‹ Les Mohicans de Paris Tome IIChapitre 27 sur 58 · Chapitre 71 Fin de la confession.

Chapitre 71 Fin de la confession.

— Le soleil, la lumière, amenèrent ces deux terribles fantômes du jour : le souvenir et la réflexion ! Je vis venir le soleil avec l’effroi du condamné à mort qui voit entrer, le matin, dans son cachot, le geôlier chargé de lui annoncer l’heure de l’exécution.

« Il s’agissait de prendre un parti ; mais tout en moi était terreur, incertitude, chaos, et je n’eusse jamais eu la présence d’esprit de combiner des moyens de justification, si presque tout n’eût été réglé d’avance par Orsola ; la mort même de celle-ci jetait sur tous ces événements de cette nuit fatale un vague plus grand encore, et surtout écartait de moi les soupçons ! mon adoration pour cette créature était proverbiale : on ne pouvait donc pas me soupçonner d’avoir contribué à sa mort. D’ailleurs, le chien, que l’on retrouverait mort quelque part, serait une preuve que, n’étant pas arrivé à temps pour la secourir, je l’avais vengée.

« Je n’avais sur moi aucun vestige de ce terrible témoin que rien ne fait disparaître, – le sang ! Avec quelques efforts de raison, je parvins donc à reprendre un peu de calme.

« Seulement, ce qui me remplissait de craintes, c’était la fuite de Léonie ; mais, en supposant que Léonie parlât, elle ne pouvait accuser qu’Orsola, et Orsola était morte.

« Je montai dans ma chambre, j’effaçai toutes les traces de l’orgie de la veille, j’avalai d’un trait ce qui restait dans la bouteille, je réparai un peu le désordre de ma toilette, et je me rendis tout courant chez le maire du pays. C’était une brave homme, un simple paysan, ouvrier comme je l’avais été moi-même, et à qui cette communauté de travaux de notre jeunesse avait inspiré pour moi une grande sympathie, une profonde confiance. Je lui débitai la fable qu’Orsola et moi avions préparée, c’est-à-dire que les deux enfants avaient disparu, et que leur fuite coïncidait tellement avec le départ de M. Sarranti et le vol des cent mille écus repris, la veille, chez le notaire, et enlevés de mon secrétaire brisé, que je n’hésitais pas à l’accuser de ce vol et de cet assassinat. »

— Pauvre père ! murmura Dominique en levant les mains et les yeux au ciel.

— Oui ; mais, puisque le ciel me punit, s’écria le mourant, puisque je lui rends moi-même cette pureté que j’avais ternie, il faut me pardonner, mon père ! Car comment voulez-vous que Dieu me pardonne, si vous ne me pardonnez pas ?

— Continuez, dit le moine.

— Quant à moi, voici de quelle manière j’expliquai ma tardive dénonciation. Je n’étais rentré, la veille, que très tard ; croyant tout le monde couché, j’étais monté droit à ma chambre, et m’étais couché moi-même. Le matin, je m’étais éveillé avec le jour ; n’entendant aucun bruit dans la maison, je m’étais levé ; en traversant mon cabinet, j’avais aperçu le tiroir de mon secrétaire forcé ; j’étais passé dans la chambre d’Orsola : elle était déserte ; j’étais passé dans les chambres des enfants : elles étaient vides ; j’avais appelé : personne n’avait répondu ! J’étais descendu, j’avais cherché, et enfin, dans le cellier, j’avais trouvé le cadavre d’Orsola baigné dans son sang ! La nature de la plaie ne m’avait laissé aucun doute sur la nature de sa mort : elle avait été étranglée. J’avais alors aperçu, couché sur la pelouse, le chien, qui avait rompu sa chaîne, et, dans un premier mouvement, dans un de ces mouvements de douleur qui vous mettent hors de vous-même, j’avais pris mon fusil, et envoyé une balle à Brésil, qui, blessé, avait disparu.

« Le maire crut à cette fable ; il mit mes hésitations, mes redites, ma pâleur sur le compte de mon effroi ; il me donna à sa manière toutes les consolations possibles, et, faisant prévenir par son adjoint les autorités compétentes, il revint avec moi au château.

« Je m’étais bien gardé de dire vers quelle frontière M. Sarranti avait pris la fuite ; je n’avais, vous le comprenez, qu’un désir : c’était qu’il pût sortir de France.

