‹ Les Mohicans de Paris Tome IChapitre 29 sur 44 · Chapitre 30 Au plus pressé par le plus court.

Chapitre 30 Au plus pressé par le plus court.

Les trois jeunes gens se regardèrent un instant. La première minute était à la stupéfaction ; la seconde fut, chez Salvator surtout, un retour au sang-froid.
— Du calme ! dit-il ; l’affaire est grave, il s’agit de ne point agir en enfants.

— Mais on l’enlève ! cria Justin, on l’emmène ! elle m’appelle à son secours ! elle demande que je la venge !

— Oui, parfaitement, et c’est pour cela qu’il faut savoir qui l’enlève et où on l’emmène.

— Oh ! comment savoir cela ? Mon Dieu ! mon Dieu !

— On sait tout avec du temps et de la patience, mon cher Justin. Vous êtes sûr de Mina, n’est-ce pas ?

— Comme de moi-même.

— Eh bien, soyez tranquille, elle saura se défendre. Allons au plus pressé par le plus court.

— Oh ! oui, ayez pitié de moi… Je deviens fou !

La résignation de Justin s’évanouissait devant cette idée que Mina était aux mains d’un ravisseur quelconque, et pouvait être soumise à quelque violence physique ou morale.

— Babolin est là ? demanda Salvator.

— Oui.

— Interrogeons-le.

— Interrogeons-le ! répéta Justin.

— En effet, dit Jean Robert, c’est par là que nous devons commencer.

On rentra dans la chambre du maître d’école.

— D’abord, dit Salvator, donnez un louis à cet enfant pour sa mère, et une pièce de monnaie quelconque pour lui.

Justin tira deux louis et deux pièces de cinq francs de sa poche, et les donna à Babolin.

Mais Salvator s’empara de la main de l’enfant au moment où elle se fermait, la rouvrit de force, et, au grand désespoir de Babolin, en tira un louis et une pièce de cinq francs qu’il rendit à Justin.

— Remettez ces vingt-cinq francs dans votre poche, dit-il ; d’ici à une heure, vous en trouverez l’emploi.

Puis, se retournant vers l’enfant :

— Où ta mère a-t-elle trouvé cette lettre ? demanda-t-il.

— Plaît-il ? fit l’enfant d’un air boudeur.

— Je te demande où ta mère a trouvé cette lettre… quelles rues elle a faites.

— Est-ce que je sais cela ? Demandez-le-lui à elle-même.

— Il a raison, dit Salvator ; c’est à elle qu’il faut le demander, et il est même probable qu’elle compte sur votre visite… Attendez ! organisons bien nos batteries.

— Dirigez-nous : je vous obéirai… Quant à moi, j’ai perdu la tête.

— Vous savez que vous pouvez disposer de moi, mon cher Salvator, dit Jean Robert.

— Oui, et je compte bien aussi vous donner un rôle dans ce drame.

— Soit ! et aussi actif que vous voudrez ! J’ai eu mes émotions comme auteur ; je ne suis pas fâché de les avoir comme acteur.

— Oh ! je vous en prie, je vous en prie, messieurs ! dit Justin regardant comme précieuse chaque minute qui s’écoulait.

— Vous avez raison… Voici ce qu’il faut faire.

— Dites !

— Monsieur Justin, vous allez suivre cet enfant chez sa mère.

— Je suis prêt.

— Attendez… Monsieur Jean Robert, vous allez vous procurer un cheval tout sellé, et vous reviendrez avec lui rue Triperet, n∘ 11.

— Rien de plus facile.

— Moi, je vais aller faire la déclaration à la police.

— Y connaissez-vous quelqu’un ?

— Je connais l’homme qu’il nous faut.

— Bien !… Et puis ?

— Et puis je vous rejoins rue Triperet, n∘ 11, chez la mère de cet enfant, et, là, nous aviserons.

— Allons ! viens, petit ! dit Justin.

— Laissez d’abord un mot pour tranquilliser votre mère, dit Salvator ; il est possible que vous ne rentriez que tard, et même que vous ne rentriez pas du tout.

— Vous avez raison, dit Justin ; pauvre mère ! moi qui l’oubliais.

Et il traça à la hâte quelques lignes sur un papier qu’il laissa tout ouvert sur la table de sa chambre.

Il annonçait à sa mère, sans lui dire autre chose, qu’une lettre qu’il recevait à l’instant même réclamait l’emploi de sa journée.

— Et maintenant, partons ! dit-il.

