‹ Les Mohicans de Paris Tome IChapitre 15 sur 44 · Chapitre 16 De musicien, ménétrier.

Chapitre 16 De musicien, ménétrier.

Justin attendit son professeur sans faire un pas pour aller au-devant de lui ; on eût dit qu’en quittant sa place, il avait peur de perdre son idée.
Il raconta au vieillard ce qui venait de se passer.

— Ah ! ah ! dit celui-ci, une place vacante !

Et, tout à coup, à lui aussi, il lui vint une idée : c’est que cette place de contrebassiste dans une guinguette, si répugnante qu’elle fût, aurait cela d’avantageux, qu’elle romprait la monotonie de la vie du jeune homme.

En outre, le produit serait d’un grand soulagement pour la pauvre famille.

— Mais, ajouta-t-il, voudra-t-on bien te la donner ?

— Je l’espère, répondit modestement Justin.

— Je crois bien ! dit le père Müller, ou ils seraient diablement difficiles.

— Eh bien, je vais entrer et m’informer.

— J’entre et je m’informe avec toi, dit le bon professeur.

Justin n’eut garde de refuser l’offre.

On comprend facilement l’effet que produisit, dans un pareil bastringue, l’entrée de ce jeune homme sérieux et de ce grave vieillard, tous deux vêtus de noir.

Les danseurs les montrèrent du doigt à leurs danseuses en éclatant de rire.

Les deux amis ne s’aperçurent point de cette hilarité, si générale qu’elle fût, ou ne firent pas semblant de s’en apercevoir.

Ils demandèrent à l’un des garçons à parler au maître de l’établissement.

Un gros bonhomme de cabaretier, rond comme Silène, plus rouge que le vin qu’il servait à ses pratiques, arriva d’un air empressé, croyant, sans doute, qu’il s’agissait de quelque commande importante.

Les deux amis lui adressèrent timidement leur requête.

Et quand on pense que le cœur d’un homme intelligent, d’un artiste, d’un fils qui nourrissait sa mère, d’un frère qui nourrissait sa sœur, d’un citoyen utile et précieux enfin, battait à l’idée d’un refus à cette demande d’être ménétrier dans une guinguette !

Hélas ! c’est que tout est relatif dans ce monde !

Cette place accordée se traduisait par un pantalon et un habit noirs pour lui, par une douillette pour sa mère, par une robe pour sa sœur.

Oh ! riez, riez, vous qui n’avez jamais eu à craindre la faim ou le froid pour des êtres chéris ! mais, pour moi qui ai eu aussi une mère et un fils à nourrir avec cent francs par mois, rire est un sacrilège !

Les deux amis exposèrent donc timidement leur requête.

Le cabaretier répondit que ce n’était point son affaire, que cela regardait le chef d’orchestre.

Il offrit, au reste, d’aller lui soumettre la demande du jeune homme, ce qui fut accepté, et, au bout de cinq minutes, il rapporta cette réponse satisfaisante, que Justin, pourvu qu’il remplît les conditions de science nécessaires à l’important emploi de contrebassiste à la barrière, pouvait entrer en fonction à l’instant même, moyennant trois francs le cachet.

Il y avait bal trois fois par semaine : cela faisait donc trente-six francs par mois.

C’était à peu près ce que lui avaient rapporté ses huit premiers élèves ; c’était donc le Pérou – on disait encore le Pérou, en 1821 ; aujourd’hui, on dit la Californie – ; c’était donc le Pérou pour lui que cette place : aussi accepta-t-il, ne demandant que le temps d’aller chercher son violoncelle au faubourg Saint-Jacques.

Mais il lui fut répondu que c’était inutile ; on avait prévu la désertion du contrebassiste, et on s’était muni d’une contrebasse dont, à la rigueur, eût joué le second violon. Un contrebassiste s’offrait à la place de celui qui venait de partir ; tout était donc pour le mieux, comme dans le monde de Candide.

Justin fut enchanté au fond du cœur que son violoncelle, instrument vierge, pieux et solitaire, échappât à la profanation dont il avait été menacé.

Le jeune homme remercia M. Müller, et voulut le renvoyer ; mais le bon professeur déclara qu’il assisterait aux débuts de son élève, et, pour l’encourager de sa présence, ne quitterait l’établissement que le bal fini.

Justin serra la main de son professeur, se fit apporter la contrebasse, et alla prendre sa place à l’orchestre, au grand ébahissement des spectateurs, qui, tout prêts à le siffler à son entrée, étaient maintenant presque tentés de l’applaudir.

