Chapitre 3 Le tapis-franc.
Le cabaret était plein, plus que plein : il regorgeait.
Le rez-de-chaussée – que l’on aurait peine à reconnaître en voyant le magasin charmant et coquet qui le remplace aujourd’hui –, le rez-de-chaussée se composait d’une salle basse, enfumée, humide, nauséabonde, où grouillaient, entassés dans un incroyable pêle-mêle, tout un monde d’hommes et de femmes costumés des façons les plus diverses et parmi lesquels dominaient, cependant, les déguisements de malins et de poissardes. Quelques-unes des femmes – et, il faut le dire, c’étaient les plus coquettes et les plus jolies –, quelques-unes des femmes déguisées en poissardes, décolletées jusqu’à la ceinture, les manches retroussées jusqu’à l’aisselle, barbouillées de vermillon, tachetées de mouches, quelques-unes de ces femmes, par une voix plus mâle, par un juron plus accentué qu’il ne convenait à leur robe de soie et à leur bonnet de dentelle, trahissaient un double déguisement : déguisement de costume et déguisement de sexe ; mais, par un étrange abus des fantaisies du carnaval, sans doute, ce n’étaient pas celles-là que fêtait le moins la foule d’hommes qui composait les deux tiers, à peu près, de la noble assemblée.
Tout cela, assis, debout, attablé, couché, riait, causait, chantait, sur les tons les plus incohérents, et avec une telle confusion, que la masse échappait à toute description, et que quelques détails se détachaient seuls de l’informe ensemble, et frappaient les yeux.
C’était un fouillis impénétrable, où tout se mêlait, se confondait, se perdait : les bras musculeux des hommes semblaient appartenir aux femmes ; les jambes déliées des femmes semblaient appartenir aux hommes ; une tête barbue paraissait sortir d’une gorge luxuriante ; une poitrine velue avait l’air de supporter la tête mélancolique d’une jeune fille de quinze ans ! Il eût été impossible, même à Pétrus, après avoir reconstruit à grand-peine les torses, et rendu à chacun sa tête, de distinguer à qui étaient les pieds, les jambes, les bras, les mains, tant tous ces membres étaient confondus, noués, tordus, inextricablement enchevêtrés les uns dans les autres !
Les groupes que l’on distinguait à part étaient : – un Pierrot qui faisait semblant de dormir contre la muraille, avec une Pierrette à califourchon sur ses épaules ; en sorte que le Pierrot, la tête cachée par le pourpoint de calicot de la Pierrette, avait l’air d’un géant à la tête trop petite et aux bras trop courts ; – un polichinelle qui essayait de faire le tour de la salle en portant un enfant sur chacune de ses bosses ; – un Turc qui allait sautant à cloche-pied pour prouver qu’il n’était pas ivre ; – un jeune garçon déguisé en singe, déguisement mis à la mode par Mazurier, et qui bondissait de chaise en chaise, de groupe en groupe, faisant pousser aux prêtres de la déesse Folie et du dieu Carnaval – la plus triste des déesses et le plus triste des dieux ! – les exclamations les plus inattendues, de leurs voix les plus glapissantes.
Un hourra formidable accueillit les trois amis à leur entrée dans la salle.
Le Pierrot dénonça son androgénéité en relevant le pourpoint de la Pierrette et en montrant sa seconde tête.
Le polichinelle s’arrêta dans son mouvement de rotation, comme un astre qui accrocherait une comète.
Le Turc essaya de lever les deux jambes à la fois ; ce qui amena sa chute instantanée et la rupture complète d’une table sur laquelle il tomba.
Enfin, le singe se trouva d’un bond sur les épaules de Pétrus, et se mit, au milieu des rires de la société, à effeuiller les aristocrates camélias de son chapeau.
— Si tu m’en crois, dit Jean Robert à Pétrus, nous sortirons d’ici ; le cœur me manque !
