‹ Les Mohicans de Paris Tome IChapitre 17 sur 44 · Chapitre 18 Ο ΑΓΓΕΑΟΣ 1

Chapitre 18 Ο ΑΓΓΕΑΟΣ 1

La façon dont la petite orpheline tenait son paquet gênait la respiration du vieux professeur, contre la poitrine duquel il s’appuyait.
Il dit à l’enfant d’attacher le paquet à la boutonnière de sa redingote.

Restaient le panier aux cerises et la couronne de bluets que la pauvrette avait tressée pour se distraire, en attendant le jour, que le sommeil ne lui avait pas donné le temps d’attendre.

Elle le gardait sans doute instinctivement, comme le souvenir fleuri de sa première heure de solitude en ce monde.

Justin le comprit ainsi du moins ; car, au moment où la petite, s’apercevant que les fleurs de sa couronne frôlaient la joue du jeune homme, fit un mouvement pour la jeter, en regardant toutefois ses compagnons de route, comme pour les consulter, Justin, dont les mains étaient occupées, prit la couronne entre ses dents, la posa sur la jolie tête de l’enfant, et se remit en marche.

Elle était ravissante ainsi, la pauvre petite fille ! les vêtements noirs des deux amis faisaient admirablement ressortir la blancheur de sa robe et l’angélique pureté de son visage ; son front surtout, éclairé par la lune, semblait rayonner comme celui d’une créature céleste.

On eût dit la jeune sœur d’une druidesse portée en triomphe vers la forêt sacrée.

La conversation, interrompue un instant, reprit son cours. Justin ne pouvait se lasser d’entendre le son de voix harmonieux de l’enfant.

Ce fut donc lui qui recommença à questionner.

— Et quelle est la profession du frère de votre nourrice, mon enfant ? demanda Justin.

— Il est charron, répondit l’enfant.

— Charron ? répéta Justin de l’air d’un homme qui entrevoit un malheur.

— Oui, monsieur.

— Dans le faubourg Saint-Jacques ?

— Oui, monsieur.

— Mais, dit Justin, je ne connaissais qu’un charron, au n∘ 111.

— Je crois que c’est celui-là.

Justin n’acheva point ; il y avait un an, à peu près, que ces ateliers de charronnage du n∘ 111 s’étaient fermés tout à coup, et s’étaient rouverts, habités par un serrurier. Justin ne voulait rien dire qui pût inquiéter l’enfant avant d’être certain lui-même que son inquiétude était fondée.

— Ah ! oui, oui, reprit la jeune fille ; je ne dirai même plus que je crois que c’est celui-là : j’en suis sûre !

— Comment, vous en êtes sûre, mon enfant ?

— Oui… j’ai lu l’adresse plusieurs fois ; on m’avait recommandé de l’apprendre par cœur, au cas où je perdrais la lettre.

— Et le nom qui était sur cette adresse, vous en souvenez-vous ?

— Certainement… Il y avait : « À monsieur Durier… »

Les deux amis se regardèrent, mais sans répondre.

Alors, s’imaginant que leur silence venait du peu de confiance qu’ils accordaient à ses paroles, l’enfant ajouta avec un petit mouvement d’orgueil :

— Oh ! je sais lire depuis longtemps !

— Je n’en doute pas, mademoiselle, répondit le vieux professeur.

— Et que comptiez-vous faire chez le frère de votre nourrice ?

— Je comptais travailler, monsieur.

— De quelle sorte de travail ?

— De celui qu’on voudra : je sais faire bien des choses.

— Entre autres ?

— Je sais coudre, repasser, monter des bonnets, broder, faire de la dentelle.

Plus les deux amis faisaient parler l’enfant, plus ils lui découvraient de qualités nouvelles, et plus ils la prenaient en affection.

Ils surent bientôt toute sa petite histoire ; elle ne manquait pas d’un certain mystère.

Une nuit, une voiture s’était arrêtée à La Bouille – c’était en 1812 – ; un homme en était descendu, portant entre ses bras un fardeau dont il était impossible de distinguer la forme.

Arrivé devant la porte d’une petite maison isolée, située à l’extrémité du village, il avait tiré une clé de sa poche, avait ouvert la porte, et, s’avançant dans l’obscurité, il avait déposé le fardeau sur le lit, une bourse et une lettre sur la table.

Puis il avait refermé la porte, était remonté dans sa voiture, et avait continué son chemin.

Une heure après, une bonne femme qui revenait du marché de Rouen s’était arrêtée devant la même maison, avait à son tour tiré une clef de sa poche, avait ouvert la porte, et, à son grand étonnement, la porte à peine ouverte, avait entendu les cris d’un enfant.

