‹ Les Mohicans de Paris Tome IIChapitre 29 sur 58 · Chapitre 73 La visite domiciliaire.

Chapitre 73 La visite domiciliaire.

Quant à M. Jackal, ayant appris par Salvator que Justin était le fiancé de Mina, il salua profondément le jeune homme, et lui demanda si personne n’était entré dans la chambre ni dans le jardin.

— Personne, monsieur, dit Justin.

— Vous en êtes sûr ?

— Voici la clef du jardin.

— Et celle de la chambre de mademoiselle Mina ?

— La porte est fermée en dedans.

— Ah ! fit M. Jackal.

Et, aspirant une énorme prise de tabac :

— Nous allons voir cela, dit-il.

Puis, guidé par Justin, il arriva dans une espèce de parloir placé entre la cour et le jardin, et d’où partait le corridor conduisant à la chambre de Mina.

Alors, regardant autour de lui :

— Où est la maîtresse de l’établissement ? dit M. Jackal.

En ce moment, madame Desmarets entra.

— Me voici, dit-elle.

— Les personnes que j’attendais de Paris, madame, dit Justin.

— Saviez-vous quelque chose de la disparition de mademoiselle Mina avant l’arrivée de Monsieur ? dit M. Jackal en désignant Justin.

— Non, monsieur ; je n’ai même encore aucune certitude sur cette disparition, répondit d’une voix émue et toute tremblante madame Desmarets, puisque nous ne sommes pas entrés dans la chambre de Mina.

— Nous y entrerons tout à l’heure, soyez tranquille, dit M. Jackal.

Et, abaissant ses lunettes au niveau du bout de son nez, il examina, selon son habitude, madame Desmarets par-dessus les deux verres qui, nous l’avons dit, semblaient bien plutôt destinés à lui cacher les yeux qu’à éclaircir son regard ; puis, remettant ses lunettes, il secoua la tête.

Salvator et Justin, debout, attendaient avec impatience que l’interrogatoire continuât.

— Si ces messieurs voulaient entrer au salon ? demanda madame Desmarets ; ils seraient mieux que dans ce parloir.

— Merci, répondit M. Jackal en jetant un nouveau regard autour de lui, et, remarquant qu’il avait instinctivement, et comme un général consommé, établi son camp dans une excellente position : Maintenant, madame, continua-t-il, pénétrez-vous bien de la responsabilité d’une maîtresse de pension à laquelle il manque une de ses pensionnaires, et réfléchissez avant de répondre à mes questions.

— Oh ! monsieur, je ne puis être plus douloureusement affectée que je ne le suis, dit madame Desmarets en essuyant ses larmes ; et, quant à réfléchir avant de répondre, c’est inutile, attendu que je ne répondrai que la vérité.

M. Jackal fit un petit signe d’assentiment et continua.

— À quelle heure se couchent les pensionnaires, madame ?

— À huit heures en hiver, monsieur.

— Et les sous-maîtresses ?

— À neuf heures.

— Quelques-unes veillent-elles plus tard que les autres ?

— Une seule.

— Et à quelle heure se couche-t-elle, celle-là ?

— Vers onze heures et demie ou minuit.

— Où couche-t-elle ?

— Au premier étage.

— Au-dessus de la chambre de mademoiselle Mina ?

— Non ; la personne qui veille habite une chambre donnant à la fois sur le dortoir et sur la rue, tandis que la chambre de la pauvre petite Mina donne sur le jardin.

— Et vous, madame, où habitez-vous ?

— Dans la chambre du premier, attenante au salon, et donnant sur la rue.

— Ainsi, aucune de vos fenêtres, à vous, ne donne sur le jardin ?

— Mon cabinet de toilette seulement prend jour de ce côté-là.

— À quelle heure vous êtes-vous endormie hier ?

— Vers onze heures, à peu près.

— Ah ! dit M. Jackal, faisons d’abord le tour de la maison ; venez avec moi, monsieur Salvator. Vous, monsieur Justin, restez ici et tenez compagnie à madame.

On obéissait à M. Jackal comme on eût obéi à un général d’armée. Salvator suivit l’homme de police. Justin resta avec madame Desmarets, qui tomba sur une chaise, et qui éclata en sanglots.

— Cette femme-là n’est pour rien dans l’affaire, dit M. Jackal en descendant le perron et en traversant la cour pour gagner la porte de la rue.

— À quoi voyez-vous cela ? demanda Salvator.

— À ses larmes, répondit M. Jackal : les coupables tremblent et ne pleurent pas.

M. Jackal examina la maison.

Elle formait un angle coupé par la rue et par une ruelle déserte, mais pavée.

