‹ Les Mohicans de Paris Tome IChapitre 37 sur 44 · Chapitre 38 Symphonie du printemps et des roses.

Chapitre 38 Symphonie du printemps et des roses.

Tel était le jeune moine qui apparaissait sur le seuil.
Il s’arrêta, frappé du spectacle qu’il avait devant les yeux.
— Ami, dit-il de sa voix triste, à laquelle il savait, dans l’occasion, donner un accent consolateur, la femme qui est couchée là n’est ni votre mère ni votre sœur, j’espère ?

— Non, répondit Colomban ; j’avais quinze ans quand j’ai perdu ma mère, et je n’ai jamais eu de sœur.

— Dieu vous conserve pour la consolation des vieux jours de votre père, Colomban.

Et il s’apprêta à s’agenouiller devant le cadavre.

— Attendez, Dominique, dit Colomban ; je vous ai envoyé chercher…

Dominique l’interrompit.

— Vous m’avez envoyé chercher, dit-il, parce que vous aviez besoin de moi. Je suis venu : me voici.

— Je vous ai envoyé chercher, ami, parce que cette femme que vous voyez couchée là, frappée comme d’un coup de foudre par la rupture d’un des gros vaisseaux du cœur, toute bonne chrétienne, toute sainte femme qu’elle était, vient de mourir sans confession…

— C’est à Dieu seul, et non pas aux hommes, à juger dans quelles dispositions elle est morte, dit le moine. Prions !

Et il s’agenouilla au chevet du lit.

Colomban, sachant qu’il y avait une garde près de la fille, un prêtre près de la mère, put dès lors vaquer aux soins de l’inhumation.

En passant, il s’informa de l’état de Carmélite.

La jeune fille, épuisée, s’était endormie sous l’influence d’une potion opiacée prescrite par le médecin.

Colomban prit tout l’argent qu’il avait chez lui, jusqu’au dernier sou ; puis il régla, avec l’église, avec les pompes funèbres, avec le conservateur du cimetière tous les détails de ce cinquième acte de la vie.

Le soir, à sept heures, il était rentré.

Il retrouva Dominique, sinon en prière, du moins en méditation, près du chevet de la morte.

L’homme de Dieu n’avait pas quitté un instant la chambre funèbre.

Colomban exigea qu’il allât prendre quelque nourriture.

Le moine ne semblait pas soumis aux besoins ordinaires de la vie ; il obéit, cependant, aux sollicitations de son ami ; mais, au bout de dix minutes, il était de retour, et avait repris sa place au chevet de la morte.

Quant à Carmélite, elle s’était réveillée avec un redoublement de délire.

Au moins la pauvre enfant, n’ayant plus la conscience de son état, ignorait tout ce qui allait se passer.

Mieux valait, à tout prendre, les cuisantes douleurs du corps que les profondes angoisses de l’âme.

Les voisines se chargèrent des soins pieux de l’ensevelissement ; un menuisier apporta la bière ; des vis furent substituées aux clous, afin qu’au fond de son délire, la pauvre Carmélite n’entendît point les coups frappés sur le cercueil de sa mère.

La mort ayant été subite, ce ne fut que le surlendemain que le corps fut porté à Saint-Jacques-du-Haut-Pas.

Frère Dominique dit la messe funèbre dans une chapelle particulière.

Puis le corps fut transporté au cimetière de l’Ouest.

Colomban accompagnait le corps avec deux ouvriers qui avaient consenti à perdre leur salaire du jour pour remplir ce religieux devoir.

La fièvre cérébrale de Carmélite suivit son cours ; admirablement traitée par le médecin, elle fut obligée de reculer pas à pas devant la science.

Au bout de huit jours, la jeune fille avait repris connaissance ; au bout de dix jours, le médecin répondait d’elle ; le quinzième jour, elle se levait.

Ses larmes coulèrent : elle était sauvée !

Cependant, la faiblesse de la pauvre enfant était telle d’abord, qu’à peine si elle pouvait articuler un son.

En rouvrant les yeux, elle avait aperçu à son chevet la loyale figure de Colomban, la dernière figure qu’elle eût vue en fermant les yeux, la première qu’elle vît en les rouvrant.