Elle s’était hâtée alors d’allumer la lampe, et avait vu quelque chose de blanc qui se débattait sur son lit, tout en criant.

Ce quelque chose de blanc qui se débattait et criait, c’était une petite fille d’un an.

Alors la bonne femme, de plus en plus étonnée, avait regardé autour d’elle, et avait aperçu sur la table la lettre et la bourse.

Elle avait ouvert la lettre, et elle avait lu à grand-peine – car elle ne lisait pas très couramment – les lignes suivantes :

« Madame Boivin, on vous sait une bonne et honnête femme ; c’est ce qui détermine un père prêt à quitter la France à vous confier son enfant.

» Vous trouverez douze cents francs dans la bourse déposée sur la table : c’est la pension de la première année qui vous est payée d’avance.

» À partir du 28 octobre de l’année prochaine, jour anniversaire de celui-ci, vous recevrez, par l’intermédiaire du curé de La Bouille, cent francs chaque mois.

» Ces cent francs vous seront remis en mandats sur une maison de Rouen, et le curé, qui les recevra, ne saura pas lui-même d’où ils viennent.

» Donnez à l’enfant la meilleure éducation que vous pourrez, et surtout celle d’une bonne ménagère. Dieu sait à quelles épreuves il la réserve !

» Son nom de baptême est Mina ; elle n’en doit point porter d’autre, que je ne lui aie rendu celui qui lui appartient.

» 28 octobre 1812. »

Madame Boivin relut la lettre trois fois pour la bien comprendre ; puis, lorsqu’elle l’eut bien comprise, elle la mit dans sa poche, prit l’enfant dans ses bras, la bourse à sa main, et courut chez le curé afin de le consulter sur ce qu’elle avait à faire.

La réponse du curé n’était pas douteuse : il donna à la mère Boivin le conseil d’accepter l’enfant que lui confiait la Providence, et de l’élever avec le plus de soins qu’il lui serait possible.

La mère Boivin revint donc chez elle, rapportant l’enfant, la bourse et la lettre.

L’enfant fut mis dans le propre berceau du fils de la mère Boivin, mort depuis deux ans ; la lettre fut enfermée dans un portefeuille où la brave femme serrait les états de service de son mari, sergent dans la vieille garde, et occupé dans ce moment à faire, lui, quatre cent millième, la retraite de Russie ; quant aux douze cents francs, il furent insérés dans une cachette à laquelle la mère Boivin confiait ses économies.

On n’avait oncques entendu parler du sergent Boivin.

Était-il mort ? était-il prisonnier ? Jamais la pauvre femme n’avait eu de nouvelles de son mari.

Pendant sept ans, la pension de l’enfant avait été payée avec exactitude ; mais, depuis deux ans et demi, les mandats avaient complètement cessé d’arriver à leur échéance mensuelle ; ce qui n’avait pas empêché la bonne femme d’avoir les mêmes soins pour Mina, qu’elle regardait comme sa propre fille.

Depuis huit jours, elle était morte, laissant au curé le soin de l’enfant, qui devait être envoyé à un frère, charron à Paris, qu’elle n’avait pas vu depuis longtemps, mais dont elle affirmait l’honnêteté.

Ce frère s’appelait Durier, et habitait le rez-de-chaussée de la maison n∘ 111, faubourg Saint-Jacques, à Paris.

Voici ce que la petite fille avait raconté, et ce que les deux amis savaient en arrivant dans la chambre de Justin.

Quand Justin tardait à rentrer, il trouvait toujours sa sœur veillant et l’attendant.

Cette fois comme toujours, Céleste – c’était le nom de la jeune fille – attendait son frère.

Elle ouvrit la porte au bruit des pas, et s’entendit appeler.

Elle descendit aussitôt, et la première chose qu’elle vit fut la petite Mina, que lui présentait son frère.

Émerveillée de la beauté de l’enfant, elle l’embrassa tout d’abord, avant de demander seulement d’où elle venait.

Puis, l’enlevant de terre, elle la prit dans ses bras, et l’emporta, tout courant, dans la chambre de sa mère.

La mère ne pouvait voir l’enfant ; mais, comme tous les aveugles, elle avait des yeux au bout des doigts ; elle toucha l’orpheline, et se convainquit qu’elle était belle.

On raconta l’histoire tout entière à la mère ; Céleste avait grande envie d’entendre cette histoire ; mais on lui montra l’enfant, qui tombait de sommeil : il s’agissait donc, pour Céleste, de lui dresser, le plus vite possible, un lit dans sa chambre.