M. Jackal s’engagea dans cette ruelle comme un limier dans la passée du gibier.

À gauche, s’élevait, sur une longueur de cinquante pas environ, le mur du jardin du pensionnat, au-dessus duquel on apercevait les arbres.

M. Jackal suivait le pied du mur avec une extrême attention. Salvator suivait M. Jackal.

L’homme de police regarda la ruelle en hochant la tête.

— Mauvaise ruelle, la nuit ! dit-il ; ces ruelles-là sont faites exprès pour les enlèvements et les vols par escalade !

Au bout de vingt-cinq pas environ, M. Jackal se baissa et ramassa un petit morceau de plâtre détaché du faîte de la muraille, puis un second, puis un troisième.

Il les examina un instant, et les enveloppa avec le plus grand soin dans son mouchoir. Puis, ramassant un morceau de tuile brisée, il le jeta doucement par-dessus le mur, afin qu’il retombât de l’autre côté.

— C’est par là qu’on a passé ? demanda Salvator.

— Nous allons voir cela tout à l’heure, dit M. Jackal. Rentrons !

Salvator et M. Jackal retrouvèrent Justin et madame Desmarets à la même place où ils les avaient laissés.

— Eh bien, monsieur ? demanda Justin.

— Cela boulotte, reprit M. Jackal.

— Oh ! par grâce, monsieur, avez-vous vu quelque chose, reconnu quelque trace ?

— Vous êtes musicien, jeune homme, et, par conséquent, vous connaissez le proverbe : « N’allons pas plus vite que le violon. » Je suis le violon ; suivez-moi, mais ne me devancez pas !… Monsieur Justin, la clef du jardin, s’il vous plaît.

Le jeune homme remit la clef à M. Jackal, et, en passant dans le corridor :

— Voici la porte de la chambre de Mina, dit-il.

— C’est bien, c’est bien ; chaque chose à son tour : nous nous en occuperons plus tard.

Et M. Jackal ouvrit la porte du jardin ; seulement, il s’arrêta sur le seuil, embrassant d’un regard tout l’ensemble des localités qu’il allait examiner en détail.

— Bon ! dit-il, c’est ici qu’il faut user de précautions et marcher comme lorsque les poules vont aux champs ! Suivez-moi si vous voulez, mais dans l’ordre que voici : moi le premier, M. Salvator le second, M. Justin le troisième, madame Desmarets la quatrième… C’est cela ! et, maintenant, emboîtons le pas !

Il était évident que M. Jackal se dirigeait vers la partie de la muraille qu’il avait déjà examinée extérieurement ; toutefois, au lieu de couper le jardin en diagonale, il suivit l’allée qui côtoyait la muraille, et qui l’obligeait à décrire un angle pareil à celui que formaient la maison et le mur.

Avant de s’éloigner, il jeta par-dessus ses lunettes un regard sur la fenêtre de la chambre de Mina : les persiennes étaient closes.

— Hum ! fit-il.

Et il se mit en marche.

L’allée, sablée de sable jaune, n’offrait rien d’extraordinaire ; mais, après avoir fait intérieurement vingt-cinq pas en retour du mur, M. Jackal s’arrêta, et, avec un rire silencieux, ramassa le morceau de tuile qu’il avait jeté pour s’en servir comme point de repère, et, montrant à Salvator une trace fraîche imprimée dans la plate-bande :

— Nous y voilà ! dit-il.

Non seulement les regards de Salvator, mais aussi ceux de Justin et de madame Desmarets se baissèrent, suivant la direction du doigt de M. Jackal.

— Alors, vous croyez que c’est par ici que la pauvre enfant a été enlevée ? demanda Salvator.

— Cela ne fait pas de doute, répondit l’homme de police.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura madame Desmarets, un enlèvement dans mon pensionnat !

— Monsieur, dit Justin, au nom du ciel, donnez-nous quelque certitude !

— Oh ! la certitude, fit M. Jackal, regardez vous-même, mon cher ami : vous l’aurez !

Et, tandis que Justin regardait, M. Jackal, qui se sentait enfin sur une trace certaine, tirait sa tabatière de sa poche et se bourrait le nez de tabac, en lorgnant la terre par-dessous ses lunettes et madame Desmarets par-dessus.

— Mais, enfin, monsieur, qu’apercevez-vous ? demanda Justin impatienté.

— Ces deux trous en terre, rejoints, comme vous voyez, par une ligne droite.

— Ne reconnaissez-vous pas la trace d’une échelle ? dit Salvator à Justin.

— Bravo ! c’est cela.

— Mais cette ligne transversale ? continua Justin.

— Allez, allez, dit M. Jackal à Salvator.

— C’est, dit celui-ci, le dernier échelon qui s’est enfoncé d’un pouce dans la terre, à cause de l’humidité du sol.

