‹ Les Mohicans de Paris Tome IIChapitre 34 sur 58 · Chapitre 78 Où Ludovic prend la responsabilité.

Chapitre 78 Où Ludovic prend la responsabilité.

Les deux médecins s’arrêtèrent dans l’antichambre. Il était impossible de voir une plus vivante image de la routine et de la science.
— Voulez-vous me faire l’amitié de me dire, mon jeune ami, demanda M. Pilloy, pourquoi vous m’avez amené ici ?

— Mais, répondit Ludovic, d’abord pour ne point fatiguer le malade par une discussion.

— Bon ! puisque c’est un homme mort !

— Raison de plus, si c’est votre avis, pour ne pas l’exprimer devant lui.

— Ah çà ! croyez-vous donc, dit l’ancien chirurgien-major, que les hommes de notre génération soient des femmelettes comme le sont ceux de la vôtre ? J’étais là, monsieur, et je servais d’aide à Larrey quand il a coupé les deux jambes au brave Montebello 1 ; il y a eu une discussion de cinq minutes pour savoir si on lui ferait l’opération ou si on le laisserait mourir sans le tourmenter davantage ; vous imaginez-vous qu’on se soit caché de lui ? Non, monsieur ; il prit part à la discussion, comme s’il se fût agi d’un étranger, et je l’entends encore dire d’une voix aussi ferme que s’il eût crié : « En avant ! Coupez, morbleu ! coupez ! »

— Il est possible, monsieur, dit Ludovic, que, lorsqu’on opère sur un champ de bataille, au milieu de quinze ou vingt mille blessés, on n’ait pas le temps de se plier à toutes ces délicatesses qui, selon vous, méritent à notre génération le titre de génération de femmelettes ; mais nous ne sommes point ici sur un champ de bataille ; M. Gérard n’est point un maréchal de France comme le brave Montebello ; c’est un homme fort abattu de sa position, ayant, à ce qui m’est apparu du moins, grande peur de mourir, et chez lequel l’imagination frappée peut, il me semble, agir plus fatalement encore que la maladie.

— À propos de maladie, vous me disiez, monsieur, que vous n’étiez pas du même avis que moi.

— Sur la maladie, c’est vrai.

— Et quel est votre avis ?

— Que vous faites erreur, monsieur, en traitant le malade pour une gastrite.

— Comment, je fais erreur ?

— Oui, en supposant, je vous le répète, M. Gérard atteint d’une gastrite.

— Mais je ne suppose pas, monsieur, j’affirme !

— Eh bien, je crois, moi, le malade atteint d’un autre mal que celui que vous affirmez.

— Alors, vous prétendez, monsieur… ?

— À mon tour, je ne prétends pas, monsieur, j’affirme !

— Vous affirmez que M. Gérard… ?

— N’est point atteint d’une gastrite ; c’est la troisième fois que j’ai l’honneur de vous le dire.

— Mais que diable voulez-vous donc qu’il ait, s’il n’a pas une gastrite ? s’écria le vieux chirurgien stupéfait.

— Il a tout simplement une pneumonie, monsieur, dit froidement Ludovic.

— Une pneumonie ? Ah ! vous appelez cela une pneumonie !

— Pas autre chose.

— Alors vous affirmez peut-être aussi que vous allez le tirer de là ?

— Oh ! quant à cela, monsieur, je ne l’affirme pas ; je me contente de l’espérer.

— Et peut-on connaître le remède souverain que vous allez employer ?

— Je vais y songer, cher confrère, si toutefois vous m’en donnez la permission.

— Comment donc ! vous me demandez la permission de sauver mon plus vieil ami ?

— Je vous demande la permission de traiter un malade qui est à vous.

— Je vous la donne cent fois, mille fois ! Plût à Dieu que cela servît à quelque chose ; mais, si vous voulez mon avis, je doute que le pauvre garçon voie le soleil de demain.

— Je vais donc tenter l’impossible, répondit Ludovic, conservant toujours la même politesse et le même respect envers un médecin qui était son aîné par droit de naissance, sinon de science.

— L’impossible est le mot, dit le vieux chirurgien, ne comprenant pas cette déférence de Ludovic, qu’il prenait pour de l’hésitation.

— Maintenant, qu’avez-vous fait jusqu’ici, mon honorable confrère ? dit Ludovic pour la forme.

— J’ai pratiqué deux saignées, posé les sangsues à l’estomac, et mis le malade à une diète absolue.

Un sourire effleura les lèvres de Ludovic, sourire éclos bien plus sous la compassion que lui inspirait le malade que sous l’ironie que devait lui inspirer cette panacée universelle si fort à la mode à cette époque : les sangsues et la diète – cette autre sangsue de l’estomac.

