‹ Les mille et une nuits: contes choisisChapitre 78 sur 107 · LXXVIII^{E} NUIT

LXXVIII^{E} NUIT

Nous marchâmes tous ensemble, poursuivit Sindbad, jusqu'à la ville de Serendid; car c'était dans cette île que je me trouvais. Les noirs me présentèrent à leur roi. Je m'approchai de son trône, où il était assis, et le saluai comme on a coutume de saluer les rois des Indes, c'est-à-dire que je me prosternai à ses pieds et baisai la terre. Ce prince me fit relever; et, me recevant d'un air très-obligeant, il me fit avancer et prendre place auprès de lui.

Je ne cachai rien au roi, je lui fis le même récit que vous venez d'entendre; et il en fut si surpris et si charmé, qu'il commanda qu'on écrivît mon aventure en lettres d'or pour être conservée dans les archives de son royaume. On apporta ensuite le radeau, et l'on ouvrit les ballots en sa présence. Il admira la quantité de bois d'aloès et d'ambre gris, mais surtout les rubis et les émeraudes; car il n'en avait point dans son trésor qui en approchassent.

Remarquant qu'il considérait mes pierreries avec plaisir, et qu'il en examinait les plus belles les unes après les autres, je me prosternai, et pris la liberté de lui dire: Sire, ma personne n'est pas seulement au service de Votre Majesté, la charge du radeau est aussi à elle, et je la supplie d'en disposer comme d'un bien qui lui appartient. Il me dit en souriant: Sindbad, je me garderai bien d'en avoir la moindre envie, ni de vous ôter rien de ce que Dieu vous a donné. Loin de diminuer vos richesses, je prétends les augmenter; et je ne veux point que vous sortiez de mes États sans emporter avec vous des marques de ma libéralité.

J'allais tous les jours, à certaines heures, faire ma cour au roi, et j'employais le reste du temps à voir la ville, et ce qu'il y avait de plus digne de ma curiosité.

Lorsque je fus de retour dans la ville, je suppliai le roi de me permettre de retourner en mon pays; ce qu'il m'accorda d'une manière très-obligeante et très-honorable. Il me força de recevoir un riche présent, qu'il fit tirer de son trésor; et lorsque j'allai prendre congé de lui, il me chargea d'un autre présent bien plus considérable, et en même temps d'une lettre pour le Commandeur des croyants, notre souverain seigneur, en me disant: Je vous prie de présenter de ma part ce régal et cette lettre au calife Haroun-al-Raschid, et de l'assurer de mon amitié. Je pris le présent et la lettre avec respect, en promettant à Sa Majesté d'exécuter ponctuellement les ordres dont elle me faisait l'honneur de me charger. Avant que je m'embarquasse, ce prince envoya querir le capitaine et les marchands qui devaient s'embarquer avec moi, et leur ordonna d'avoir pour moi tous les égards imaginables.

La lettre du roi de Serendib était écrite sur la peau d'un certain animal fort précieux à cause de sa rareté, et dont la couleur tire sur le jaune. Les caractères de cette lettre étaient d'azur; et voici ce qu'elle contenait en langue indienne:

LE ROI DES INDES, DEVANT QUI MARCHENT MILLE ÉLÉPHANTS, QUI DEMEURE DANS UN PALAIS DONT LE TOIT BRILLE DE L'ÉCLAT DE CENT MILLE RUBIS, ET QUI POSSÈDE EN SON TRÉSOR VINGT MILLE COURONNES ENRICHIES DE DIAMANTS: AU CALIFE HAROUN AL-RASCHID.

«Quoique le présent que nous vous envoyons soit peu considérable, ne laissez pas néanmoins de le recevoir en frère et en ami; en considération de l'amitié que nous conservons pour vous dans notre cœur, et dont nous sommes bien aise de vous donner un témoignage. Nous vous demandons la même part dans le vôtre, attendu que nous croyons le mériter, étant d'un rang égal à celui que vous tenez. Nous vous en conjurons en qualité de frère. Adieu.»

[Illustration: On me conduisit devant le trône du Calife.

p. 223.]

Le présent consistait premièrement en un vase d'un seul rubis, creusé et travaillé en coupe, d'un demi-pied de hauteur et d'un doigt d'épaisseur, rempli de perles très-rondes, et toutes du poids d'une demi-drachme; secondement, en une peau de serpent qui avait des écailles grandes comme une pièce ordinaire de monnaie d'or, et dont la propriété était de préserver de maladie ceux qui couchaient dessus; troisièmement, en cinquante mille drachmes du bois d'aloès le plus exquis, avec trente grains de camphre de la grosseur d'une pistache; et enfin tout cela était accompagné d'une esclave d'une beauté ravissante, et dont les habillements étaient couverts de pierreries.

Le navire mit à la voile; et, après une longue et très-heureuse navigation, nous abordâmes à Balsora, d'où je me rendis à Bagdad. La première chose que je fis après mon arrivée fut de m'acquitter de la commission dont j'étais chargé....

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