Les trois jeunes gens s’élancèrent hors de la maison ; il pouvait être six heures et demie du matin.

— Voilà votre chemin, dit Salvator en indiquant de loin à Justin la rue des Ursulines ; – voilà le vôtre, ajouta-t-il en montrant à Jean Robert la rue de la Bourbe, – et voici le mien, acheva-t-il en prenant la rue Saint-Jacques.

Puis, lorsqu’il eut fait une trentaine de pas, il se retourna en criant :

— Le rendez-vous est rue Triperet, n∘ 11.

Suivons le héros principal des événements qui se passent à cette heure, et – tandis que Jean Robert court rue de l’Université faire seller son cheval, que Salvator se hâte de se rendre à la police – suivons Justin Corby, qui s’avance vers la rue Triperet en marchant sur les talons de Babolin.

La rue Triperet est, comme chacun sait, ou plutôt comme chacun ne sait pas, une petite rue parallèle à la rue Copeau, et perpendiculaire à la rue Gracieuse.

Tout ce quartier rappelait encore, en 1827, le Paris de Philippe-Auguste. Les sentines boueuses qui circulent autour des murailles de Saint-Pélagie donnent à cette prison l’air d’une antique forteresse bâtie au milieu d’une île ; ces rues, à peine larges de huit à dix pieds, étaient obstruées par des amas de fumier et de gravois ; enfin, les cloaques où végétaient les malheureux habitants de ces quartiers ressemblaient bien plus à des chaumières qu’à des maisons.

Ce fut devant un de ces bouges que s’arrêta Babolin.

— C’est ici, dit-il.

L’endroit était infect, et suait, par tous les pores, la misère et l’impureté.

Justin n’y fit pas même attention.

— Marche devant, dit-il, et je te suivrai.

Babolin entra en bonhomme habitué, comme on dit, aux êtres de la maison.

Au bout de dix pas, Justin s’arrêta.

— Où es-tu ? dit-il. Je n’y vois pas !

— Me voilà, monsieur Justin, dit le gamin en se rapprochant du maître d’école ; prenez le bas de ma blouse.

Justin prit le bas de la blouse de Babolin, et gravit pas à pas la haute échelle portant le nom prétentieux d’escalier qui conduisait chez la Brocante.

Ils arrivèrent à la porte de son chenil – et le logement de la Brocante paraissait, sous tous les rapports, justifier ce nom ; car, à peine sur le palier, on entendit les abois glapissants d’une douzaine de chiens jappant, hurlant, aboyant dans tous les tons de la gamme.

On eût dit une meute qui en revoit1.

— C’est moi, mère, dit Babolin se faisant un porte-voix de ses deux mains collées à l’orifice de la serrure ; ouvrez ! je suis avec de la société.

— Voulez-vous bien vous taire, tas d’enragés ! cria de l’intérieur de la chambre, et s’adressant à la meute, la voix de la Brocante : on ne s’entend pas ici… Te tairas-tu, César !… Te tairas-tu, Pluton ! Silence, tous !

Et, à ce commandement prononcé d’une voix menaçante, il se fit un silence tel, que l’on eût entendu trotter une souris dans cette maison, où, au reste, les souris ne devaient pas manquer.

— Tu peux entrer maintenant, toi et ta société, dit la voix.

— Et comment cela ?

— Tu n’as qu’à pousser la porte ; le verrou n’est pas mis.

— Oh ! alors, c’est autre chose.

Et Babolin, soulevant le loquet, poussa la porte, qui donna passage à l’impatient Justin, et le mit en face d’un spectacle qui, sans être des plus poétiques, mérite, cependant, une description particulière.

Qu’on s’imagine, en effet, une espèce de halle partagée, dans sa longueur et dans sa largeur, par deux poutres mises en croix et destinées à soutenir la toiture de ce grenier, dont on avait fait une chambre ; un plafond composé de lattes servant de base aux tuiles du faîtage, et par les interstices desquelles on pouvait jouir des premières lueurs du jour ; à certains endroits, des renflements du toit si menaçants, qu’il était hors de doute que la couverture allait s’effondrer au premier vent d’orage ! qu’on s’imagine des murs en plâtre, gris et humides, le long desquels couraient des araignées solitaires, regardant avec dédain des peuplades d’insectes de tous genres, et l’on comprendra l’impression de dégoût qui eût saisi tout homme appelé dans un pareil endroit sous la puissance d’un sentiment moins impérieux que celui qui y attirait Justin.

