépensée à choisir la pose, à ménager la lumière et à préparer le travail des jours suivants. La coiffure de Mme Michaud ne prit pas moins de deux heures. La digne femme avait rêvé un buste rococo avec une coiffure Pompadour. Daniel trouvait qu'elle avait une tête romaine, le masque énorme, le front étroit, la tête petite. Il laissa la femme de chambre s'exténuer à faire et à défaire un édifice impossible, sur lequel chacun disait son mot. Puis il demanda la permission d'essayer à son tour; il releva ses manches et fit à son modèle une admirable coiffure de camée; ce fut l'affaire de quelques coups de peigne. La femme de chambre laissa tomber ses bras en signe de stupéfaction; Mme Michaud se regardait dans la glace sans se reconnaître, et prétendait qu'on lui avait mis une tête neuve comme à une poupée: les prétendants murmuraient à voix basse le nom d'artiste capillaire, et Victorine disait en elle-même: «Il faut convenir qu'il est bon coiffeur, mais quant à la sculpture....»

Daniel se mit à ébaucher son buste, et c'est alors que le travail devint difficile. Dans ces jours du mois d'avril où le vent saute à chaque instant de l'est à l'ouest, du nord au midi, les girouettes ne tournent pas aussi vite que la tête de Mme Michaud. «Mobile comme l'onde,» est un mot qui peindrait imparfaitement l'agitation perpétuelle de toute sa personne. Elle trouvait que c'était beaucoup de rester assise, et elle se consolait de cette immobilité partielle en parlant à droite et à gauche, à tort et à travers, en interpellant un à un tous ceux qui l'entouraient, en imitant le télégraphe avec ses bras, et en battant la mesure avec ses pieds. Aussi fut-elle exténuée après une heure de cet exercice: il fallut lever la séance. Daniel avait dépensé plus de patience en soixante minutes qu'un santon en soixante ans; le buste n'était pas ébauché.

«Je l'avais prédit, pensa Victorine.

--Ouf! dit Mme Michaud, et d'une! Encore onze séances, et nous aurons fini.»

Daniel n'osa pas lui dire que si les séances ressemblaient toutes à la première, il en faudrait plus de cent.

Ce singulier travail dura jusqu'à la fin de juin: le buste n'avait pas figure humaine. Mme Michaud soupçonna, au bout d'un certain temps, que l'artiste était peut-être un peu dérangé par la compagnie. Elle fit part de ses réflexions à Victorine; mais Victorine ne voulut pas entendre de cette oreille-là. Elle était sûre que le bel inconnu ne connaissait rien à la sculpture, et elle l'aidait de son mieux à cacher son ignorance. «Que deviendrions-nous, pensait-elle, s'il était contraint d'avouer la vérité?» Elle se faisait un devoir de déranger sa tante, d'interrompre Daniel et d'abréger les séances. Le pauvre artiste songeait avec terreur à l'échéance du 15 juillet, et maudissait cordialement tous les importuns, sans excepter Victorine.

Ce qui étonnait un peu l'incomparable Atalante, c'était le silence obstiné de son amant. «Hélas! se disait-elle, à quoi nous serviront toutes ses ruses et les miennes, s'il ne se décide pas à me dire qu'il m'aime? A-t-il peur de s'ouvrir à moi? Je garderai si bien son secret!» Quelquefois, pour le piquer de jalousie, elle affectait de bien traiter M. Lefébure ou M. de Marsal: elle devenait coquette pour l'amour de lui! Ces caprices de jeune fille causaient de grandes révolutions dans le château. M. de Marsal écrivait des lettres triomphantes à sa famille; M. Lefébure songeait à faire ses malles; Mme Michaud achetait une calèche neuve en signe de joie; Daniel seul ne s'apercevait de rien. Le lendemain, la roue avait tourné: M. de Marsal était lugubre; M. Lefébure était bruyant; Mme Michaud était si inquiète, qu'elle ne tenait plus sur sa chaise, et Daniel voyait surgir des chaînes de montagnes entre lui et ses quinze cents francs.

