Chapitre 76 Où le lecteur est prié de ne pas sauter une seule ligne.
M. Jackal s’était blotti dans un coin de la voiture ; Salvator s’était établi dans l’autre.
La voiture roulait rapidement.
Salvator, malgré ce qu’il avait dit en prenant place sur la banquette, paraissait décidé à ne pas interrompre le cours des réflexions de M. Jackal ; seulement, on eût dit qu’il le couvait de l’œil : cet œil railleur, presque méprisant, M. Jackal le rencontrait toutes les fois qu’il levait les yeux.
Enfin, arriva un moment où l’explication qu’avait paru lui demander Salvator sembla à l’homme de police moins embarrassante que ce silence.
Après avoir alternativement levé et baissé ses lunettes, après avoir pris, avec une énergie croissante, deux ou trois prises de tabac, il se décida, et, interpellant le commissionnaire :
— Ne m’avez-vous pas dit, cher monsieur Salvator, que vous aviez à me parler des Valgeneuse ?
— J’avais à vous demander, cher monsieur Jackal, ce qui avait pu si rapidement vous faire changer d’opinion à l’endroit de cette petite… Faut-il dire le mot, monsieur Jackal ?
— Chut !… Nous ne sommes que nous deux : vous êtes un homme intelligent, vous ; pas amoureux…
— Qui vous dit cela ?
— Pas amoureux d’une fille enlevée, au moins ; de sorte que vous n’avez pas la tête perdue et que vous pouvez comprendre.
— Aussi ai-je parfaitement compris.
— Qu’avez-vous compris ?
— Que vous aviez peur, cher monsieur Jackal.
— Je vous en réponds ! soupira l’homme de police, qui avait au moins le courage de sa lâcheté ; c’est-à-dire que, lorsque cette jeune fille a prononcé son nom, il m’a passé un frisson dans les veines !
— Monsieur Jackal, je croyais que le premier article du Code était celui-ci : « Tous les hommes sont égaux devant la loi. »
— Cher monsieur Salvator, on met de ces articles-là dans tous les codes, comme on met en tête des ordonnances royales : « Charles, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre. » Louis XVI aussi usait de cette formule ; et on lui a coupé le cou ! Or, où voyez-vous la grâce de Dieu, cher monsieur Salvator, dans ce qui se passait sur la place de la Révolution le 21 janvier 1793, à quatre heures de l’après-midi ?
— Si bien que, d’avance – et pour avoir accusé d’un rapt, dont vous savez parfaitement qu’elle est complice, une jeune fille que vous jugez vous-même capable de commettre, un jour, quelque grand crime –, vous vous voyiez déjà destitué, incarcéré, et, qui sait ? peut-être étranglé dans votre prison, comme Toussaint Louverture ou Pichegru ?
— Ne plaisantez pas, monsieur Salvator : sur ma parole d’honneur, j’ai pensé à tout ce que vous dites.
— Ce sont donc des gens bien puissants que ces Valgeneuse ?
— Eh ! mon cher monsieur, il y a d’abord le marquis, qui a l’oreille du roi ; puis le cardinal, qui a l’oreille du pape ; puis le lieutenant…
— Qui a l’oreille du diable, dit Salvator. Ah ! je conçois ! En outre, tout cela n’est-il point affilié à je ne sais quelle société ?
M. Jackal regarda Salvator.
— Eh ! oui !… Enfin, le marquis n’est-il pas un des protecteurs de Saint-Acheul, et, à la dernière procession, n’a-t-il pas porté un des glands du dais ?
M. Jackal hocha la tête de haut en bas.
— Que c’est étrange ! dit Salvator ; moi qui croyais que les jésuites étaient une vision du Constitutionnel !
— Ah ! ouiche ! fit M. Jackal du ton d’un homme qui dirait : « Pauvre enfant, que vous êtes naïf ! »
— De sorte que vous croyez, cher monsieur Jackal, continua Salvator, qu’il y aurait risque à se frotter à ces gens-là ?
— Vous connaissez la fable du pot de terre et du pot de fer 1 ?
— Oui.
— Eh bien, faites-en l’application.
— Mais, demanda Salvator, le chef de la famille, mort il y a cinq ou six ans, n’avait donc pas d’enfants, que toute la fortune est passée à son frère ?
