‹ Les mille et une nuits: contes choisisChapitre 68 sur 107 · LXVIII^{E} NUIT

LXVIII^{E} NUIT

Sire, Sindbad, poursuivant son troisième voyage: Dieu dit-il, fut touché de mon désespoir: dans le temps que j'allais me jeter dans la mer, j'aperçus un navire assez éloigné du rivage. Je criai de toute ma force pour me faire entendre, et je dépliai la toile de mon turban pour qu'on me remarquât. Cela ne fut pas inutile: tout l'équipage m'aperçut, et le capitaine m'envoya la chaloupe. Quand je fus à bord, les marchands et les matelots me demandèrent avec beaucoup d'empressement par quelle aventure je m'étais trouvé dans cette île déserte; et après que je leur eus raconté tout ce qui m'était arrivé, les plus anciens me dirent qu'ils avaient plusieurs fois entendu parler des géants qui demeuraient en cette île; qu'on leur avait assuré que c'étaient des anthropophages, et qu'ils mangeaient les hommes crus aussi bien que rôtis.

Nous courûmes la mer quelque temps; nous touchâmes à plusieurs îles, et nous abordâmes enfin à celle de Salahat, d'où l'on tire le sandal, qui est un bois de grand usage dans la médecine. Nous entrâmes dans le port, et nous y mouillâmes. Les marchands commencèrent à faire débarquer leurs marchandises pour les vendre ou les échanger. Pendant ce temps-là, le capitaine m'appela et me dit: Frère, j'ai en dépôt des marchandises qui appartiennent à un marchand qui a navigué quelque temps sur mon navire. Comme ce marchand est mort, je les fais valoir pour en rendre compte à ses héritiers, lorsque j'en rencontrerai quelqu'un. Les ballots dont il entendait parler étaient déjà sur le tillac. Il me les montra, en me disant: Voilà les marchandises en question; j'espère que vous voudrez bien vous charger d'en faire commerce, sous la condition du droit dû à la peine que vous prendrez. J'y consentis, en le remerciant de ce qu'il me donnait occasion de ne pas demeurer oisif.

L'écrivain du navire enregistrait tous les ballots, avec les noms des marchands à qui ils appartenaient. Comme il demandait au capitaine sous quel nom il voulait qu'il enregistrât ceux dont il venait de me charger: Écrivez, lui répondit-il, sous le nom de Sindbad le marin. Je ne pus m'entendre nommer sans émotion; et, envisageant le capitaine, je le reconnus pour celui qui, dans mon second voyage, m'avait abandonné dans l'île où je m'étais endormi au bord d'un ruisseau, et qui avait remis à la voile sans m'attendre ou me faire chercher. Je ne me l'étais pas remis d'abord, à cause du changement qui s'était fait en sa personne depuis le temps que je ne l'avais vu.

Pour lui, qui me croyait mort, il ne faut pas s'étonner s'il ne me reconnut pas. Capitaine, lui dis-je, est-ce que le marchand à qui étaient ces ballots s'appelait Sindbad. Oui, me répondit-il, il se nommait de la sorte; il était de Bagdad, et il s'était embarqué sur mon vaisseau à Balsora. Un jour que nous descendîmes dans une île pour faire de l'eau et prendre quelques rafraîchissements, je ne sais par quelle méprise je remis à la voile sans prendre garde qu'il ne s'était pas embarqué avec les autres. Nous ne nous en aperçûmes, les marchands et moi, que quatre heures après. Nous avions le vent en poupe, et si frais, qu'il ne nous fut pas possible de revirer de bord pour aller le reprendre. Vous le croyez donc mort? repris-je. Assurément, repartit-il. Hé bien! capitaine, lui répliquai-je, ouvrez les yeux, et reconnaissez ce Sindbad que vous laissâtes dans cette île déserte. Je m'endormis au bord d'un ruisseau; et quand je me réveillai, je ne vis plus personne de l'équipage. A ces mots, le capitaine s'attacha à me regarder...

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