C’était un tableau digne d’un peintre de genre que cet orchestre – s’il est permis de donner ce nom prétentieux à la réunion de huit sourds qui exécutaient les quadrilles infernaux aux sons desquels dansaient les trois ou quatre cents personnes composant les habitués de la susdite guinguette – ; c’était, disons-nous, un tableau digne d’un peintre de genre que cet orchestre au milieu duquel se trouvait confondu un jeune homme grave et sérieux comme le pauvre Justin.

Il avait l’air d’un musicien martyr, jouant la corde au cou pour le divertissement d’un peuple de païens.

Sa figure, éclairée par les quinquets accrochés au-dessus de sa tête, apparaissait dans toute son expression.

Justin était loin d’être beau, le pauvre garçon ! mais on sentait que l’air souffreteux qui donnait le ton à toute cette physionomie était la cause réelle ou plutôt la seule cause qui enlaidissait son visage ; que l’illumination des joies les plus simples vinssent à passer sur ce front, qu’un pur sentiment de bonheur ou de plaisir brillât dans ces yeux, qu’un sourire entrouvrit ces lèvres, et, certainement, ce visage, à défaut de beauté, s’empreindrait aussitôt d’une douceur angélique et d’une rare distinction.

Aux prises qu’il était des deux mains avec une contrebasse d’une taille double de son violoncelle ; avec ses longs cheveux blonds retombant sur son front quand la mesure était pressée ; avec ses grands yeux bleus, vagues, noyés, onduleux ; avec cet air de langueur répandu sur sa personne, il devait nécessairement inspirer à quiconque l’eût vu en cet instant un profond intérêt, une puissante sympathie.

Figurez-vous Liszt, jeune d’âge, beau d’inspiration.

Eh bien, notre maître d’école Justin était cela.

Après la contredanse, le chef d’orchestre lui fit les compliments les plus sincères, et ses confrères les instrumentistes l’applaudirent.

Danseurs et danseuses battirent des mains.

Le bon vieux professeur ne se possédait pas de joie ; lui aussi battait des mains, trépignait, pleurait d’émotion.

Tant il est vrai que le triomphe est toujours le triomphe, quels que soient ceux qui le décernent.

Seulement, à onze heures, Justin s’informa jusqu’à quelle heure durait le bal.

On lui répondit :

— Parfois jusqu’à deux heures du matin.

Alors, il fit un petit signe au bon père Müller.

Celui-ci accourut.

Il s’agissait d’aller prévenir la mère et la sœur, qui devaient être dans une inquiétude mortelle : jamais, au grand jamais, Justin n’était resté dehors passé dix heures.

Le bon professeur comprit la situation, prit ses jambes à son cou, et trouva madame Corby – c’était le nom de la mère de Justin, que nous avons l’honneur de prononcer pour la première fois –, et trouva madame Corby et sa fille en prières.

— Eh bien, dit-il en entrant, vos prières sont exaucées, chère fille, sainte femme : Justin a trouvé une place de trente-six francs par mois !

Les deux femmes poussèrent à l’unisson un cri de joie.

Le professeur leur raconta l’aventure.

Avec ce sentiment de parfaite délicatesse que possèdent en général les femmes, madame Corby et sa fille comprirent l’étendue du sacrifice que leur fils et leur frère faisait aux exigences de la situation.

— Bon et cher Justin ! murmurèrent-elles.

Et il y avait dans leur voix un accent si tendre, qu’il était presque plaintif.

— Oh ! ne vous apitoyez pas sur lui, dit le professeur ; c’est un triomphe ! Il est beau, il est magnifique ! il ressemble à Weber quand il était jeune.

Et cela dit, comme M. Müller n’aurait pas su en dire davantage, il prit congé des deux femmes pour retourner à la guinguette.

Il ne quitta la barrière qu’avec son cher élève, c’est-à-dire à deux heures du matin.

Ils trouvèrent les verrous de la porte de la rue tirés par les soins de la sœur de Justin.

À la fin du mois, Justin avait joué douze fois, et avait touché ses trente-six francs.

On put donc, avec ces trente-six francs, acheter les objets de première nécessité.

Et, maintenant, nous croyons avoir suffisamment démontré à nos lecteurs tout ce qu’il y avait de foncièrement bon et honnête dans le cœur de notre héros ; nous nous bornerons donc à ajouter quelques mots pour compléter la peinture de son caractère.

Ce caractère, au reste, dans tout son ensemble, était facile à définir par un seul mot.

C’était le mot à l’aide duquel Salvator avait désigné à Jean Robert la mélodie qu’exécutait Justin : Résignation.

Ajoutons que, si cette vertu, vertu un peu négative, prenait jamais une figure humaine pour descendre sur la terre, elle n’en choisirait certes pas d’autre que celle du résigné Justin.