— C’est-à-dire, répondit M. Jackal, qu’il n’avait jamais été marié.
— Ah ! oui, je me rappelle… N’y a-t-il pas eu une histoire d’enfant naturel, de fils qui devait être adopté ou reconnu, mais qui ne l’a pas été ?
M. Jackal regarda Salvator d’un œil oblique.
— Comment savez-vous cela ? lui demanda-t-il.
— Dame, dans notre état, reprit le commissionnaire, pour peu que l’on soit observateur, on sait bien des choses ! J’ai porté des lettres d’une belle dame à un certain M. Conrad de Valgeneuse, qui demeurait rue du Bac ; par ma foi, dans l’hôtel même qu’habite aujourd’hui le marquis.
— C’est cela, c’est cela, dit M. Jackal.
— C’est une histoire fort obscure, n’est-ce pas ?
— Pas pour tout le monde, fit M. Jackal d’un air profondément satisfait de lui.
— Je comprends, dit en riant Salvator, pas pour ceux qui ont trouvé la femme !
— Eh bien, non, dit l’homme de police, par extraordinaire, il n’y avait point de femme dans toute cette affaire-là.
— Qu’y avait-il donc ? Vous savez, cher monsieur Jackal, lorsqu’on a connu un jeune homme beau, riche, heureux, et que ce jeune homme a disparu tout à coup, on n’est point fâché de savoir ce qu’il est devenu.
— C’est trop juste, d’autant plus que je puis vous dire tout, ou à peu près tout.
— Voilà un à peu près qui ressemble fort à une restriction mentale ! Auriez-vous, par hasard, vous aussi, tenu un gland du dais à cette fameuse procession de Saint-Acheul ?
— Oh ! pardieu, non ! s’écria M. Jackal : j’ai peur des jésuites ; je les protège, à charge de revanche ; je leur obéis même parfois, mais je ne les aime pas. Je vous ai dit à peu près, parce que, dans notre état, on ne peut pas toujours dire tout ce qu’on sait.
— Et puis, parfois aussi, on ne sait pas toujours tout, reprit Salvator en riant de ce rire narquois qui lui était particulier.
— Eh bien, écoutez, fit M. Jackal en regardant Salvator par-dessus ses lunettes, je vais vous dire ce que je sais : ensuite, vous me direz ce que je ne sais pas.
— C’est marché fait.
— Voici. Le chef de la famille, le marquis Charles-Emmanuel de Valgeneuse, pair de France et propriétaire d’une fortune immense qu’il avait héritée d’un oncle maternel, n’avait jamais voulu se marier, et l’on faisait honneur de ce goût de M. Emmanuel de Valgeneuse pour le célibat à un beau jeune homme qui s’appelait M. Conrad tout court, et que, peu à peu, les familiers de la maison, puis les amis du marquis, puis enfin les étrangers, finirent par appeler M. Conrad de Valgeneuse.
— N’était-ce pas son nom ?
— Pas tout à fait : le beau jeune homme était un enfant de l’amour, un péché de jeunesse du marquis, lequel ne voyait que par les yeux de M. Conrad.
— Mais comment, aimant le jeune homme à ce point-là, cher monsieur Jackal, demanda Salvator, le marquis a-t-il laissé toute sa fortune au frère, au neveu, à la nièce, tandis que le beau jeune homme est mort, m’a-t-on dit, dans la misère ?
— Ah ! cela tient justement à ce que son père l’aimait trop ! Vous savez, il y a un proverbe qui dit : « L’excès en tout est un défaut. »
— Oui, en effet, il m’a semblé que le pauvre marquis – qui est mort subitement, n’est-ce pas ? demanda Salvator – aimait beaucoup ce jeune homme.
M. Jackal regarda, cette fois, Salvator par-dessous ses lunettes.
— Il l’aimait tant, mon cher monsieur, reprit-il, que, comme je vous le disais, ce trop grand amour fut cause de la ruine du jeune homme.
— Explique-moi cela.