— Sortir avant d’être entré ! répondit Pétrus ; y songes-tu ? On croirait que nous avons peur, et l’on nous donnerait la chasse dans les rues de Paris, comme Sa Majesté Charles X fait aux sangliers de la forêt de Compiègne.
— Ton avis ? dit Jean Robert à Ludovic.
— Mon avis, répondit Ludovic, est, puisque nous y sommes, d’aller jusqu’au bout.
— Allons donc !
— Attention ! fit Pétrus, on nous regarde. Toi qui es un homme de théâtre, tu sais que tout dépend des débuts.
Et, allant droit à l’espèce de cratère qui s’était ouvert sous le Turc, où le corps de l’infortuné s’était englouti, et d’où ne sortaient plus que la pointe de ses bottes et l’extrémité de son aigrette :
— Seigneur musulman, dit-il, toujours coiffé de son singe, vous connaissez le mot de votre patron Mohammed ben Abd-Allah, neveu du grand Abou Taleb, prince de La Mecque ?
— Non, répondit une voix, des profondeurs de la table défoncée.
— Puisque la montagne ne vient pas à moi, je viens à la montagne !
Alors, prenant au dépourvu le singe par la peau du cou, il l’enleva de ses épaules, comme il eût fait de son chapeau, et, saluant le Turc avec le gamin, qui se débattait au bout de son bras tendu :
— Mes hommages respectueux, bon musulman ! dit-il.
Et il remit sur ses épaules l’enfant, qui se hâta de se laisser glisser tout le long de son corps, ainsi qu’il eût fait le long d’un mât de cocagne, et qui disparut en grimaçant dans un coin où ne pénétrait pas la lumière des trois ou quatre lampes qui éclairaient le bouge.
Cette preuve de courtoisie et de force combinées valut à Pétrus des applaudissements universels.
Quant au Turc, il ne répondit que fort machinalement à la politesse ; seulement, il se cramponna comme un noyé à la main que lui tendait Pétrus, lequel, d’une secousse, le remit sur ses pieds, base visiblement insuffisante, pour le moment du moins, à un monument si profondément ébranlé.
— Décidément, dit Pétrus, lorsqu’il eut accompli l’exploit que nous venons de raconter, il y a trop de monde ici… Montons au premier.
— Comme tu voudras, répondit Ludovic, quoique ce spectacle ne manque pas d’intérêt.
Un garçon qui les suivait depuis leur entrée dans l’établissement, pour s’assurer sans doute qu’il avait affaire à des consommateurs, se mêla incontinent à la conversation.
— Ces messieurs désirent monter au premier ? dit-il.
— En effet, nous n’en serions point fâchés, dit Pétrus.
— Voici l’escalier, fit le garçon en leur montrant une espèce d’échelle en colimaçon.
En le voyant, on se rappelait malgré soi l’ascension de Mathurin Régnier dans Le Mauvais Giste :
La montée était forte et de fâcheux accès.
Cependant, les trois amis s’y engagèrent au milieu des huées et des rires des masques, qui riaient et qui huaient sans savoir même pourquoi, mais pour faire le bruit avec lequel s’enivrent les gens qui ne sont que gris, et se soûlent les gens qui ne sont qu’ivres.
Au premier étage, comme au rez-de-chaussée, la salle était pleine ; c’était le même entassement de gens dans une même pièce enfumée, aux murailles curieuses, regardant à travers les déchirures d’un papier gris sale à rosaces, aux rideaux rouges avec des grecques jaunes et vertes, au plafond noir.
Vu du seuil de la porte, ce monde, qui paraissait d’un degré au-dessous de celui qu’on venait de quitter ; ce monde, éclairé, sinon obscurci, par les lueurs roussâtres et blafardes de trois ou quatre quinquets, était l’image vivante, la matérialisation tangible des idées confuses, bariolées, disparates, qui se heurtent dans le cerveau d’un homme ivre.