— Maintenant, reprit M. Jackal, il s’agit de savoir combien d’hommes ont dû peser sur l’échelle pour en faire entrer dans la terre les montants d’un demi-pied, et la traverse d’un pouce.

— Examinons les pas, dit Salvator.

— Oh ! les pas, c’est bien confus ! Deux hommes, d’ailleurs, peuvent avoir marché dans les mêmes pas : nous avons des gaillards qui n’ont pas d’autre système pour dissimuler leurs traces.

— Comment allez-vous faire, alors ?

— Rien de plus simple.

Puis, se tournant vers la maîtresse de pension, qui ne comprenait pas grand-chose de plus à ce que l’on disait que si l’on eût parlé arabe ou sanscrit :

— Madame, demanda M. Jackal, y a-t-il une échelle dans la maison ?

— Il y a celle du jardinier.

— Où est-elle ?

— Sous la remise, probablement.

— Et la remise ?

— Là-bas… ce petit bâtiment couvert en chaume.

— Ne bougez pas : je vais chercher l’échelle moi-même.

Et M. Jackal fit, avec assez de légèreté, un saut d’un mètre et demi à peu près, pour enjamber par-dessus de nombreuses traces que l’on voyait imprimées tant sur le sable des allées que sur les plates-bandes environnantes, et auxquelles, soumis à son esprit de méthode, il ne paraissait vouloir prêter attention que lorsque le temps de les examiner serait venu.

Au bout d’une minute, il accourait avec l’échelle.

— Assurons-nous d’abord d’une chose, dit M. Jackal.

Il dressa l’échelle et mit en rapport les deux portants avec les deux trous.

— Bon ! dit-il, voilà déjà une pièce de conviction ; il est probable que nous tenons l’échelle dont on s’est servi : les portants et les trous sont en rapport exact.

— Mais, demanda Salvator, toutes les échelles ne sont-elles pas faites à peu près sur la même mesure ?

— Celle-là est plus large que ne le sont les échelles ordinaires. Le jardinier a un apprenti, un élève, un fils, n’est-ce pas, madame Desmarets ?

— Il a un petit garçon de douze ans, monsieur.

— Voilà ! il se fait aider de l’enfant, auquel il montre son état, probablement ; et il a acheté une échelle plus large, pour que l’enfant puisse y monter en même temps que lui.

— Monsieur, dit Justin, je vous en supplie, revenons à Mina !

— Nous y revenons, monsieur ; seulement, nous y revenons par un détour.

— Oui ; mais ce détour nous fait perdre du temps.

— Mon cher monsieur, reprit l’homme de police, dans les affaires de ce genre, le temps importe peu ; de deux choses l’une : ou celui qui enlève votre fiancée l’emmène hors de France, et il est déjà bien loin pour que nous le rattrapions ; ou il compte la cacher aux environs de Paris, et, dans ce cas, avant trois jours, nous saurons où il est.

— Oh ! Dieu vous entende, monsieur Jackal !…

« Mais vous disiez que vous alliez savoir combien d’hommes avaient contribué à l’enlèvement.

— Je m’occupe de cette vérification, monsieur.

En effet, M. Jackal dressa l’échelle le long du mur, à un mètre de distance, à peu près, de l’endroit où était la première trace : puis il monta cinq ou six échelons, s’arrêtant à chaque degré, pour regarder à quelle profondeur s’enfonceraient les montants.

Les montants ne s’étaient pas enfoncés à plus de trois pouces de profondeur. Du milieu de l’échelle, M. Jackal dominait le jardin : il aperçut donc un homme en veste sur le seuil de la porte du corridor.

— Holà ! mon ami, dit-il, qui êtes-vous ?

— Je suis le jardinier de madame Desmarets, monsieur, répondit le bonhomme.

— Madame, dit M. Jackal, allez constater l’identité de cet homme, et amenez-le ici par le même chemin que nous avons pris.

Madame Desmarets obéit.

— Je vous le dis, monsieur Justin – et je vous le répète, monsieur Salvator –, cette femme n’est pour rien dans l’enlèvement de l’enfant.

Madame Desmarets revint avec le jardinier, tout étonné de trouver dans son jardin un homme monté sur son échelle.

— Mon ami, lui demanda M. Jackal, avez-vous travaillé hier au jardin ?

— Non, monsieur ; c’était hier mardi gras, et, dans une maison aussi bien tenue que celle de madame Desmarets, on ne travaille pas les jours de fête.

— Bon ! Et avant-hier ?

— Oh ! c’était le lundi gras, et, le lundi gras, je me repose.

— Et le jour précédent ?

— Le jour précédent, monsieur, c’était le dimanche gras, plus grande fête encore que le mardi.