Eh bien, voyons, qu’on nous permette de faire un peu d’analyse : ce n’est pas une aventure que nous racontons, c’est l’histoire d’un cœur souffrant. Fouillons donc ce cœur jusque dans ses replis les plus cachés ; voyons, disons-nous, ce que va devenir ce caractère si bien trempé par le malheur ; voyons ce qu’il va devenir devant un bonheur immense ou une douleur infinie !

Résistera-t-il, ou va-t-il se briser ?

Croyez-nous, chers lecteurs, il y a, pour les plus froids, une étude palpitante là-dessous.

Voici un homme vierge dans toute l’acception du mot ; il a vécu jusqu’ici comme les oiseaux du ciel, allant chercher, d’air en air, de plaine en plaine, le grain qu’il rapportait à son nid ; jusqu’aujourd’hui, sa seule pensée, son soin unique a été de satisfaire les besoins matériels de la vie ; au prix de ses veilles, au prix de ses sueurs, au prix de son sang, il est parvenu à donner à sa pauvre famille toujours l’existence, parfois même une sorte de bien-être.

Pour lui-même, qu’a-t-il fait ?

Rien !

Seul au monde, s’il n’eût eu ni mère ni sœur, n’eût-il pas trouvé moyen de continuer ses études, de se faire recevoir bachelier, licencié, agrégé, qui sait ? docteur peut-être ! et, maintenant, au lieu de quelque chaire de faculté où il fût parvenu par son labeur ; au lieu d’un rang honorable où l’eût placé cette persistance qui est un des caractères distinctifs de sa nature dévouée, le voilà enfoui dans une sorte de casemate où le devoir l’a cloué, où la piété filiale l’étreint.

Oh ! certes, ce n’est pas nous qui avons tant aimé notre mère, et qui étions si tendrement aimé d’elle, qui nous plaindrons jamais de la famille.

Mais, lorsque la famille – qui, à la suite d’un grand malheur, devrait recevoir secours de la société –, abandonnée par elle à la misère, pareille à une machine pneumatique, absorbera l’air d’un de ses membres, si nous ne nous plaignons pas tout haut, nul ne saurait, au moins, nous empêcher de gémir tout bas.

C’était donc de sa famille que venait tout le malheur de Justin ; et, cependant, cœur d’or, rien ne lui eût causé un plus profond désespoir que cette seule idée que sa famille aurait pu ne pas exister.

Comment alors pouvait-il sortir de là ?…

Justin n’en voulait pas sortir : il voulait continuer de vivre demain comme il avait vécu hier ; comme il avait dévoué son adolescence, il dévouait sa jeunesse, il dévouerait son âge mûr, il dévouerait sa vie.

Mais l’âge arriverait pour lui de se marier ; une jeune femme lui apporterait, au milieu de ce désert, au lieu de cette aridité, toutes les gaietés, toutes les joies, tous les enivrements de la jeunesse…

Hélas ! où la trouver, cette femme bénie, cette Rachel adorée ?

Avait-on dix ans de temps et de travail à donner à Laban 1 ?

Quel monde voyait-on ?

Suffisait-il donc de se mettre à la fenêtre pour voir dans le lointain cette terre promise des jeunes gens qu’on appelle une jeune fille ?

Et puis, au fond, l’honnête et scrupuleux Justin oserait-il se marier ?

Sa conscience ne lui disait-elle pas que le mariage est un contrat qui lie les âmes aussi bien que les mains ?

Et son âme lui appartenait-elle ?

Ses mains étaient-elles à lui ?

Était-il libre d’amener une étrangère au foyer maternel ? ce qu’il aurait donné de tendresse à une épouse, ne l’eût-il pas enlevé à sa mère et à sa sœur ?

Voilà pour l’âme.

La femme n’absorberait-elle pas, dans les exigences de sa jeunesse, de sa coquetterie, de sa toilette, une portion de l’infime revenu ?

Voilà pour les mains.

Non, le mariage même n’était pas un moyen de remédier à cette profonde infortune.

Il fallait donc faire éternellement abnégation de soi-même.

C’est ce que faisait Justin.

Mourir à la peine peut-être !

C’est ce qu’il était prêt à faire.

Ou tout attendre de la bonté de Dieu.

Hélas ! Dieu n’avait point, jusque-là, gâté la pauvre famille, et, sans sacrilège, il lui était bien permis de douter !

Ce fut pourtant la main de Dieu qui tira Justin de cet abîme.

Un soir du mois de juin, qu’après une de ces journées de soleil où c’est fête dans la nature, Justin revenait avec son vieux maître d’une excursion dans la plaine de Montrouge, le jeune homme aperçut, couchée dans les blés, les coquelicots et les bluets, une petite fille de neuf à dix ans qui paraissait dormir profondément.

Dieu, sous la forme de cette jeune fille, lui envoyait un de ses anges en récompense de sa sublime vertu.

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