Elle fit un petit signe de tête en manière de reconnaissance et de remerciement ; puis elle sortit des draps sa main effilée par la fièvre, et la tendit au jeune homme, qui, au lieu de la serrer, la baisa respectueusement, comme si le sceau de la douleur imprimé au front de la jeune fille fût, aux yeux du noble Breton, un titre de respect aussi grand pour le moment que la couronne sur le front d’une reine.

La convalescence de Carmélite dura un mois ; ce fut au commencement de mars qu’elle reprit sa chambre, et que le jeune homme reprit la sienne.

À partir de ce jour, l’intimité commencée entre les deux jeunes gens fut interrompue.

Colomban conserva dans un pli de sa mémoire le souvenir de la beauté et de la bonté de la jeune fille.

Carmélite garda dans un coin de son cœur une reconnaissance sans bornes et une affection dévouée pour Colomban.

Mais ils cessèrent de se voir autrement que comme deux voisins habitant sur le même palier, c’est-à-dire à de rares intervalles.

Quand on se rencontrait, une petite causerie commençait sur le pas de la porte, mais c’était tout : jamais l’un n’avait franchi le pas de la porte de l’autre.

Le mois de mai arriva ; le jardin de Colomban était contigu à celui de Carmélite : une simple haie de lilas s’élevait entre ces deux jardins – moins séparés ainsi que ceux de Pyrame et de Thisbé, qui, eux, étaient séparés par un mur.

Les deux jeunes gens étaient donc en quelque sorte dans le même jardin, puisque, quand le vent agitait les lilas, la haie s’entrouvrait comme pour donner passage à leurs causeries, et que les fleurs s’éparpillaient, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre.

Un soir, à la demande de Carmélite, le jeune homme avait rouvert son piano, et tirait de cet instrument longtemps fermé, longtemps muet comme son cœur, mille notes harmonieuses qui, s’échappant par les fenêtres de sa chambre, vibraient dans l’air calme du crépuscule, puis, entrant par les fenêtres voisines, allaient caresser la jeune fille à son chevet comme les bouffées rafraîchissantes du printemps.

Elle avait donc à la fois parfum et mélodie.

Puis, au fond de tout cela, tristesse, profonde tristesse !

Pauvre Carmélite ! elle était dans la plus mauvaise ou dans la meilleure disposition pour aimer, selon, cher lecteur, que vous voudrez faire, de l’amour, une douleur ou une joie, une infortune ou un bonheur.

Maintenant, voyons, que va-t-il advenir de cette situation maladive de l’âme ?

Nous avons dit, dans un des chapitres précédents, que toutes les maisons situées à droite de cette partie de la rue du Val-de-Grâce et de la rue Saint-Jacques conduisaient à des jardins ravissants.

En effet, de ces fenêtres des jeunes gens d’où sortait tant d’harmonie et où entraient tant de parfums, voici l’adorable panorama qui se déroulait sous les yeux :

À droite, au nord, un immense enclos planté de peupliers et de grands arbres.

À gauche, au sud, une suite de jardins plantés d’acacias, de lilas, de jasmins et de cytises des Alpes à fleurs jaunes retombant en grappes.

À l’horizon, à l’ouest, comme un hamac de verdure où se couchait le soleil, le sommet des arbres du Luxembourg.

Enfin, au centre du triangle formé par ces trois points cardinaux, un des plus beaux spectacles qui puissent s’offrir aux regards d’un poète ou d’un amoureux !

Qu’on se figure un champ de roses de vingt ou vingt-cinq arpents fleurissant autour d’un petit tombeau construit au XVIIe siècle, et assez semblable, pour la forme, aux chapelles que les héritiers font élever, au Père-Lachaise, au-dessus du caveau de leur légataire décédé.

Et quand nous disons un champ de roses – une plaine des environs de Persépolis, où l’on dit qu’est née la reine des fleurs –, qu’on ne croie pas qu’il y ait le moins du monde exagération de notre part ; il est si doux déjà d’avoir, dans une ville comme Paris, cinq ou six pots de roses autour de soi, qu’il paraît peut-être fabuleux qu’on en puisse avoir sous les yeux un champ tout entier. Rien n’est plus vrai cependant, et l’on peut encore aujourd’hui, à trente ans de distance, visiter les quatre ou cinq arpents qui sont restés de ce champ biblique.