— Ainsi, vous n’avez pas travaillé depuis trois jours, n’est-ce pas ?

— Monsieur, dit gravement le jardinier, je n’ai pas envie d’être damné !

— Bien, voilà tout ce que je voulais savoir ; de sorte que, depuis trois jours, votre échelle est dans la remise ?

— Mon échelle n’est pas dans la remise, observa le jardinier, puisque vous êtes monté dessus.

— Ce garçon est plein d’intelligence, reprit M. Jackal ; mais il y a une chose dont je réponds, c’est qu’il ne pratique pas l’enlèvement !

Le jardinier fixa sur l’homme de police de gros yeux ébaubis.

— Maintenant, mon ami, lui dit M. Jackal, faites-moi, je vous prie, le plaisir de monter près de moi.

Le bonhomme regarda madame Desmarets, pour lire dans ses yeux s’il devait obéir aux ordres de cet intrus.

— Faites ce que vous dit monsieur, répondit madame Desmarets.

Le jardinier monta deux ou trois échelons.

— Eh bien ? demanda M. Jackal à Salvator.

— Elle s’enfonce, mais pas jusqu’à la traverse, répondit celui-ci.

— Descendez, mon ami, dit M. Jackal au jardinier.

Le brave homme obéit.

— Me voilà descendu, dit-il.

— Remarquez, fit M. Jackal, comme cet homme dit peu de choses, mais comme tout ce qu’il dit est bien dit !

Le jardinier se mit à rire : le compliment le flattait.

— À présent, mon ami, poursuivit M. Jackal, prenez madame Desmarets dans vos bras.

— Oh !… fit le jardinier.

— Que dites-vous donc là, monsieur ? demanda madame Desmarets.

— Prenez madame dans vos bras, répéta M. Jackal.

— Je n’oserai jamais ! dit le jardinier.

— Et moi, je vous le défends, Pierre ! s’écria la maîtresse de pension.

M. Jackal sauta du haut en bas de l’échelle.

— Montez où j’étais, mon ami, dit-il au jardinier.

Le jardinier monta sans difficulté et prit place sur l’échelon que venait de quitter M. Jackal.

Quant à celui-ci, il s’approcha de madame Desmarets, lui passa un bras sous les épaules, l’autre sous les jarrets, et l’enleva de terre avant même qu’elle eût le temps de s’apercevoir de l’intention de M. Jackal.

— Mais, monsieur ! mais, monsieur ! criait madame Desmarets, que faites-vous donc ?

— Supposez, madame, que je suis amoureux de vous et que je vous enlève.

— En voilà une supposition ! dit le jardinier, perché sur son échelon.

— Mais, monsieur ! répétait madame Desmarets ; mais, monsieur !…

— Rassurez-vous, madame, reprit M. Jackal : ce n’est, comme le dit notre ami Pierre, qu’une supposition.

Et, tenant madame Desmarets entre ses bras, il monta quatre ou cinq échelons.

— Elle s’enfonce ! dit Salvator suivant de l’œil les montants de l’échelle, qui, en effet, disparaissaient dans le sol.

— S’enfonce-t-elle jusqu’à la traverse ? demanda M. Jackal.

— Pas tout à fait.

— Appuyez le pied sur le deuxième échelon, dit M. Jackal.

Salvator exécuta la manœuvre commandée.

— Cette fois, dit-il, elle est exactement au même point que l’autre.

— C’est bien, dit l’homme de police ; descendons tous.

Il descendit le premier, fit reprendre à madame Desmarets la ligne verticale, invita Pierre à se tenir immobile dans l’allée, et, tirant l’échelle du sol, où elle laissa une trace pareille à l’empreinte voisine :

— Mon cher monsieur Justin, dit-il, madame Desmarets est, j’imagine, un peu plus lourde que mademoiselle Mina ; moi, je suis un peu plus léger que l’homme qui emportait votre fiancée : cela fait compensation.

— Et vous en concluez… ?

— Que mademoiselle Mina a été enlevée par trois hommes, dont deux la portaient sur l’échelle, tandis que le troisième maintenait cette même échelle en appuyant le pied dessus.

— Ah ! fit Justin.

— Maintenant, reprit M. Jackal, nous allons tâcher, mon cher monsieur, de savoir quels étaient ces trois hommes.

— Ah ! je comprends, dit le jardinier, on a enlevé une de nospensionnaires !

M. Jackal abaissa ses lunettes pour regarder Pierre tout à son aise, et, quand il l’eût bien regardé :

— Madame Desmarets, dit-il, ne vous défaites jamais de ce garçon-là : c’est un trésor d’intelligence !

Puis, au jardinier :

— Mon ami, dit-il, vous pouvez reporter votre échelle sous la remise ; nous n’en avons plus besoin.

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