Les deux praticiens en étaient là de la discussion, quand quelques paysans, impatients du miracle qu’avait dû opérer la présence d’un second médecin, firent irruption dans l’antichambre du philanthrope de Vanves.

— Eh bien, crièrent-ils tous à la fois, va-t-il mieux ? est-il sauvé ?

Le vieux chirurgien, qui avait l’habitude de s’entendre crier ces mêmes paroles aux oreilles toutes les fois qu’il sortait de chez l’honnête M. Gérard, crut encore que c’était à lui qu’elles s’adressaient.

Mais hélas, si l’onde est changeante, si la femme est plus changeante que l’onde, il y a une chose qui est mille fois plus changeante que l’onde et la femme à la fois : c’est la foule.

Aussi un des paysans qui avait le plus excité Ludovic à entrer dans la maison du bienfaiteur commun répondit-il assez grossièrement au vieux chirurgien qui disait : « Nous ferons ce que nous pourrons, mes amis, soyez tranquilles. »

— Ce n’est point à vous que nous demandons cela.

Sans doute alors le digne M. Pilloy, qui avait aidé notre illustre ami Larrey à couper les deux jambes du brave Montebello, fit-il la même réflexion que nous sur la foule ; seulement, il la fit une seconde trop tard. Aussi s’en dédommagea-t-il en fronça le sourcil et en formant presque, à part lui, le vœu impie que la science fanfaronne du jeune praticien reçut, à l’endroit du malade, un échec éclatant, afin de lui faire partager cette somme de dédain que les villageois professaient maintenant pour lui.

Un autre paysan s’adressa directement à Ludovic.

— Eh bien, lui dit-il, faisant à la fois la demande et la réponse, comment l’avez-vous trouvé ? Il est bien mal, n’est-ce pas ?

— Il n’y a plus d’espoir, n’est-ce pas, monsieur ? demanda un second.

— Il n’en reviendra point, n’est-ce pas, monsieur ? dit un troisième.

— Mes amis, répondit Ludovic, tant que le malade n’est pas mort, il faut avoir confiance, non pas dans l’art du médecin, mais dans la nature ; et, Dieu merci ! M. Gérard n’est pas mort.

Ce fut un hourra poussé par la foule.

— Vous le sauverez donc ? demandèrent vingt voix.

— J’y ferai tous mes efforts, dit Ludovic.

— Oh ! sauvez-le ! sauvez-le, monsieur ! lui cria-t-on de tous côtés. À ces cris, Marianne avait entrouvert la porte de la chambre.

— Que se passe-t-il donc ? lui demanda le malade, que tout ce tumulte brisait ; ne peut-on me laisser mourir tranquille ?

— Oh ! monsieur, dit la brave femme, il ne s’agit plus de mourir !

— Comment ! s’écria le malade, il ne s’agit plus de mourir ?

Et ses yeux, qu’on eût crus éteints, lancèrent une double flamme.

— Non, monsieur ; le jeune médecin qui est venu dit aux paysans qu’il vous sauvera peut-être.

— Ah ! peut-être ! reprit M. Gérard en laissant retomber sa tête sur l’oreiller. En tout cas, Marianne, qu’il ne s’éloigne pas ! au nom du ciel, qu’il ne s’éloigne pas !

Puis, écrasé par cet effort, il resta immobile, ne vivant plus, en apparence, que par l’espèce de sifflement que produisait son souffle en s’échappant de sa poitrine.

— Messieurs, messieurs, dit la garde-malade, M. Gérard se trouve mal ; on dirait qu’il va passer !

Ludovic rentra vivement, prit la main, tâta le pouls.

— Ce n’est rien, dit-il ; c’est une syncope causée par l’émotion. Du courage, monsieur !

Le malade poussa un soupir.

Marianne avait toutes les peines du monde à empêcher la foule d’envahir la chambre.

— Sans doute, dit le vieux médecin à son jeune confrère, vous n’allez pas vous borner, monsieur, à dire au malade : « Du courage ! » vous lui ordonnerez quelque chose ?

— Donnez-moi du papier, une plume et de l’encre, dit Ludovic en s’adressant à la garde-malade ; je vais vous écrire une ordonnance.

Ce fut à qui trouverait le plus tôt possible les objets demandés.

Le malade qui, sur le mot peut-être, avait reperdu l’espoir un instant conçu, se démenait dans son lit, joignant les mains, et exprimant par ses paroles cette prière : « Au nom du Seigneur Dieu, laissez-moi donc mourir tranquille ! »

Mais personne ne faisait attention à la mort cruelle qu’on lui infligeait, tant tout le monde avait le désir de lui conserver la vie.

