‹ Les Mohicans de Paris Tome IChapitre 11 sur 44 · Chapitre 11 L’âme et le corps.

Chapitre 11 L’âme et le corps.

Pendant son séjour de dix minutes dans la chambre à coucher, Salvator avait complètement changé de vêtements.
Il y était entré vêtu, on se le rappelle, du costume de velours, et en sortait avec une redingote blanche à longs poils, un gilet croisé boutonnant jusqu’au cou, un pantalon de couleur sombre. Ainsi habillé, il était impossible de dire à quelle classe précise de la société il appartenait : c’était la manière dont il porterait ces habits, c’était le langage qu’il parlerait, qui lui assigneraient un rang dans la société.

Le chapeau sur l’oreille, Salvator était un ouvrier endimanché ; le chapeau droit sur la tête, Salvator était un homme du monde en négligé.

Jean Robert remarquait tout : il remarqua cette nuance presque insaisissable.

— Où voulez-vous aller ? demanda Salvator se retrouvant dans la rue avec le poète, après avoir tiré la porte de son allée.

— Où vous voudrez ! Ne vous êtes-vous pas chargé de moi pour cette nuit ?

— Faisons ce que faisaient les anciens, dit Salvator, jetons une plume au vent, et suivons-la.

Ils allèrent jusqu’au milieu de la place Saint-André-des-Arts. Salvator déchira un fragment de papier d’un petit portefeuille, et l’abandonna au vent, qui l’emporta dans la direction de la rue Poupée.

Les deux amis suivirent le papier, qui voltigeait devant eux comme un de ces beaux papillons de nuit aux ailes blanches ; ils arrivèrent à la rue de la Harpe.

Un second papier jeté leur traça la route vers la rue Saint-Jacques.

Ils allèrent devant eux sans savoir où ils allaient ; où va la causerie, où va le rêve : au hasard, à l’aventure ; ils allaient sans but, sans direction arrêtée : où vont le vent et le nuage par une belle nuit ; ils allaient pour échanger les trésors de leur esprit, pour respirer les fraîches fleurs de leur âme.

Deux ou trois fois, Jean Robert avait tenté de surprendre le secret du jeune homme mystérieux ; mais, à chaque fois, Salvator avait échappé à ses questions, comme le renard, par quelque feinte habile, échappe au lévrier qui le poursuit. Enfin, abordé par trop en face :

— Ce que nous cherchons, lui avait-il dit, c’est un roman à faire, n’est-ce pas ? ce que vous voulez que je vous raconte, c’est un roman terminé ? Céder à votre désir, ce serait aller en arrière. Allons en avant !

Jean Robert vit que son compagnon désirait rester inconnu, et il n’insista point davantage.

D’ailleurs, le cours des idées des deux jeunes gens fut troublé par un incident.

Plusieurs hommes et quelques femmes étaient rassemblés autour d’un homme étendu sur le pavé.

— Il est ivre, disaient les uns.

— Il va mourir, disaient les autres.

L’homme râlait.

Salvator fendit la foule, se mit à genoux, souleva la tête de l’homme, et, se tournant vers Jean Robert :

— C’est Barthélemy Lelong, qui va mourir frappé d’une congestion cérébrale, si je ne le saigne pas à l’instant même. Voyez, il doit y avoir dans les environs un pharmacien ; frappez à la porte ; les pharmaciens sont forcés de se lever à toute heure de la nuit.

Jean Robert regarda autour de lui ; les deux jeunes gens étaient arrivés sans y penser vers le milieu du faubourg Saint-Jacques, à la hauteur à peu près de l’hôpital Cochin.

En face de l’hôpital, Jean Robert lut au-dessus d’une espèce de boutique :

Pharmacie de Louis Renaud.

Peu lui importait le nom du pharmacien, pourvu que le pharmacien ouvrit. Il frappa en homme qui veut faire comprendre la nécessité de la promptitude.

Au bout de cinq minutes, la porte cria sur ses gonds, et M. Louis Renaud parut sur le seuil de son magasin, vêtu d’un pantalon de futaine, coiffé d’un bonnet de coton, et demandant ce qu’on lui voulait.

— Préparez des bandes et une cuvette, dit Salvator ; c’est un homme menacé d’une congestion cérébrale, qui a besoin d’être saigné.