« Je m’enfermai dans ma chambre, abandonnant le reste du château aux investigations de la justice, et priant seulement mon ami le maire de Viry de faire que, le plus possible, on respectât ma douleur. Le brave homme se chargea de tout et me tint parole ; puis, il faut le dire, dans la journée arriva la nouvelle de la conspiration découverte : comme j’y avais compté, cette nouvelle me venait en aide. Lorsqu’on sut que M. Sarranti était un des agents les plus fanatiques du parti bonapartiste, les feuilles gouvernementales ne manquèrent point de ramasser cette accusation d’assassinat et de vol pour la jeter à la tête de tout le parti. La police eût même été désespérée – en supposant qu’elle eût eu quelques doutes – de découvrir les véritables coupables : on était heureux, en 1820, de flétrir les bonapartistes des noms d’assassins et de voleurs, comme, en 1815, on les avait flétris du nom de brigands ; et ce fut pour le gouvernement une bonne fortune de pouvoir faire peser une pareille accusation sur la tête d’un homme arrivant de Sainte-Hélène et ayant vécu dans l’intimité de l’empereur.

« Je n’eus donc aucune crainte réellement sérieuse ; tous les soupçons passèrent autour du coupable, pour se mettre à la poursuite de l’innocent ; et, tout innocent qu’il était, je doute que, s’il eût été arrêté, votre père eût pu se soustraire à l’échafaud… »

Le prêtre se leva ; il était pâle comme les draps du mourant. Cette idée de son père tombant victime d’une fausse accusation, et avec toutes les apparences de la culpabilité, l’épouvantait à le rendre fou.

— Oh ! je savais bien, moi, qu’il n’était pas coupable ! dit-il ; et, cependant, je l’aurais vu mourir sans pouvoir le sauver !… Oh ! monsieur, monsieur, vous êtes bien…

Il s’arrêta : il allait dire : « Bien infâme ! »

Le moribond courba la tête ; ce qu’il demandait, c’était que cette douleur de l’homme s’exhalât en paroles, afin qu’il ne restât plus dans le fils que la miséricorde du prêtre.

— Mais, continua le moine, malgré cet aveu que vous me faites, monsieur, une accusation terrible n’en pèsera pas moins éternellement sur la tête de mon père !

— Est-ce que je ne vais pas mourir, monsieur ? balbutia le malade.

— Alors, s’écria Dominique, après votre mort, il me sera donc permis de tout révéler ?

— Tout, monsieur ! N’est-ce pas pour cela que je bénissais la Providence de vous avoir conduit près de mon lit ?

— Ah ! fit le prêtre en respirant, mon père ! mon pauvre père !… Savez-vous, monsieur, que, s’il eût connu l’accusation qui pesait sur lui, au risque d’y perdre la tête, il fut revenu protester de son innocence ?

— Oui, mon père… Eh bien, moi mort, vous lui écrirez, et il pourra revenir ; mais, au nom du ciel, ne jetez pas la terreur et le désespoir sur le peu d’heures qui me restent à vivre !

Le prêtre fit un signe pour rassurer le mourant.

— Tenez, continua M. Gérard, laissez-moi vous faire un aveu… Depuis sept ans que le crime a été commis, eh bien – il faut que je sois d’une exécrable nature, n’est-ce pas ? –, eh bien, je n’ai pas eu un seul instant le sentiment du remords pur et isolé. Non, non : avec le remords seul j’eusse dormi, j’eusse vécu calme, heureux peut-être ; mais la terreur de la justice, l’effroi de la punition, voilà ce qui a troublé mes jours, tourmenté mes nuits !… Oh ! combien de fois, dans mes rêves, j’ai comparu devant un tribunal ! combien de fois j’ai entendu, malgré mes prières, mes larmes, mes dénégations, retentir le mot assassin ! combien de fois j’ai senti sur mon cou frissonnant le froid des ciseaux qui abattaient mes cheveux et tressailli au cahot de la fatale charrette ! combien de fois j’ai vu, en perspective à l’horizon, au-dessus de toutes les têtes, ou s’élancer les deux bras rouges, ou étinceler le couperet de la hideuse guillotine !

— Malheureux ! dit le prêtre, regardant en pitié cet homme, vivante image de la terreur, et qui, par terreur, on le sentait, pouvait devenir féroce.

— Voilà pourquoi je me suis exilé de Viry ; voilà pourquoi je suis venu demeurer à Vanves ; voilà pourquoi je fais le bien…

Le prêtre se retourna vivement à ces derniers mots.

— Oui, oui, mon père, dit le moribond, l’aumône est un manteau dont je me couvre pour qu’on ne voie pas mes habits tachés de sang ! Qui oserait, maintenant, me venir chercher au milieu de ce cortège de bonnes actions qui veillent autour de moi ?

— Celui qui vient ! dit Dominique en levant son doigt au ciel : Dieu !

— Oui, je le sais, dit le mourant, celui-là dont on se souvient quand on va mourir ; celui-là qui voit le sang à travers le manteau, le visage, à travers le masque ! mais, auprès de celui-là, mon père, j’aurai deux puissants intercesseurs : mon effroi et votre innocence !

Le malheureux n’osait pas dire ses remords.

— C’est bien, dit le prêtre ; achevez.