«Qu'attend-il pour se déclarer?» disait Victorine. Elle avait soin de défaire tous les bouquets que le jardinier apportait dans sa chambre, et elle les froissait avec dépit, après s'être assurée qu'ils ne contenaient point de billet. La nuit, elle passait des heures à sa fenêtre, dans l'attente d'une sérénade. Si une gondole était venue par terre jusqu'au grand escalier du château; si elle en avait vu descendre deux rebecs, un hautbois et une viole d'amour; si des négrillons, vêtus de satin rouge, avaient servi devant elle une collation de fruits d'Italie et quelques bassins d'oranges de la Chine, un tel phénomène l'aurait moins étonnée que le silence miraculeux de Daniel.

Un soir, entre onze heures et minuit, par un temps doux et amoureux, elle entendit une magnifique voix de basse qui chantait dans les allées du parterre. Elle était trop éloignée pour distinguer les paroles; mais la musique, qu'elle ne connaissait pas, lui parut étrangement rêveuse et mélancolique. Elle se penchait derrière ses jalousies pour écouter d'un peu plus près, lorsque Mme Michaud entra dans sa chambre.

Daniel, bien convaincu que tout dormait dans le château, se promenait en fumant un cigare, et chantait, entre chaque bouffée, un couplet des Plaies d'Égypte. C'est une complainte assez connue dans les ateliers de Paris.

Sur des rivages humides Et peuplés de croco dils, Les Juifs gémissaient, et ils Bâtissaient des pyramides, Sans autre consolation Que de manger des oignons.

Victorine n'avait entendu de ce couplet qu'un son vague et délicieux.

Sachez que les crocodiles Sont de féroces lézards, Plus grands que le pont des Arts, Qui mangeaient les Juifs par mille. Les oignons, dans ces malheurs, Leur tiraient encor des pleurs.

«Pour le coup! murmura-t-elle, j'ai bien entendu. Il a dit: Malheurs et pleurs. Enfin! Mais pourquoi se tient-il si loin?»

C'est alors que Mme Michaud entra dans la chambre. Victorine se mit à causer bruyamment avec sa tante, pour l'empêcher d'entendre la sérénade. L'écho seul profita des deux couplets suivants:

Ce peuple rempli d'audace, Mais n'aimant pas à mourir, Aurait voulu déguerpir Pour aller vivre en Alsace; Mais pour s'en aller, d'abord Il fallait un passe-port.

Un monarque légitime, Mais plein de perversité, Leur retenait leurs papiers: Il n'aura pas notre estime. Si vous ne savez son nom, C'était le roi Pharaon.

Mme Michaud avait un peu de migraine. Elle dit à sa nièce: «Puisque tu ne dors pas, viens au jardin; le grand air me remettra.» Victorine se fit tirer l'oreille; cependant elle descendit, bien décidée à entraîner sa tante dans les avenues du parc où l'on n'entendait que les rossignols. Malheureusement, la brise apporta quelques notes égarées jusqu'aux oreilles de Mme Michaud.

«Tiens! dit-elle, une sérénade!

--Je n'ai rien remarqué, ma tante.

--Est-ce que les oreilles me cornent? J'ai pourtant bien entendu. Là! Qu'est-ce que je te disais?

--Vous vous trompez, ma tante; c'est votre migraine.

--Non, ce n'est pas ma migraine! C'est.... mais oui! c'est la complainte de Fualdès.

--Allons-nous-en, ma tante; j'ai peur.

--Tu as peur de M. Fert! Mais il chante très-bien, s'il ne travaille guère! Si son ouvrage ressemblait à son ramage! Attends! Viens par ici, nous allons le surprendre.»

Victorine tremblait comme une feuille de saule. Sa tante la conduisit, par des chemins détournés, à quarante pas du chanteur. La jeune fille toussa pour avertir Daniel. «Chut! dit Mme Michaud: écoutons.»

Daniel, tranquille comme un dieu d'Homère, entonna le vingt-sixième couplet:

Moïse rendit visite Au roi qui mourait de faim: Il faisait un dîner fin Avec quatre pommes cuites, Sans avoir même un misé- Rable de lièvre en civet.

«Tu vois bien, dit Mme Michaud, que c'est la complainte de Fualdès!

--Quel bonheur! pensa Victorine, il a eu l'esprit de changer de chanson.»

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