Une douzaine de chiens, dogues, bassets, caniches, faux danois, grouillaient dans un des angles de la chambre, entassés tous les douze dans une vieille hotte où ils eussent tenu commodément quatre ou cinq tout au plus.

Sur l’angle que formaient les deux poutres, était perchée une corneille qui battait des ailes, sans doute comme une manifestation de sa joie pendant le concert des chiens.

Assise sur un escabeau, adossée au pied de la poutre qui, pareille à un pilier, soutenait tout ce chancelant édifice ; entourée d’une espèce de talus de chiffons de toutes étoffes et de toutes couleurs de trois ou quatre pieds, une femme d’une cinquantaine d’années en apparence, grande, maigre, osseuse, efflanquée comme une cavale de cabriolet, tenait agenouillée entre ses jambes une jeune fille dont elle peignait les longs cheveux noirs avec un soin qui dénotait chez la vieille bohémienne, ou une grande affection pour la jeune fille, ou un grand respect pour la beauté de sa chevelure.

Cette scène, qui ne manquait pas de pittoresque, à cause surtout de l’opposition typique des personnages qui la composaient, était éclairée par une lampe de grès posée sur un mannequin retourné, et assez semblable, pour la forme, à ces lampes romaines retrouvées dans les fouilles d’Herculanum ou de Pompéi.

La vieille femme – sans doute celle que Babolin avait désignée sous le nom de la Brocante – était vêtue de loques brunes, puis d’étoffes ramassées de droite et de gauche, cousues côte à côte, et qui semblaient destinées, comme une montre de tailleur, à présenter un échantillon de toutes les nuances du brun.

La jeune fille agenouillée entre ses jambes n’avait, elle, pour tout costume, qu’une longue chemise de toile écrue, pareille à celle dont Scheffer habille Mignon 2 ; cette chemise prenait la forme d’une blouse, serrée qu’elle était à la ceinture par une espèce de cordelière de coton gris et cerise, aux deux bouts de laquelle pendaient deux gros glands assez semblables à ceux qui servent aux embrasses de rideaux ; le cou et la poitrine de l’enfant étaient cachés sous une écharpe de laine cerise toute déchirée, mais qui s’harmonisait avec la nuance foncée de la cordelière, autant que la laine peut s’harmoniser avec le coton.

Ses deux pieds croisés, sur lesquels elle reposait accroupie, étaient nus.

C’étaient deux pieds charmants, deux pieds de princesse, d’Andalouse ou de bohémienne.

Quant à son visage – qu’elle tourna du côté de la porte, au moment où la porte s’ouvrit pour donner passage à Babolin et au maître d’école –, quant à son visage, disons-nous, il avait cette pâleur maladive des pauvres fleurs étiolées de nos faubourgs : ses traits étaient d’une régularité, d’une pureté admirables ; mais les contours amaigris de cette figure souffreteuse attristaient l’admiration ! Les yeux cernés, la profondeur des orbites, les regards inquiets, les méplats des joues rentrés, au lieu d’être en saillie, la bouche entrouverte comme un souvenir de famine ou de terreur, le front grave, la voix douce et harmonieuse, les paroles rares de cette enfant de treize ans, tout concourait à donner à son aspect quelque chose d’étrange et de fantastique qui eût rappelé à notre ami Pétrus, s’il se fût trouvé en face de ce charmant modèle, l’idée qu’il s’était faite de Médée enfant ou de Circé adolescente.

Il ne manquait à cette jeune fille qu’une baguette d’or, et l’encadrement des montagnes de la Thessalie ou des Abruzzes, pour être une magicienne ; il ne lui manquait qu’une tunique à fleurs de pourpre, que des perles autour des bras et dans les cheveux, pour être une enchanteresse ; il ne lui manquait qu’une couronne de nymphéas et un char de nacre traîné par deux colombes, pour être une fée.

Au reste, et afin de rentrer dans la funeste réalité, c’était – plus la poésie et une propreté étrange, au milieu de cette misère –, c’était, disons-nous, l’incarnation de la Parisienne de ces tristes faubourgs ; le manque d’air, le manque de soleil, le manque de nourriture, l’absence de ces trois éléments de la vie était dénoncée en caractères ineffaçables sur tout le corps chétif de la pauvre créature.

Disons tout de suite, au risque d’entraver notre action – dont, au reste, l’histoire de Justin et de Mina n’est qu’un épisode –, disons tout de suite ce que l’on savait de cette mystérieuse et poétique enfant.

Nous retrouverons Babolin et le maître d’école sur le seuil de la porte, où nous les laissons.

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