On apportait le pauvre charpentier, qui était complètement sans connaissance.

— Y a-t-il un médecin pour saigner le malade ? demanda M. Louis Renaud. Je ne sais pas saigner, moi, et je suis plutôt herboriste que pharmacien.

— Ne vous inquiété de rien, dit Salvator ; j’ai été élève en chirurgie, et je me chargerai de l’opération.

— Je n’ai pas de lancette, reprit le pharmacien.

— J’ai ma trousse, dit Salvator.

La foule encombrait le magasin.

— Messieurs, dit Salvator, voulez-vous être utiles à cet homme ?

— Bien certainement, monsieur Salvator, dit un des assistants en tendant la main au jeune homme.

Salvator prit la main qui s’avançait vers lui, et Jean Robert crut voir le commissionnaire échanger un signe maçonnique avec le nouveau venu.

Quelques voix répétèrent tout bas :

— Monsieur Salvator !

— Eh bien, dit le jeune homme, qui, plus que jamais, parut à Jean Robert mériter son nom prédestiné, pendant que je vais saigner ce malheureux, frappez à l’hôpital, et annoncez l’arrivée d’un malade.

Trois ou quatre personnes conduites par l’homme qui avait parlé à Salvator se détachèrent et allèrent frapper à la porte de l’hôpital.

Pendant ce temps-là, le pharmacien, aidé de ceux qui étaient restés, enlevait la cravate du pauvre Jean Taureau, le dépouillait de sa veste, et lui tirait le bras hors de sa chemise.

Les veines du cou étaient gonflées à se rompre.

— Faut-il bander le bras ? demanda Jean Robert.

— Avez-vous des bandes toutes prêtes ? demanda Salvator au pharmacien.

— J’en vais chercher, dit Louis Renaud.

— Serrez vigoureusement le bras au-dessus de la veine, monsieur Robert ; j’espère que cela suffira, dit Salvator.

Robert obéit ; un des assistants prit le bout du bras, un autre prit la cuvette, un troisième la lampe.

— Prenez garde à l’artère ! dit Jean Robert un peu inquiet.

— Oh ! ne craignez rien, répondit Salvator ; j’ai plus d’une fois saigné, la nuit, sans autre lumière que le clair de lune ou la lumière du réverbère. De pareils accidents sont communs chez ces pauvres diables, et leur arrivent toujours en sortant du cabaret.

Il n’avait pas achevé, qu’avant même qu’on eût vu sa main, armée de la lancette, s’approcher du bras de Barthélemy, le sang jaillissait noir et spumeux 1.

— Diable ! fit-il en secouant la tête, il était temps !

L’opération avait été faite avec la légèreté et la promptitude de main d’un praticien consommé.

Barthélemy respira.

— Quand il aura perdu assez de sang, dit le pharmacien, qui arrivait avec une bande, vous le direz.

— Oh ! répondit Salvator, nous pouvons lui en ôter sans inconvénient ; il n’en manque pas… Laissez, laissez couler !

Lorsque le malade eut perdu la valeur de deux palettes de sang, il ouvrit les yeux.

Le premier regard fut terne, vitreux, inintelligent ; mais, peu à peu, l’œil s’éclaira, le rayon divin y reparut ; la vue de Barthélemy s’arrêta sur le chirurgien amateur.

— Ah ! bon ! monsieur Salvator, dit-il, je suis content, en vérité Dieu, de vous voir !

— Tant mieux, mon cher Barthélemy ! dit le jeune homme ; et, moi aussi, je suis content de vous voir. Peu s’en est fallu que je n’eusse plus ce plaisir-là !

— Ah ! ah ! dit Barthélemy en reprenant peu à peu connaissance, c’est donc vous qui m’avez saigné ?

— Mais oui, fit Salvator en essuyant avec soin sa lancette, et en la remettant dans la trousse.

— Alors, vous ne vouliez pas ma mort ?

— Moi ! Et à quel propos voudrais-je votre mort ?

— Ah ! c’est que, comme vous m’avez jeté du haut en bas des escaliers, j’ai cru qu’on ne faisait cela que quand on voulait tuer un homme.

— Allons donc, vous êtes fou !

