‹ Les Métamorphoses ou l'Âne d'orChapitre 4 sur 18 · Traduction Bastien, 1787 · I · Extrait du dictionnaire historique et critique de Bayle

Traduction Bastien, 1787 · I · Extrait du dictionnaire historique et critique de Bayle

Apulée (Lucius), en latin, Apulejus, philosophe Platonicien, connu de tout le monde par le fameux ouvrage de l’Ane d’or, a vécu au deuxième siècle, sous les Antonins.

Il étoit de Madaure, colonie romaine dans l’Afrique, sa famille étoit considérable ; il fut bien élevé, il étoit bien fait de sa personne, il avoit de l’esprit, il devint savant ; mais il se rendit suspect de magie, et cette mauvaise réputation fait beaucoup de tort encore aujourd’hui à sa mémoire. Il étudia premièrement à Carthage, puis à Athènes, ensuite à Rome où il apprit la langue latine sans le secours de qui que ce fût. Une insatiable curiosité de tout savoir, l’engagea à faire divers voyages, et à s’enrôler dans diverses confréries de religion. Il vouloit voir le fond de leurs prétendus mystères, et c’est pour cela qu’il demandoit à y être initié. Il dépensa presque tout son bien dans ces voyages, de sorte qu’étant retourné à Rome, et se voulant consacrer au service d’Osiris, il n’avoit pas assez d’argent pour soutenir la dépense, à quoi l’exposoient les cérémonies de la réception. Il engagea jusqu’à son habit pour faire la somme nécessaire ; après quoi, il gagna sa vie à plaider des causes ; et, comme il étoit assez éloquent et assez subtil, les procès, et même les grands procès ne lui manquoient pas (Apul. Mét. lib. xi.). Mais il se mit encore plus à son aise par le moyen d’un bon mariage, que par le moyen de la plaidoirie. Une veuve nommée Pudentilla, qui n’étoit ni jeune, ni belle, mais qui avoit besoin d’un mari, et beaucoup de biens, le trouva fort à son goût. Il ne fit point le renchéri : il ne se soucia point de réserver sa bonne mine, sa propreté, son esprit et son éloquence pour quelque jeune tendron ; il épouse de bon cœur la riche veuve, dans une maison de campagne, auprès d’Oëa, ville maritime d’Afrique. Ce mariage lui attira un fâcheux procès : les parens des deux fils de cette dame prétendirent qu’il s’étoit servi de sortilèges pour s’emparer de son cœur et de son argent. Ils le déférèrent comme un magicien (l’accusateur s’appelloit Sicinius Emilianus ; il étoit frère du premier mari de Pudentilla), non pas devant des juges chrétiens, ainsi qu’un commentateur prétend que S. Augustin l’assure ; mais devant Claudius Maximus, proconsul d’Afrique, et payen de religion. Il se défendit avec beaucoup de vigueur ; nous avons l’apologie qu’il prononça devant les juges : c’est une très belle pièce ; on y voit des exemples des plus honteux artifices que la mauvaise foi d’un impudent calomniateur soit capable de mettre en jeu. On a observé qu’Apulée, avec tout son art magique, ne put jamais parvenir à aucune magistrature, quoiqu’il fût de bonne maison, qu’il eût été fort bien élevé, et que son éloquence fût fort estimée. Ce n’est point par un mépris philosophique, poursuivit-il, qu’il a vécu hors des emplois politiques ; car il se faisoit honneur d’avoir une charge de prêtre, qui lui donnoit l’intendance des jeux publics, et il disputa vivement contre ceux qui s’opposoient à l’érection d’une statue, dont les habitans d’Oëa le voulurent honorer (S. Augustin, epist. 5.). Rien ne montre plus sensiblement l’impertinente crédulité des Payens, que d’avoir dit qu’Apulée avoit fait un si grand nombre de miracles, qu’ils égaloient ou même qu’ils surpassoient ceux de Jésus Christ. Il y eut sans doute bien des gens qui prirent pour une histoire véritable tout ce qu’il raconte dans son Ane d’or. Je m’étonne que S. Augustin ait été flottant sur cela (Aug. de Civit. Dei, lib. 18.), et qu’il n’ait pas certainement su qu’Apulée n’avoit donné ce livre que comme un roman (Apul. in Prolog. Asini aurei). Il n’en étoit pas l’inventeur, la chose venoit de plus loin, comme Moréry l’a entrevu dans les paroles de Vossius, qu’il n’a pas bien entendues. Quelques payens ont parlé de ce roman avec mépris. Apulée avoit été extrêmement laborieux. Il avoit composé plusieurs livres, les uns en vers, les autres en prose, dont il n’y a qu’une partie qui ait résisté aux injures du temps. Il se plaisoit à déclamer, et il le faisoit avec l’applaudissement de tout l’auditoire. Lorsqu’il se fit ouir à Oëa, les auditeurs s’écrièrent tout d’une voix, qu’il lui falloit conférer l’honneur de la bourgeoisie (Apul. Apol.). Ceux de Carthage l’écoutèrent favorablement, et lui érigèrent une statue (Id. Florid.) : plusieurs autres villes lui firent le même honneur (Ibid.). On dit que sa femme lui tenoit la chandelle pendant qu’il étudioit ; mais je ne crois pas qu’il faille prendre cela au pied de la lettre : c’est apparemment une figure de l’éloquence gauloise de Sidonius Apollinaris, Legentibus meditantibusque candelas et candelabra tenuerunt (Apol. Sid. epist. x, lib. 2.) : plusieurs critiques ont publié des notes sur Apulée. Je ne sache point qu’on ait d’autres traductions françoises de l’Ane d’or qu’en vieux gaulois : on a raison de prendre ce livre pour une satire continuelle des désordres dont les magiciens, les prêtres, les impudiques, les voleurs, &c. remplissoient alors le monde.

Οὔτι ἀπόβλητ’ ἐστὶ θεῶν δῶρα ἐρικύδεα.
Ὄσσα κὲν αὐτοὶ δῶσιν, ἐκὼν δ’ οὐκ ἄν τις ἕλοιτο.

Munera Deum gloriosissima nequaquam aspernanda :
Quæ tamen ab ipsis tribui sueta, multis volentibus non obtingunt.

Voyez l’invective de Juvenal (Sat. 2, vers. 99.) contre l’empereur Othon, qui comptoit son miroir pour l’une des principales pièces de son équipage de guerre :

Ille tenet speculum pathici gestamen Othonis,
Actoris Aurunci spolium : quo se ille videbat
Armatum, cum jam tolli vexilla juberet,
Res memoranda novis annalibus atque recenti
Historia, speculum civilis sarcina belli.

* Voyez ce passage, tom. ix, pag. 278 de la belle édition françoise de cet ouvrage, de la traduction d’Amyot, qui vient de paroître chez J Fr. Bastien, Libraire à Paris ; cette édition est bien préférable à celle de Vascosan par le goût, par l’exactitude, &c.

Il y auroit bien des réflexions à pousser sur ce discours d’Apulée, si l’on n’avoit autre chose à faire que cela ; mais, quelque pressé que je sois de passer à d’autres articles, je dirai pourtant deux choses ; l’une, que ce bien, que l’on ne retire jamais d’entre les mains d’un mari, est fort chimérique

(*) On peut consulter à cet effet une traduction complette des Œuvres de cet auteur, la première qui ait existé, et la seule qui existe absolument conforme au texte, sans altération ou interprétation différente du sens de cet auteur grec. A Paris, chez J. Fr. Bastien.

(*) C’est d’après tous ces commentateurs que l’on a vérifié le texte de cette présente édition.

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