Ludovic chercha une place où écrire l’ordonnance ; mais tous les meubles étaient encombrés de fioles, de pots, de verres, d’assiettes, de soucoupes de tous genres.

Les paysans, voyant l’embarras du jeune homme, lui offrirent les uns leurs dos, les autres leurs genoux.

Ludovic trouva un dos convenable et s’en servit comme d’une table pour écrire l’ordonnance.

— Envoyez chercher cela immédiatement, dit-il à la garde-malade.

Il n’avait pas formulé ce désir, que l’ordonnance, arrachée de ses mains, passait dans celle de quatre ou cinq des assistants se disputant cette joie d’être utiles à M. Gérard.

Enfin un boiteux se rendit maître du précieux papier, et, clopin-clopant, partit le plus vite qu’il put.

— Ma bonne dame, dit Ludovic à la garde-malade, toutes les demi-heures, vous donnerez à M. Gérard une demi-cuillerée de la potion que l’on va vous rapporter ; vous entendez ? pas plus ni moins souvent que toutes les demi-heures, pas plus d’une demi-cuillerée ; il n’y a que cela qui puisse le sauver.

— Toutes les demi-heures, une demi-cuillerée, répéta la garde-malade.

— Oui, c’est cela, très bien !… Il faut absolument que je retourne à Paris.

Le malade poussa un soupir ; il lui semblait que le reste de son existence l’abandonnât. Ludovic entendit ce soupir, ardente prière de l’homme désespéré.

— Il faut que je retourne à Paris, dit-il ; mais, dans trois heures, je reviendrai voir l’effet que la potion aura produit.

— Et vous êtes sûr, alors, grogna le vieux médecin, que votre potion le sauvera ?

— Sûr n’est pas le mot, mon cher confrère, vous le savez mieux que personne, l’homme n’est jamais sûr de rien ; mais…

Ludovic jeta encore un coup d’œil sur le mourant.

— Mais je l’espère ! dit-il.

Ce dernier mot souleva un nouveau hourra de joie dans la foule.

Le malade rassembla ses forces, et, se soulevant sur son lit :

— Trois heures, monsieur, dit-il ; tâchez de ne pas être plus longtemps !

— Je vous le promets, monsieur.

— Je compterai les minutes, dit le malade en essuyant avec son mouchoir son front couvert d’une sueur qu’on eût pu prendre pour celle de l’agonie.

Sur ces mots, Ludovic sortit avec son vieux confrère, l’invitant à passer le premier, s’inclinant devant lui, lui donnant, en un mot, sous les yeux de la foule, toutes les marques de respect que l’on doit à un aîné et à un supérieur.

Ludovic, comme il l’avait dit, prit le chemin de Paris, cherchant, cette fois, un cabriolet, un fiacre, un véhicule quelconque pour être plus tôt de retour.

Le chirurgien le suivit, plein de rancune et sans desserrer les dents.

Ludovic crut, de son côté, que ce n’était point à lui de parler le premier, même pour prendre congé de son confrère.

Ce silence eût certainement duré jusqu’à leur séparation, si le boiteux, qui était allé chez le pharmacien, ne fût point arrivé au-devant des deux rivaux pour leur délier la langue.

Le boiteux montra à Ludovic la potion qui venait de lui être remise.

— Est-ce cela, monsieur ? demanda-t-il.

— Oui, mon ami, répondit Ludovic en regardant la fiole, et dis bien à la garde-malade de suivre de point en point mon ordonnance.

Cette rencontre servit à M. Pilloy de prétexte pour prendre la parole.

— Vous croyez peut-être, mon cher confrère, que je ne sais pas ce que contient cette fiole ? demanda-t-il.

— Pourquoi vous ferais-je cette injure, monsieur ? demanda Ludovic.

— C’est de l’émétique que vous lui donnez là.

— En effet, c’est de l’émétique.

— Parbleu ! dit M. Pilloy, il faut bien que vous lui donniez de l’émétique, puisque vous croyez à une pneumonie !

— Monsieur, dit froidement Ludovic, j’ai un tel respect pour votre science et votre expérience, que je souhaiterais de me tromper, si ce n’était souhaiter en même temps la mort du malade.

Et, sur ces mots, Ludovic, n’apercevant à l’horizon aucun fiacre ni aucun cabriolet, prit, à travers champs, un sentier qui paraissait devoir le conduire à sa destination plus vite que ne l’eût fait la grande route.