— Non, je conçois qu’on tue les gens qui vous mettent en colère, et je vous avais mis en colère en refusant d’ouvrir la fenêtre ; mais, après avoir voulu la fermer, dame ! vous comprenez, même par votre ordre, je ne pouvais pas l’aller ouvrir sans être déshonoré à mes propres yeux… et avec ça que ce muscadin vous avait un air triomphant !

— Ce muscadin vient de m’aider à vous sauver la vie, Barthélemy ; vous voyez donc bien que, pas plus que moi, il ne vous voulait du mal.

Barthélemy se retourna et vit Jean Robert, qui le regardait en souriant.

— Ah ! c’est, ma foi, vrai ! dit-il.

Jean Robert lui tendit la main.

— Allons, sans rancune, mon ami, dit-il.

— Oh ! dit Barthélemy, je ne suis pas boudeur, et, dès que vous m’offrez la main…

— J’aurais commencé par là, dit le poète ; vous me rendrez la justice d’avouer que c’est vous qui ne l’avez pas voulu.

— Ça, c’est vrai, dit Barthélemy en fronçant le sourcil. Il faut qu’un homme soit bien bête de se faire comme cela de la peine parce qu’une femme… Mais, comprenez-vous, monsieur Salvator ? elle est encore retournée avec ce petit gringalet de chez Bobino 2. Je ne peux pourtant pas le casser, le petit gueux, et il compte là-dessus… Oh ! elle sait bien ce qu’elle fait, la malheureuse, en ne prenant pas un homme !

— Voyons, voyons, calmons-nous, Barthélemy.

— Ça vous est bien aisé à dire, à vous qui vivez avec un ange du bon Dieu, monsieur Salvator ; mais vous méritez ça, vu que vous ne vivez que pour faire le bien, et qu’il faudrait être dénué, quoi ! pour vous faire du mal… N’importe ! si vieux que je sois, je suis bon père, et je ne mérite pas qu’on m’enlève ma fille ! Voilà trois jours que je suis comme un fou à chercher l’enfant ; elle l’aura caché quelque part, chez sa vieille gueuse de mère ; mais, celle-là, pas moyen de l’aller chercher chez elle : elle crie à l’assassin dès qu’elle m’aperçoit ; si bien que je lui dois déjà deux nuits de la salle Saint-Martin… Oh ! j’en passerais bien quatre, et puis six, et puis huit, des nuits, à la salle Saint-Martin, pour revoir ma fille, ma petite Fifine… Pauvre chérubin à moi, va ! elle aura deux ans à la Saint-Jean d’été.

Et le colosse se mit à pleurer comme une femme.

— Eh bien, que vous disais-je ? demanda Salvator à Jean Robert, qui regardait avec curiosité cet étrange spectacle.

— C’est vrai, dit le poète.

— Allons, dit Salvator, on te la rendra, ta fille.

— Vous ferez cela, monsieur Salvator ?

— Puisque je te le promets.

— Oui, vous avez raison ; c’est moi qui ai tort : du moment que vous promettez, c’est clair que vous tiendrez… Ah ! faites cela, monsieur Salvator ; faites cela, et, s’il le faut, eh bien, voyez-vous, je ne vous donnerai plus la peine de me jeter du haut en bas des escaliers. Vous me direz : « Jean Taureau, jette-toi ! » et je m’y jetterai de moi-même.

— Monsieur Salvator, dit en rentrant l’homme qui s’était chargé d’aller frapper à l’hôpital, c’est ouvert là, en face.

— Pas pour moi, j’espère ? dit Barthélemy.

— Et pour qui donc ? demanda Salvator.

— Oh ! je n’y vas pas.

— Comment ? tu n’y vas pas ?

— Je n’aime pas l’hôpital : l’hôpital, c’est bon pour les gueux, et l’on est encore assez riche, Dieu merci, pour se faire soigner chez soi.

— Oui ; seulement, chez soi, on est mal soigné ; chez soi, on mange avant le temps, on boit avant l’heure, et, quand on s’est soigné deux ou trois fois chez soi comme tu te soignes, on entre un beau matin à l’hôpital pour n’en plus sortir qu’une nuit… Allons, Barthélemy ! allons !

— Je n’en veux pas, de l’hôpital, je vous dis !