— Je n’ai plus que quelques mots à ajouter, mon père… Comme je vous l’ai dit, non pas ma seule, mais ma principale inquiétude, c’était la disparition de Léonie. J’allai à la préfecture de police ! je fis et fis faire toutes les démarches imaginables : jamais je n’eus aucune nouvelle de l’enfant.

« J’eus un moment l’idée de retourner à Vic-Desos ; mais là avait habité M. Sarranti, là son fils était né, là on m’avait connu pauvre, et, par jalousie, on pouvait remonter aux sources de ma fortune : j’y renonçai.

« Je voyageai ; je passai un an en Italie, un an dans les Flandres ; mais, à chaque lever de soleil qui me rappelait cette terrible aurore du 20 août, je me demandais si l’on ne découvrait pas en ce moment-là, en France, quelque indice qui viendrait, à l’étranger, se dresser tout à coup contre moi. Je rentrai en France ; je visitai la Bourgogne, puis l’Auvergne.

« Un soir, dans une chaumière où j’avais demandé l’hospitalité, j’entendis mes hôtes faire le récit de la vie d’un homme de bien, dans les plus minutieux détails. Il s’agissait d’un gentilhomme des environs d’Issoire qui, à la suite d’une querelle assez futile, s’était battu en duel et avait tué son meilleur ami. À partir de ce jour, cet homme avait vendu son château, ses fermes, ses terres, ses troupeaux, puis il avait distribué son bien aux pauvres, et demandé, à des travaux utiles, à des actions louables, l’oubli de ce meurtre involontaire – seulement, lui le faisait par remords –. Mais voici ce que je me dis : “Un homme qui aurait commis un crime réel, un meurtre véritable, n’échapperait-il pas au soupçon en se créant une réputation pareille à celle que s’est acquise ce gentilhomme ? Faisons donc, par précaution, par égoïsme, par terreur, ce qu’il a fait, lui, par remords.”

« Je revins à Paris ; je cherchai un lieu d’habitation dans les environs ; je trouvai cette maison, que j’achetai, et j’entrepris cette grande œuvre de philanthropie qui m’a valu, à moi aussi, la réputation d’homme de bien avec laquelle je vais mourir. Mais, une fois que je serai mort, mon père, ma mémoire est à vous : faites-en le sacrifice à M. Sarranti ; obtenez sa grâce comme conspirateur ; moi, je me suis chargé de prouver son innocence comme assassin. »

— Mais croira-t-on à la déposition d’un fils en faveur de son père ?

— J’ai prévu cette objection, monsieur. Levez-vous, prenez cette clef…

Le mourant tendit au moine une clef qu’il tenait cachée sous son oreiller.

— Ouvrez le deuxième tiroir du secrétaire, ajouta-t-il ; vous y trouverez un rouleau de papier scellé de trois cachets.

Dominique se leva, prit la clef, ouvrit le tiroir, et en sortit le rouleau de papier.

— Le voici, dit-il.

— N’y a-t-il rien d’écrit dessus ?

— Si fait, monsieur, il y a :

Ceci est ma confession générale devant Dieu et devant les hommes, pour être, si besoin est, rendue publique après ma mort.

Signé : Gérard Tardieu.

— C’est cela, mon père : ce papier contient, mot pour mot, et tout entier écrit de ma main, le récit que je viens de vous faire. Quand je ne serai plus, disposez-en ; je vous relève du secret de la confession.

Le moine, avec un mouvement de joie et de triomphe involontaire, serra le papier contre sa poitrine.

— Maintenant, mon père, dit le moribond, ne me consolerez-vous point par quelques paroles d’espérance ?

Le moine s’approcha, grave et lent ; on eût dit que son visage, levé au ciel, s’éclairait d’une lumière divine.

Vu ainsi, il semblait l’idéal de la charité humaine.

Le mourant, qui sentait venir le pardon, se souleva afin d’aller au-devant de lui.

— Mon frère, dit le dominicain, peut-être faudrait-il près du Seigneur une plus haute et plus puissante intercession que la mienne pour qu’il vous pardonnât ; mais, moi, comme homme, comme fils, comme prêtre, je vous pardonne !… Dieu veuille ratifier l’absolution que je le supplie de faire descendre sur votre tête ; au nom du Père, qui est la bonté ; du Fils, qui est le dévouement ; et du Saint-Esprit, qui est la foi !

Et il posa doucement ses mains pâles et blanches sur le crâne nu et décharné du moribond.

— À présent, mon père, demanda M. Gérard, que me reste-t-il à faire ?

— Priez ! dit le moine.

Puis il sortit lentement, les mains jointes, conjurant le Seigneur de permettre qu’il emportât avec lui tout ce qu’il y avait de mauvais, de misérable et de bas dans cet homme qui allait mourir.

Derrière lui, le moribond retomba sur son lit, la face contre son oreiller, et aussi immobile que si l’âme fût déjà séparée du corps.

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