De son côté, le vieux médecin, curieux de savoir l’effet qu’allait produire la potion sur son ami mourant, revint à Vanves, et deux heures et demie juste après le départ de Ludovic, il était au chevet du malade, qui, cette fois, ne le vit pas s’y installer sans une certaine répugnance.

Un tel empressement surprit les villageois qui le virent entrer ; il surprit bien davantage encore la garde-malade, qui, habituée à attendre M. Pilloy fort longtemps lorsqu’on l’appelait, fut tout étonnée de le voir accourir lorsqu’on ne l’appelait pas ; toutefois, l’ex-chirurgien-major ne se donna même pas la peine de motiver sa visite inattendue.

Il essaya d’interroger M. Gérard ; mais celui-ci, soit défiance, soit que sa faiblesse fût augmentée, refusa de lui répondre. Alors, se retournant du côté de la garde-malade :

— Eh bien, ma chère Marianne, demanda-t-il, quoi de nouveau ?

— Ah ! monsieur, répondit la bonne femme, cela va bien petitement !

— Lui avez-vous administré la fameuse potion ?

— Oui, monsieur.

— Quel effet a-t-elle produit ?

— Mauvais effet, mauvais effet, cher monsieur Pilloy !

— Quel effet, encore ? demanda le vieux chirurgien en se frottant sournoisement les mains.

— Il a vomi, monsieur.

— Là, j’en étais sûr ! Par bonheur, je ne suis pas responsable des suites, et, s’il meurt, ce n’est pas moi qui l’aurai tué !

— Non, c’est vrai, dit la bonne femme ; mais c’est vous qui l’aviez condamné.

— Parbleu ! dit le chirurgien-major de la grande armée, on condamne toujours ; sans cela, si un malade mourait – ce qui arrive quelquefois –, on viendrait dire au médecin : « Il est mort, et vous ne l’aviez pas condamné ! » De cette façon, l’honneur de la médecine est sauvé.

— Oui, reprit Marianne, et, si le malade en revient, l’honneur du médecin s’en accroît.

Les récriminations du vieux chirurgien et les observations médico-philosophiques de la garde-malade durèrent une demi-heure.

Au bout de cette demi-heure, Ludovic arriva.

Il entra juste au moment où M. Pilloy, sans pitié pour son meilleur ami – la science est comme Saturne, elle dévore ses enfants ! – il entra, disons-nous, au moment où M. Pilloy, voyant le malade rendre presque immédiatement la cuillerée d’eau émétisée qu’il venait de prendre, disait, en regardant M. Gérard, dont la figure contractée exprimait la souffrance :

— Décidément, il est perdu !

Ludovic entendit ces mots ; mais, n’y faisant aucune attention, il alla droit au malade, le regarda attentivement, puis lui prit le pouls.

Au bout d’une minute – minute pleine d’anxiété pour ce brave cœur, pleine d’inquiétude d’une tout autre nature pour le vieux chirurgien –, au bout d’une minute, il releva le front.

Son visage, examiné à la fois par le médecin, par la garde-malade et par le mourant, exprimait la satisfaction la plus complète.

— Cela va bien ! dit-il.

— Comment, cela va bien ? demanda M. Pilloy stupéfait.

— Oui, le pouls s’est relevé.

— Ah ! c’est à cela que vous jugez qu’il va mieux ?

— Certainement.

— Mais, malheureux jeune homme, il a vomi !

— Il a vomi ? répéta Ludovic en regardant Marianne.

— Vous voyez bien qu’il est perdu ?

— Au contraire, dit tranquillement Ludovic, s’il a vomi, il est sauvé !

— Vous répondez de la vie de mon meilleur ami ? reprit M. Pilloy furieux.

— Oui, monsieur, dit Ludovic, sur ma tête !

Le vieux médecin prit son chapeau et sortit avec la mine d’un algébriste auquel on soutient que deux et deux font cinq.

Ludovic écrivit une autre ordonnance et la remit à la garde-malade.

— Madame, lui dit-il, j’ai pris la responsabilité ! vous savez ce que cela signifie en termes de médecine ? Que mes ordonnances soient exécutées à la lettre, que l’on n’en suive pas d’autres, et M. Gérard est sauvé !

Le moribond poussa un cri de joie, saisit la main du jeune homme, et, avant que celui-ci eût pu s’en défendre, y appliqua ses lèvres.

Mais, presque aussitôt, sa figure parut se décomposer sous l’influence d’une indicible terreur.

— Et le moine ! et le moine ! murmura-t-il en retombant écrasé sur son traversin.

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