— Eh bien soit ! retourne chez toi, et cherche ta fille toi-même ; tu commences à m’ennuyer, à la fin.

— Monsieur Salvator, j’irai où vous voudrez… Monsieur Salvator, où est l’hôpital ? Mais je le vénère, l’hôpital ! me voilà.

— À la bonne heure.

— Mais vous lui reprendrez ma petite Fifine, n’est-ce pas ?

— Je te promets qu’avant trois jours, tu auras de ses nouvelles.

— Qu’est-ce que je ferai donc pendant ces trois jours ?

— Tu te tiendras tranquille.

— Plus tôt, si c’est possible, n’est-ce pas, monsieur Salvator ?

— On fera ce que l’on pourra. Va-t’en !

— Oui, oui, je m’en vas, monsieur Salvator. Tiens, c’est drôle ! où sont donc mes jambes ? je ne peux plus marcher !

Salvator fit un signe : deux hommes s’approchèrent de Barthélemy, qui s’appuya sur eux, et qui sortit en disant :

— Vous m’avez promis, dans trois jours au plus tard, de me donner des nouvelles de ma fille, monsieur Salvator ; ne l’oubliez pas !

Et, de l’autre côté de la rue, à la porte de l’hôpital, qui allait se refermer sur lui, le charpentier criait encore :

— N’oubliez pas ma pauvre petite Fifine, monsieur Salvator !

— Vous aviez raison, dit Jean Robert, ce n’est pas au cabaret qu’il faut voir les hommes.

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L’opération était finie ; le malade à l’hôpital, il ne restait plus aux jeunes gens qu’à se remettre en chemin avec cette consolante idée que, si la fantaisie ne leur fût pas venue de courir les rues de Paris, la nuit, à trois heures du matin, un homme serait mort qui avait peut-être encore trente ou quarante ans à vivre.

Mais, avant de se mettre en chemin, Salvator demanda à son hôte de l’eau et une cuvette pour laver ses mains tachées de sang.

L’eau était commune, mais les cuvettes étaient rares chez le digne pharmacien ; la seule qu’il possédât contenait le sang tiré par Salvator de la veine du charpentier, et Salvator avait bien recommandé que l’on conservât soigneusement ce sang pour le montrer au docteur qui ferait, le matin, la visite à l’hôpital Cochin.

La demande du jeune homme eut donc d’abord l’air d’être une indiscrétion.

Le pharmacien regarda tout autour de lui, et finit par dire à Salvator :

— Dame ! si vous voulez vous laver les mains à grande eau, passez donc dans la cour, et lavez-vous à la pompe.

Salvator accepta ; quelques gouttes de sang avaient aussi jailli sur les mains de Jean Robert : celui-ci suivit son ami.

Mais une impression des plus douces les arrêta sur le seuil de la porte de cette cour.

Tous deux se regardèrent.

En effet, leur étonnement était grand : ils entendaient tout à coup, du moment que la porte de la cuisine du pharmacien s’était ouverte, au milieu du silence et du calme de cette nuit sereine, vibrer, comme par enchantement, les accords les plus mélodieux.

D’où venaient ces sons suaves ? de quel endroit ? de quel instrument céleste ? Il y avait là, tout près, la haute muraille d’un couvent. Le vent d’est enlevait-il à l’orgue de l’église ces ravissants accords, pour les apporter aux rares passants de la rue Saint-Jacques ?

Sainte Cécile elle-même était-elle descendue du ciel dans cette pieuse maison pour célébrer le mercredi des cendres ?

L’âme de quelque sœur novice, morte à l’âge des anges, s’élevait-elle aux cieux aux sons des harpes divines ?

En effet, l’air entendu n’était, certainement, ni un chant d’opéra, ni le solo joyeux d’un musicien, au retour du bal masqué.

C’était peut-être un psaume, un cantique, une page déchirée de quelque vieille musique biblique.

Celle de Rachel pleurant ses fils dans Rama, et ne voulant pas être consolée, parce qu’ils n’étaient plus !

C’était cela ; car, en écoutant cette mélodie, on croyait voir passer, comme des ombres plaintives, toutes les hymnes sacrées de l’enfance, toutes les mélancolies religieuses de Sébastien Bach et de Palestrina.