— Il y a deux manières de procéder vis-à-vis d’un enfant naturel. La première, qui est fort simple et à la portée de tout le monde, consiste à déclarer qu’on est le père de l’enfant, au moment où on le fait enregistrer à la mairie ; ou bien, si quelque raison vous a empêché de remplir cette formalité, on y supplée en signant un acte de reconnaissance par-devant notaire ; seulement, dans ce cas-là, tout en laissant votre nom à l’enfant, vous ne pouvez lui laisser que le cinquième de votre fortune. La seconde manière est d’attendre que l’on ait cinquante ans, et, le jour où l’on a cinquante ans, de faire venir un notaire et d’adopter l’enfant, la loi ne permettant pas que l’adoption puisse avoir lieu avant cet âge ; alors, vous pouvez donner à votre enfant adoptif, non seulement votre nom, mais encore toute votre fortune. Ce fut ce dernier moyen que préféra M. de Valgeneuse ; en conséquence, le jour où il eut atteint sa cinquantième année, il fit venir un notaire, s’enferma avec lui dans son cabinet, et dressa l’acte d’adoption ; mais, au moment où il prenait la plume pour le signer, la fatalité voulut que le marquis Emmanuel fût frappé d’une apoplexie foudroyante !
— Au moment où il prenait la plume pour signer, ou bien au moment où il posait la plume après avoir signé ? demanda Salvator.
Cette fois, M. Jackal enleva ses lunettes tout à fait, et, regardant Salvator en face :
— Ma foi, monsieur Salvator, dit-il, si vous savez cela, vous en savez plus que moi, et plus que tout le monde ; car la question fut là ; l’acte était-il signé ou à signer ? That is the question ! comme dit Hamlet. Quant au marquis, il n’en put rien dire, par cette excellente raison que, bien qu’il ait survécu trois jours à l’accident, il ne reprit pas un instant connaissance.
— Voyons, monsieur Jackal, dit Salvator, franchement, en tête à tête comme nous voilà, quel est votre avis, à vous ?
— Mon avis est, répondit M. Jackal esquivant la question, que la famille fut peut-être un peu dure envers le pauvre M. Conrad.
— Un peu dure ? Bah ! dit Salvator, du moment où l’acte n’était point signé, où le notaire l’affirmait, du moins, quels égards devait-on à un bâtard ?
— Il était de notoriété publique que ce bâtard était le fils du marquis Emmanuel, hasarda M. Jackal.
— Oui ; seulement, si l’on admettait cela, il fallait donner au jeune homme au moins le cinquième de cette fortune à laquelle il eût eu droit s’il avait été reconnu ; et, le cinquième de cette fortune, c’était quelque chose comme deux millions !… Mieux valait tout nier, hériter du siège à la chambre des pairs, hériter du titre, hériter de la fortune, et chasser le bâtard… N’est-ce pas ce que l’on fit, cher monsieur Jackal, et ne chassa-t-on pas le bâtard ?
— Lequel, du reste, sortit fort dignement, à ce qu’il paraît, laissant ses chevaux dans les écuries, ses voitures dans les remises, ses billets de banque dans le secrétaire, n’emportant – ses ennemis eux-mêmes lui rendirent cette justice – que deux mille francs qu’il crut bien à lui, les ayant gagnés la veille à l’écarté.
— Diable ! dit Salvator, une jeune homme habitué à la dépense, comme l’était M. Conrad, ne va pas loin avec deux mille francs !
— Eh bien ! c’est ce qui vous trompe, mon cher monsieur, reprit l’homme de police ; nous avons l’œil sur ces fils de famille ruinés, nous autres protecteurs de la société : avec ces deux mille francs, il vécut près de quinze mois, essayant de tous les moyens honnêtes de gagner sa vie, comme maître de musique, comme maître de dessin, comme maître d’anglais et d’allemand – car il était fort instruit, le pauvre garçon ! – ; mais rien ne lui réussit : il ne trouva d’emploi nulle part ; si bien, qu’un jour, ma foi, poussé à bout, à ce qu’il paraît, voyant qu’il n’y avait plus pour lui possibilité de vivre sans se faire homme entretenu, souteneur de filles et escroc, il prit tout simplement la résolution d’en finir avec l’existence, acheta un pistolet chez Lepage – le pistolet a été reconnu par celui qui l’avait vendu –, et alla faire un dernier tour aux Tuileries, aux Champs-Élysées et au Bois, pour prendre congé de ses anciens camarades et de ses anciennes maîtresses, revint par la rue Saint-Honoré, entra dans l’église Saint-Roch, y fit sa prière ; puis, de là, regagna la rue de Buffon, où il avait une modeste petite chambre…
— Et, une fois dans cette modeste petite chambre, que fit-il ? demanda Salvator.