C’était chose facile.

On descendit au rez-de-chaussée, on y prit le grand tableau qui servait aux démonstrations d’arithmétique, on le posa sur quatre tabourets, on y étendit un matelas, et madame Corby, ayant pris le front de l’enfant, y imposa les mains, comme une triple bénédiction de la mère, de l’aveugle et de l’hôtesse, bénédiction qui devait porter bonheur à la petite fille.

Quant à celle-ci, elle alla se mettre au lit, où, à peine étendue, elle s’endormit d’un profond sommeil.

Le lendemain, avant l’entrée de ses enfants dans leur classe, Julius se rendit chez un des voisins de l’ancien charron, qui était un brave charbonnier de sa connaissance, nommé Toussaint, et lui demanda s’il pouvait lui donner quelques renseignements sur le charron qui avait habité le rez-de-chaussée de la maison 111 avant le serrurier qui l’habitait maintenant.

Justin tombait à merveille.

Toussaint et Durier étaient amis.

Durier avait fait partie de la fameuse conspiration Nantil et Bérard, laquelle avait pour but la prise du fort de Vincennes, et devait ainsi faire éclater un complot ourdi dans toute la France par le comité directeur, conspiration qui avait échoué grâce aux révélations de Bérard.

Il avait été entraîné là, à ce que prétendait Toussaint, par un Corse nommé Sarranti, qui attachait une grande importance à avoir Durier pour complice, à cause des nombreux ouvriers dont il disposait.

Or, la veille du jour où devait éclater le complot, au milieu de la nuit, Toussaint avait entendu frapper violemment à la porte de Durier ; il s’était mis à la fenêtre, et avait reconnu l’étranger qui, depuis quelque temps, fréquentait les ateliers du charron.

Un instant après, il les avait vus sortir tous deux, et se diriger à toutes jambes vers la barrière.

Depuis ce jour-là, Durier et Sarranti n’avaient point reparu.

Ce n’était pas la seule accusation qui eût pesé, non pas sur Durier, mais sur le Corse : Toussaint avait su, par des agents de la police, qui étaient venus faire perquisition chez Durier, que Sarranti était, en outre, accusé d’avoir volé chez un de ses amis une somme considérable, quelque chose comme cinquante ou soixante mille francs.

C’était, sans doute, grâce à l’argent dont ils pouvaient disposer que Durier et Sarranti avaient gagné Le Havre assez rapidement pour pouvoir s’embarquer tous les deux sur un navire en partance pour l’Inde.

Depuis ce temps, on n’avait entendu parler ni de l’un ni de l’autre.

Peut-être, ajoutait Toussaint, pourrait-on avoir de leurs nouvelles par un fils de M. Sarranti qui était élève au séminaire Saint-Sulpice ; mais il était facile de comprendre quelle discrétion ce fils mettrait, sans doute, à répondre à des questions faites par un inconnu, dans la crainte où le tenait la grave accusation qui pesait sur son père.

Justin essaya de pousser plus loin les investigations ; mais Toussaint n’en savait pas davantage.

Le jeune homme rentra à la maison sans juger à propos de faire aucune démarche auprès de M. Sarranti fils.

D’ailleurs, lui aimait autant que le charron fût disparu, et, étant disparu, ne reparût plus.

Il rentra donc, comme nous avons dit, et, hypocrite pour la première fois, annonça à sa mère et à sa sœur la mauvaise nouvelle.

— Ta mauvais nouvelle est une bonne nouvelle, au contraire ! répondit madame Corby, à qui son fils avait appris, en lisant l’Évangile, le sens du mot Ο αγγελος – une bonne nouvelle, puisque c’est un ange que Dieu nous envoie !

Et ce fut pour eux trois une joie immense que l’espoir de garder dans leur maison la charmante créature.

Ils semblaient, en effet, être arrivés à cette période de la vie en commun où l’on sent que, se nourrissant incessamment de sa propre substance, l’intimité va décroître, faute d’aliments nouveaux.

Ils éprouvaient à leur insu la nécessité impérieuse de se renouveler tous les trois.

Ils étaient assez longtemps, au milieu du déluge, restés enfermés dans l’arche sainte ; la colombe venait, apportant le rameau d’olivier.

On accueillit donc avec des transports de joie cette idée de garder l’enfant.

Et ainsi, cette brave famille, qui tout à l’heure avait à peine le nécessaire, consentait à s’appauvrir encore, pour le bonheur de posséder cet enfant.

Selon eux, augmenter de ce petit être le personnel de la maison, c’était s’enrichir en s’appauvrissant.

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