Si l’on eût été obligé de donner un nom à cette touchante fantaisie, on l’eût appelée : Résignation.

Nul nom plus ou moins expressif ne lui eût mieux convenu.

L’air prévenait en faveur du musicien.

Le musicien devait être mélancolique et résigné comme sa musique ; les deux jeunes gens eurent cette idée-là en même temps.

Ils commencèrent donc par faire ce qu’ils étaient venus faire là, c’est-à-dire par se laver les mains ; après quoi, ils étaient bien résolus à se mettre à la recherche du musicien.

L’opération terminée, le pharmacien leur apporta une serviette ; en échange de quoi, Jean Robert, pour l’indemniser de la peine qu’on lui avait donnée, lui offrit une pièce de cinq francs.

Le pharmacien, à ce prix, eût voulu être dérangé trois fois par nuit.

Aussi se confondit-il en remerciements.

Ce que voyant Jean Robert, il lui demanda la permission de rester encore quelques instants dans la cour pour entendre cette plaintive mélodie, qui continuait de se répandre avec l’abondance de l’improvisation.

— Restez tant que vous voudrez ! répondit le pharmacien.

— Mais vous ? demanda Jean Robert.

— Oh ! cela ne me gêne en rien, attendu que je vais refermer ma porte, et me coucher.

— Mais, nous, comment sortirons-nous ?

— La porte de la rue ne ferme qu’au loquet et au verrou : il vous suffira de tirer le verrou et de lever le loquet, vous serez dans la rue.

— Mais qui refermera la porte ?

— Ah ! bah ! la porte ! je voudrais avoir autant de mille livres de rente qu’elle reste de fois ouverte dans l’année.

— Alors, dit Jean Robert, tout va bien.

— Oui, tout va bien, reprit l’herboriste enchanté.

Puis il referma sa porte, et laissa les deux jeunes gens maîtres de la cour.

Pendant ce temps, Salvator s’était approché d’une fenêtre du rez-de-chaussée, à travers les volets de laquelle on apercevait de la lumière.

C’était évidemment de la chambre sur laquelle ouvrait cette fenêtre que venait la mélodie.

Salvator tira à lui les volets ; ils n’étaient pas accrochés en dedans, et cédèrent.

Alors, par une ouverture du rideau, ils aperçurent un jeune homme de trente ans environ, assis sur un tabouret assez élevé, et jouant du violoncelle.

Bien qu’un cahier de musique fût ouvert sur le pupitre qui se dressait devant lui, le jeune homme ne semblait point y abaisser ses yeux, levés au ciel ; il ne paraissait même pas avoir conscience du morceau qu’il jouait : son attitude était celle de l’homme en proie à la plus sombre préoccupation : sa main conduisait machinalement l’archet, mais sa pensée était ailleurs.

Il se livrait évidemment en lui quelque combat terrible ! sans doute la lutte de la volonté contre la douleur ; car, de temps en temps, son front se rembrunissait, et, tout en continuant de tirer les plus tristes accords de son instrument, il fermait les yeux, comme si, ne voyant plus les choses extérieures, il eût perdu avec elles le sentiment de sa douleur intime. Enfin, le violoncelle sembla, comme un homme à l’agonie, pousser un cri déchirant, et l’archet tomba des mains du musicien.

L’âme était-elle vaincue ? L’homme pleurait !

Deux grosses larmes silencieuses coulèrent le long de ses joues.

Le musicien prit son mouchoir, s’essuya lentement les yeux, remit le mouchoir dans sa poche, se pencha, ramassa l’archet, le ramena sur les cordes du violoncelle, et reprit son chant juste à l’endroit où il l’avait interrompu.

Le cœur était vaincu : l’âme planait au-dessus de la douleur avec les ailes de la force !

Les deux jeunes gens avaient porté une attention profonde et un intérêt puissant au drame solitaire qui venait de s’accomplir sous leurs yeux.

— Eh bien ? dit Salvator avec l’accent de l’interrogation.

— C’est incroyable ! répondit Jean Robert, essuyant une larme qui perlait au coin de sa paupière.

— Voilà le roman que vous cherchiez, mon cher poète ; il est là, dans cette pauvre maison, dans cet homme qui souffre, dans ce violoncelle qui pleure.

— Le connaissez-vous, cet homme ? demanda Jean Robert.