C’était donc, comme nous l’avons dit, non pas un champ de trèfle ou de luzerne, mais un vrai champ de roses qui parfumait l’air à deux lieues à la ronde.

Toutes les contrées semblaient avoir apporté dans ce jardin, autour de ce tombeau, comme si ce tombeau eût renfermé la relique d’une sainte, les plus belles roses de leur pays.

On eût dit les planches coloriées de la Monographie du rosierpubliée à cette époque par l’Anglais Lindley.

Rien n’y manquait ; aucune espèce n’était absente, aucune variété ne faisait défaut ; les cinq parties du monde figuraient là, incarnées dans leurs plus belles fleurs. C’était le rosier du Caucase, le rosier du Kamtchatka, le rosier bariolé de la Chine, le rosier turneps de la Caroline, le rosier luisant des États-Unis, le rosier de mai, le rosier de Suède, le rosier des Alpes, le rosier de Sibérie, le rosier jaune du Levant, le rosier de Nankin, le rosier de Damas, le rosier du Bengale, le rosier de Provence, le rosier de Champagne, le rosier de Saint-Cloud, le rosier de Provins – que la légende prétend avoir été apporté de Syrie à Provins par un comte de Brie, au retour des Croisades – ; enfin, c’était la collection, unique peut-être parce qu’elle était complète, des deux ou trois mille variétés de roses connues à cette époque, nombre qui s’augmente encore tous les jours, progression dont nous ne saurions trop louer les horticulteurs.

« Le titre de reine des fleurs, que mérite la rose, est devenu banal à force d’être répété, dit Le Bon Jardinier ; c’est que la rose réunit tous les genres de perfection que l’on peut désirer dans une fleur : la séduisante coquetterie de ses boutons, l’élégante disposition de ses pétales entrouverts, les contours gracieux de ses fleurs épanouies, lui donnent la perfection des formes ; il n’est pas de parfum plus doux et plus suave que le sien ; son incarnat est celui de la beauté la plus parfaite ; avec des nuances plus vives, elle imite le teint animé de la bacchante, et sa blancheur devient un emblème d’innocence et de candeur. »

Cette définition de la rose, définition colorée comme un vieux pastel du temps de Louis XV, nous servira de transition naturelle pour arriver à la fraîche beauté de notre héroïne ; en effet, quelques mots ajoutés au portrait que Le Bon Jardinier a tracé de la fleur souveraine suffiront à peindre Carmélite.

Elle était grande et flexible de taille, avec de beaux cheveux d’un châtain très foncé, qui semblaient, tant ils poussaient abondants et vigoureux, être rudes à l’œil, mais qui étaient doux comme de la soie au toucher.

Des yeux d’un bleu de saphir, des lèvres d’un rouge de corail, des dents d’un blanc de perle complétaient l’ensemble de cette belle et savoureuse créature.

Un jour, vers la fin du mois de mai, Carmélite et Colomban étaient chacun à leur fenêtre, regardant et respirant ; la jeune fille était comme éblouie du spectacle, comme enivrée du parfum.

Toute la journée, la chaleur avait été étouffante ; pendant trois ou quatre heures, il avait plu, et, vers sept heures du soir, en ouvrant sa fenêtre, Carmélite avait été émerveillée de voir tout en fleurs ce champ de rosiers qu’elle avait vu en boutons le matin. Elle ne comprenait pas plus cette subite efflorescence des plantes qu’elle n’avait compris, dans un jour de douleur dont le souvenir était toujours présent à sa mémoire, le brusque passage de la vie à la mort.

Aussi, le soir, tous deux étant descendus au jardin et se trouvant séparés seulement par la haie de lilas déjà défleurie, Carmélite interrogea-t-elle Colomban sur cette prompte métamorphose des boutons en fleurs.

Carmélite était fort ignorante en botanique ; car, à l’époque où se passent les événements que nous racontons, cette science était regardée comme assez superflue dans l’éducation d’une jeune fille. Colomban, qui plus d’une fois avait eu l’occasion de s’apercevoir de cette ignorance, commença alors, toujours à travers la mobile muraille de verdure, un cours de physiologie végétale, en dégageant cette étude charmante des mots précis mais incompréhensibles, pour les femmes surtout, dont les savants l’ont encombrée.