— Oh ! oh ! dit Jean Robert, qui était monté le premier, et qui avait poussé la porte, il paraît que l’enfer de Bordier est tout le contraire de l’enfer de Dante : plus on monte, plus on descend.
— Eh bien, qu’en dis-tu ? demanda Pétrus.
— Je dis que ce n’était qu’horrible, mais que cela devient curieux.
— Montons toujours, alors ! reprit Pétrus.
— Montons ! approuva Ludovic.
Et les trois jeunes gens reprirent leur ascension par l’escalier, de plus en plus dégradé et de plus en plus étroit.
Au second étage, même affluence, même spectacle dans un décor à peu près pareil, si ce n’est que, là, le plafond était plus bas, l’atmosphère plus épaisse, et l’air respirable plus chargé, par conséquent, de plus de vapeurs malfaisantes.
— Eh bien ? fit Ludovic.
— Qu’en dis-tu, Jean Robert ? demanda Pétrus.
— Montons toujours ! dit le poète.
Au troisième étage, c’était pis encore.
Il y avait, sur les tables et sous les tables, sur les bancs et sous les bancs, une cinquantaine de créatures humaines – si l’homme descendu au-dessous du niveau de la brute mérite encore ce nom.
Ces cinquante créatures, hommes, femmes, enfants, étaient étendus, couchés, endormis à côté d’assiettes brisées et de bouteilles en éclats, tachés par les sauces, rougis par les vins.
Un seul quinquet éclairait ténébreusement la salle.
On eût dit la lampe d’un sépulcre, si de rauques ronflements partis de quelques poitrines n’eussent hautement révélé l’existence matérielle de ces ivrognes, morts intellectuellement.
Le cœur manquait à Jean Robert ; mais Jean Robert était maître de lui : son cœur eût pu rompre, sa volonté n’eût pas plié.
Pétrus et Ludovic se regardaient, tout prêts, l’un malgré son enthousiasme, l’autre malgré sa froideur, à retourner en arrière.
Mais Jean Robert, voyant que l’escalier, en se collant à la muraille, montait à l’étage supérieur à la façon d’une échelle de meunier, Jean Robert s’engagea dans l’escalier, en disant, plus à son aise en apparence, à mesure qu’il l’était moins en réalité :
— Allons, messieurs, vous l’avez voulu ; plus haut ! plus haut !
On entrouvrit la porte du quatrième étage.
Là, la décoration restait la même, mais la scène changeait.
Cinq hommes seulement étaient attablés autour d’une table sur laquelle on distinguait des débris de charcuterie, au milieu de huit ou dix bouteilles s’élevant comme des quilles, mais moins symétriquement rangées.
Ces hommes étaient en habit de ville.
Quand nous disons qu’ils étaient en habit de ville, nous voulons dire simplement qu’ils n’étaient pas costumés et ne portaient que des blouses, des sarraus ou des vestes.
Les trois amis entrèrent ; le garçon, qui les avait suivis d’étage en étage, entra derrière eux.
Les nouveaux venus s’arrêtèrent sur le seuil de la porte, jetèrent un regard autour de la salle, et Jean Robert fit un signe qui voulait dire : « Voilà qui nous convient ! »
La pantomime était si expressive, que Pétrus répondit :
— Parbleu ! nous serons ici comme des princes !
— En effet, dit Ludovic, il ne nous manquera plus que de l’air respirable.
— Bon ! dit Pétrus, on en fera en ouvrant la fenêtre.
— Où ces messieurs veulent-ils qu’on leur dresse la table ? demanda le garçon.
— Là ! dit Jean Robert en désignant du doigt le côté de la salle opposé à celui où se trouvaient les cinq premiers occupants.
La salle était si basse de plafond, qu’il fallait forcément ôter son chapeau en entrant ; et même, en ôtant son chapeau, Jean Robert, le plus grand des trois jeunes gens, touchait le plafond de sa tête.