— Moi ? Pas le moins du monde ! répondit Salvator ; je ne sais pas son nom, je ne l’ai jamais vu ; mais je n’ai pas besoin de le connaître pour vous dire qu’il y a en lui une des plus sombres pages du livre du cœur humain. L’homme qui essuie ses larmes et qui se remet à l’œuvre avec cette simplicité, est un homme fort, je vous jure ! et, pour que cet homme fort ait pleuré, il faut que sa douleur soit immense. Entrons, et demandons-lui de nous raconter son histoire.

— Y songez-vous ? demanda Jean Robert en l’arrêtant.

— Je ne songe même qu’à cela, répondit Salvator en s’avançant vers la porte, et en cherchant le marteau ou la sonnette.

— Et vous croyez, reprit Jean Robert en arrêtant une seconde fois son compagnon, vous croyez que cet homme va raconter son malheur au premier venu qui le lui demandera ?

— D’abord, nous ne sommes pas des premiers venus, monsieur Jean Robert : nous sommes des…

Salvator s’interrompit. Jean Robert espérait voir s’échapper quelque éclair à l’aide duquel il lirait, ou, du moins, épellerait dans la vie passée de son compagnon.

— Nous sommes des philosophes, continua Salvator.

— Ah ! oui, des philosophes, reprit Jean Robert un peu désappointé.

— En outre, nous n’avons l’air ni de bacheliers ivres, ni d’étudiants en goguette, ni de bourgeois curieux ; notre diplôme d’honnêtes gens est écrit sur notre front. J’ignore quelle opinion vous avez eue de moi à première vue ; mais je suis prêt à affirmer que quiconque vous verra, ne fût-ce qu’une fois, sera prêt à vous donner un secret comme je vous donne la main.

Et Salvator tendit la main au jeune poète, comme un brevet d’honnêteté donné à un honnête homme.

— Entrons donc tête haute, continua Salvator ; tous les hommes sont frères et se doivent assistance ; toutes les peines sont sœurs et se doivent secours.

Ces dernières paroles furent prononcées avec un sentiment d’inexprimable mélancolie.

— Allons donc, puisque vous le voulez ! dit Jean Robert.

— N’ai-je pas levé tous vos scrupules, et avez-vous encore quelque objection à me faire ?

— Non… Toutefois, je ne suis pas aussi certain que vous que le musicien nous accueillera favorablement.

— Il souffre ; donc, il a besoin de se plaindre, dit sentencieusement Salvator ; nous allons devenir pour lui des êtres providentiels, des envoyés de Dieu ! L’homme désespéré n’a rien à perdre, il ne peut que gagner à partager ses chagrins. Entrons donc bravement, et, s’il vous reste une ombre d’hésitation, je vous dirai que, maintenant, ce n’est plus la curiosité qui me pousse, mais que c’est le devoir.

Et, sans attendre la réponse de Jean Robert, Salvator, qui n’avait trouvé ni marteau ni sonnette, frappa trois petits coups à la porte à la manière des maçons.

Pendant ce temps, Jean Robert étudiait, à travers la vitre, l’effet que produirait cette interruption sur le violoncelliste.

Celui-ci se leva, déposa son archet sur le tabouret, appuya son instrument contre le mur, et vint ouvrir la porte sans avoir manifesté le moindre signe d’étonnement.

Cette tranquillité était parfaitement en harmonie avec l’opinion émise par Salvator.

Ou cet homme attendait quelqu’un – et qui pouvait-il attendre, sinon un consolateur ?

Ou il était assez détaché des choses de ce monde pour que rien, venant du monde, ne l’étonnât désormais – et, alors, il devait accueillir sans plaisir, mais en même temps sans impatience, les deux jeunes gens.

— À qui ai-je l’honneur de parler ? demanda-t-il en apercevant Salvator et Jean Robert.

— À des amis inconnus, répondit Salvator.

Ce mot suffit au violoncelliste.

— Entrez, dit-il sans s’inquiéter autrement de l’étrange visite et de l’heure de la nuit à laquelle elle était faite.

Les deux jeunes gens le suivirent ; Jean Robert, qui entra le dernier, referma la porte derrière lui.