— Mon Dieu, il fit ce que vienne de faire Colomban et Carmélite. Il écrivit une longue lettre, non pas à ses amis – il n’en avait pas, ou, du moins, depuis le jour où il avait été chassé par son oncle et ses cousins de l’hôtel de la rue du Bac, il n’en avait plus –, mais au commissaire de police de son quartier ; dans cette lettre, il racontait tout ce qu’il avait souffert depuis quinze mois, la lutte qu’il avait soutenue, l’impossibilité où il était de la poursuivre plus longtemps, et le parti qu’il avait pris de se brûler la cervelle pour rester honnête homme ; après quoi, il se coucha, alluma sa bougie, lut quelques pages de la Nouvelle Héloise2 sur le suicide, et se brûla la cervelle.
— Par ma foi, mon cher monsieur Jackal, dit Salvator, vous êtes un véritable journal !
— Oh ! dit l’homme de police, il n’y a pas grand mérite à moi de vous donner ces détails : les suicides rentrent dans ma spécialité, et c’est moi qui ai fait le procès-verbal du suicide de M. Conrad.
— Vraiment ?
— Oui.
— Alors c’est à vous, cher monsieur Jackal, que ce pauvre jeune homme doit les derniers soins qui lui ont été rendus et la constatation de sa mort ?
— La constatation ne fut pas difficile : le pistolet avait été déchargé à bout portant ; la moitié du visage était enlevée, et ce qui en restait était brûlé ; aussi la constatation fut-elle faite plutôt par la lettre que par la reconnaissance d’une identité devenue impossible à cause de la mutilation du corps.
— Les Valgeneuse, je le présume, furent avertis de la catastrophe ?
— Ce fut moi-même qui leur en portai la nouvelle, avec un double du procès-verbal.
— Laquelle nouvelle et lequel procès-verbal durent faire une profonde impression sur eux ?
— Oui, mon cher monsieur, une profonde impression, profondément agréable.
— Je comprends : l’existence de ce jeune homme les inquiétait !
— Aussi me prièrent-ils de veiller avec soin aux derniers détails, me remettant une somme de cinq cents francs, de manière que les choses se fissent convenablement…
— Oh ! les nobles parents ! fit Salvator.
— Me recommandant de leur apporter le double du procès-verbal d’inhumation, comme je leur avais apporté le double du procès-verbal de suicide.
— Ce que vous fîtes, j’espère, monsieur Jackal ?
— En conscience, je puis le dire : je conduisis le corbillard au cimetière du Père-Lachaise ; je fis descendre la bière devant moi dans un terrain acheté à perpétuité ; je donnai l’ordre de mettre sur la tombe une pierre où fût gravé ce simple nom : Conrad, et j’aillai dire à M. le marquis de Valgeneuse qu’il pouvait être tranquille jusqu’au jour de la résurrection éternelle, et qu’il ne reverrait probablement son neveu que dans la vallée de Josaphat.
— Et, dans cette croyance, dit Salvator, toute la famille dort sur les deux oreilles ?
— Que voulez-vous qu’ils craignent ?
— Eh ! eh ! on a vu des choses si extraordinaires !
— Que peut-il arriver ?
— Cher monsieur Jackal, nous sommes au Bas-Meudon ; auriez-vous la bonté de faire arrêter ?
M. Jackal tira le cordon qui donnait au cocher le signal de faire halte. Le cocher arrêta ses chevaux. Salvator ouvrit la portière et descendit.
— Pardon, dit M. Jackal, vous n’avez pas répondu.
— À quoi ? demanda Salvator.
— À cette question : « Que peut-il arriver ? »
— Au sujet de Conrad ?
— Oui.
— Eh bien, cher monsieur Jackal, il peut arriver que Conrad ne soit pas mort ; que, par conséquent, il n’attende point pour reparaître le jour de la résurrection éternelle, et que M. le marquis de Valgeneuse le rencontre autre part que dans la vallée de Josaphat… Adieu, cher monsieur Jackal.
Et, refermant la portière, Salvator laissa l’homme de police si étourdi, que ce fut lui qui, à la place de ce dernier, fut obligé de dire :
— Cocher, rue de Jérusalem !
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