— Que désirent ces messieurs ? demanda le garçon.
— Six douzaines d’huîtres, six côtelettes de mouton et une omelette, répondit Pétrus.
— Combien de bouteilles ?
— Trois chablis première, avec de l’eau de Seltz, s’il y en a dans l’établissement.
À cette demande, qui sentait son aristocratie d’une lieue, un des cinq convives primitifs se tourna vers les nouveaux venus.
— Oh ! oh ! dit-il, du chablis première et de l’eau de Seltz ! nous avons affaire à des muscadins, à ce qu’il paraît !
— À des fils de famille ! répondit un second.
— Ou à des citoyens de la haute pègre ! reprit le troisième.
Et les cinq buveurs se mirent à rire. Comme les romans modernes et les Mémoires de Vidocq n’avaient pas encore familiarisé les gens de bonne société avec les termes d’argot, nos trois coureurs d’aventures ne comprirent pas qu’on venait tout simplement de les traiter de voleurs, aussi ne firent-ils qu’une médiocre attention aux rires qui suivirent cette insulte.
Jean Robert avait déjà déposé son manteau sur une chaise, et sa petite canne dans l’angle de la fenêtre.
Le garçon, de son côté, s’apprêtait à aller commander le menu du souper, quand celui des hommes qui avait parlé le premier et traité les jeunes gens de muscadins, arrêta le garçon par le pan de son tablier.
— Eh bien ? lui demanda-t-il.
— Eh bien, quoi ? répondit le garçon.
— Est-ce qu’on ne t’a pas déjà demandé des cartes ?
— Si fait.
— Alors, pourquoi n’en as-tu pas apporté ?
— Parce que vous savez bien qu’on n’en donne pas à ces heures-ci.
— La raison ?
— Demandez-la à M. Delavau.
— Qu’est-ce que c’est que M. Delavau ?
— C’est le préfet de police.
— Qu’est-ce que ça me fait, le préfet de police ?
— Ça peut ne vous rien faire, à vous ; mais ça nous ferait quelque chose, à nous.
— Ça vous ferait quoi ?
— Ça nous ferait fermer l’établissement ; ce qui nous donnerait le chagrin de ne plus vous recevoir.
— Mais alors, si l’on ne joue pas, que veux-tu que nous fassions ici ?
— On ne vous force pas d’y rester.
— Ah çà ! mais tu me fais l’effet d’un drôle pas trop poli, sais-tu bien ? et l’on préviendra le bourgeois.
— Oh ! prévenez le pape, si vous voulez !
— Et tu crois que nous allons nous contenter de cela ?
— Il le faudra bien.
— Et si nous ne sommes pas contents ?
— Eh bien, dit le garçon avec ce rire narquois qui accompagne, d’habitude, les plaisanteries des gens du peuple, si vous n’êtes pas contents, savez-vous ce que vous ferez ?
— Non.
— Vous prendrez des cartes.
— Mille tonnerres ! je crois que tu te moques de moi ? vociféra le buveur en se levant et en frappant sur la table un coup de poing qui fit sauter à six pouces de hauteur les bouteilles, les verres et les assiettes. Des cartes ! c’est justement ce que nous demandons.
Mais le garçon était déjà à moitié de l’escalier, et le buveur fut obligé de se rasseoir, n’attendant, selon toute probabilité qu’une occasion de faire éclater sa mauvaise humeur.
— Ah ! murmurait-il, il paraît que le drôle a oublié que je me nomme Jean Taureau, et que je tue un bœuf d’un coup de poing. Il faudra que je le lui rappelle.
Et, prenant sur la table une bouteille à moitié vide, il en porta le goulot à sa bouche, et la vida d’un trait.
— Jean Taureau a de la peine, murmura un des cinq convives à l’oreille de son voisin, et, je le connais, il faudra que cela retombe sur quelqu’un !
— En ce cas, répondit celui à qui cette confidence était faite, gare aux muscadins !
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