Ils se trouvèrent alors dans la chambre même où ils avaient aperçu le musicien par les vitres de la fenêtre.

C’était une chambre dont la simplicité surprenait et ravissait en même temps ; pas même une chambre : une chambrette, mais délicieuse, proprette et blanche du haut en bas ; une vraie cellule de nonnain pour la rareté des meubles, un vrai palais de jeune fille pour le goût délicat et modeste qui en avait dicté le choix. On était tout surpris, en entrant, de voir un jeune homme dans cette chambre ; la rougeur vous serait montée au visage en même temps que la pensée vous fût venue que ce jeune homme eût pu forcer ce chaste nid. N’était-ce pas la couchette d’un enfant qu’on entrevoyait derrière ce rideau de mousseline blanche ? ces rosiers nains qui fleurissaient dans ces petits verres de cristal, n’étaient-ce pas les jouets d’un enfant ? quelles mains soignaient ces oiseaux roses qui voltigeaient dans leur cage, sinon celles d’une jeune fille de douze ans ?… Ou ce n’était pas la chambre du jeune homme, ou une jeune fille habitait avec lui : sa sœur sans doute ; et cependant, à la première vue, le musicien semblait habiter seul.

Était-il permis d’imaginer qu’une autre femme, qu’une sœur eût le droit d’entrer dans cette chambre ? Non.

La chambre était chaste ; le front du jeune homme, limpide.

Jamais une femme impure n’avait passé dans cette chambre.

Jamais l’ombre d’une mauvaise pensée n’avait ridé la surface de ce front.

Il y avait une explication.

Oui, ce jeune homme habitait là ; mais c’était sa sœur qui prenait soin de sa chambre, qui la blanchissait, qui la polissait, qui la fleurissait.

Comment donc pouvait-on être triste dans cette gaie retraite ?

Les deux jeunes gens, invités par le violoncelliste à s’asseoir, n’en voulurent rien faire, qu’ils ne lui eussent expliqué le but de leur visite.

— Monsieur, dit Salvator, permettez-moi, avant de m’installer chez vous, de vous faire une question. Est-il au pouvoir de l’homme de soulager l’infortune que vous semblez éprouver ?

Le violoncelliste regarda celui qui lui adressait cette philanthropique question, avec cette même tranquillité dont il avait fait preuve, quand, à trois heures du matin, il avait ouvert sa porte sans même demander : « Qui est là ? »

— Non, monsieur, répondit-il simplement.

— Alors, dit Salvator, nous nous retirons. Laissez-moi, toutefois, vous dire, en forme d’excuse, pourquoi nous nous sommes permis de vous troubler. Monsieur… (et Salvator désigna du doigt Jean Robert) monsieur est à la veille de faire un livre sur les souffrances de l’homme ; il étudie quand il peut, où il peut. En entrant dans cette cour, nous vous avons entendu ; nous nous sommes approchés, et, à travers les vitres de cette fenêtre, nous vous avons vu pleurer.

Le jeune homme poussa un soupir.

Salvator continua :

— Quelle que soit la cause de votre douleur, vos larmes nous ont remués profondément, et nous sommes venus vous offrir notre bourse, si vous êtes pauvre, notre bras, si vous êtes faible, notre cœur, si vous êtes affligé.

Les yeux du violoncelliste se mouillèrent de larmes ; mais, cette fois, c’étaient des larmes de reconnaissance.

Il y avait, dans la paroles de Salvator, dans le ton dont elles étaient dites, dans la physionomie qui les accompagnait, dans toute la personne du noble jeune homme enfin, il y avait, disons-nous, une telle loyauté, une telle grandeur, une tendresse si profonde pour son semblable, qu’on se trouvait sympathiquement entraîné vers lui.

Ce fut poussé par cette irrésistible attraction, que le violoncelliste lui tendit les deux mains.

— Je plains, dit-il, ceux qui cachent leur plaie aux hommes, surtout quand cette plaie est saignante ! montrer ses blessures à des frères, c’est leur apprendre à les éviter. Asseyez-vous, frères, et écoutez-moi.

Les deux jeunes gens s’accommodèrent chacun à sa guise, c’est-à-dire que Jean Robert s’étendit sur un fauteuil, et que Salvator se tint debout contre la muraille.

L’homme au violoncelle commença.

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