Il lui décrivit l’organisation des plantes avec beaucoup de simplicité, en la réduisant aux trois organes élémentaires qui, par leur réunion, constituent tous les tissus végétaux, tissus comparables, dans le principe, à une solution de gomme qui, s’épaississant bientôt, enchevêtre ses filaments déliés, entre lesquels se forment peu à peu d’innombrables petites cellules ; il lui fit comprendre que c’étaient ces trois organes élémentaires qui contenaient la matière incrustante du bois, les sucs cristallisés, la fécule, le gluten, les huiles volatiles et les diverses matières colorantes dont la principale est la matière verte.

Des organes élémentaires, il passa aux organes composés en lui parlant de l’épiderme qui leur sert de transition ; il prit une plante à l’état embryonnaire, à cette période où, naissante à peine, elle est encore adhérente à la tige maternelle, et lui fit suivre toutes les phases de la croissance jusqu’au moment où, apte à se détacher de sa souche, cette plante se reproduit à son tour.

Après avoir fait ainsi à sa jeune voisine une rapide et lucide définition de tous les organes des végétaux – racines, tiges, feuilles, bourgeons –, il lui expliqua les transformations, chez plusieurs de ces végétaux, de certains de leurs organes, soit en épines – comme dans les chardons, les épines-vinettes, les faux acacias –, soit en vrilles – comme dans la vigne, les pois et les passiflores.

Il lui fit connaître la solidarité qui existe entre tous les règnes de la nature ; comment l’homme ne peut pas plus se passer de la plante que la plante ne peut se passer de l’homme ; comment tout est établi en ce monde d’une façon si harmonique, que l’un souffrirait de l’absence de l’autre ; il lui découvrit les mystères de la nutrition chez les végétaux ; lui dit comment ils puisent à la fois par la racine et par les feuilles, dans le sol et dans l’air, les éléments nécessaires à leur développement ; il lui démontra comment la sève – qui n’est autre chose que la circulation du sang chez les plantes – s’élève de bas en haut, en lui faisant voir, par une branche de vigne fraîchement coupée, cet écoulement de la sève appelé les pleurs de la vigne ; il lui apprit, enfin, que les plantes dorment, respirent, se reproduisent comme les animaux, et il remplit sa jeune intelligence d’étonnement en lui révélant que certaines plantes ont des mouvements naturels qui contrastent avec l’immobilité ordinaire des végétaux.

Dix fois il voulut s’interrompre, de peur de la fatiguer ou tout au moins de l’ennuyer ; mais, si la nuit et le feuillage ne lui eussent pas voilé le visage de Carmélite, il y eût lu, au contraire, le plus profond ravissement.

Tout à coup, de la pathologie végétale, en voyant filer une étoile, on arriva à l’astronomie ; des fleurs parfumées de la terre, aux fleurs lumineuses du ciel ; on passa en revue les noms mythologiques donnés par les hommes à tous les mondes inconnus, objets de leur éternelle curiosité, le ciel, la terre, la mer, les temps modernes, l’antiquité, la Grèce, l’Égypte, l’Inde, ces trois aïeules du monde, furent mis à contribution pour célébrer ces premières heures d’intimité entre deux jeunes âmes pendant une belle nuit de printemps.

Ils ne songèrent pas aux hommes ; ils ne songèrent pas à eux-mêmes ; ils ne devinèrent pas un instant que les fleurs, les flots, les nuages, les étoiles, la brise, sur lesquels ils voyageaient depuis le crépuscule, devaient infailliblement les conduire peu à peu dans les régions éthérées de l’amour platonique.

Et, cependant, qu’était-ce que cette ardeur passionnée que mettait Colomban dans la description des harmonies de la nature, sinon une manifestation éclatante de l’amour le plus frais et le plus puissant qui eût jamais germé, plante de vie ou de mort, dans le cœur d’un jeune homme ?

Cette force d’attention, ce ravissement de la jeune fille pendant cette revue des merveilles de la création, qui avait passé aussi vite et presque sans laisser plus de traces que l’étoile qu’elle avait vue filer, qu’était-ce donc, sinon la révélation du premier amour ?

Et joignez à ces dispositions de dix-sept ans chez l’une, de vingt-deux ans chez l’autre, que la journée avait été orageuse, que la brise était tiède et parfumée, et qu’aux rayons du soleil, à la caresse de cette brise, tout un champ de roses, en boutons le matin, était en fleurs le soir !

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