Chapitre 84 Le général comte Herbel de Courtenay.
La dissolution de l’armée de Condé jeta en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Espagne, en Portugal, aux États-Unis, en Chine, au Pérou, au Kamtschatka, en un mot sur tous les points du globe, des milliers d’émigrés qui finirent par où ils eussent dû commencer, c’est-à-dire qui, au lieu de porter les armes contre la France, demandèrent aux arts, aux sciences, au commerce, à l’agriculture, des moyens de subsister.
M. le marquis de Boisfranc, capitaine de dragons du prince de Condé, se fit libraire à Leipzig ; M. le comte de Caumont-la-Force se fit relieur à Londres ; M. le marquis de la Maison-Fort se fit imprimeur à Brunswick ; M. le baron Mounier établit une maison d’éducation à Weimar ; M. le comte de la Fraylaie se fit maître de dessin ; M. le chevalier de Payen, maître d’écriture ; M. le chevalier de Botheref, maître d’escrime ; M. le comte de Pontual, maître de danse ; M. le duc d’Orléans, maître de mathématiques ; M. le comte de Las-Cazes, M. le chevalier de Hervé, M. l’abbé de Levizac, M. le comte de Pomblanc, se firent maîtres de langue française ; M. le marquis de Chavannes entreprit le commerce du charbon de terre ; M. le comte de Cornullier-Lucinières trouva une place de jardinier ; enfin la famille de Polignac alla, dans l’Ukraine et la Lituanie, cultiver la terre comme faisaient Dupont de Nemours à New York, le comte de la Tour du Pin sur les rives de la Delaware, et le marquis de Lezay-Marnesia sur les rives du Scioto.
Le comte Herbel se réfugia, lui, en Angleterre, et songea, comme les autres, à se pourvoir d’une industrie qui pût le faire vivre ; seulement, le comte Herbel, aîné d’une grande famille, propriétaire d’une immense fortune qui avait été confisquée par la nation comme bien d’émigré, le comte Herbel ne savait que se battre : il était donc on ne peut plus embarrassé.
Il eut un moment la pensée d’accepter l’offre que lui faisait un capitaine de dragons de lui donner gratuitement des leçons de guitare, afin qu’il pût l’enseigner fructueusement aux autres ; mais le général, convaincu de la décadence prochaine de l’instrument, refusa l’offre du capitaine, et se mit à chercher avec obstination un état à la fois plus lucratif et moins agaçant.
Un soir, en se promenant sur le bord de la Tamise, il vit un gamin anglais occupé gravement à tailler, avec un canif, un morceau de bois d’un pied de longueur environ.
Il s’arrêta, regarda le gamin, lui sourit avec bienveillance lorsque celui-ci le regarda à son tour, et, peu à peu, il vit le morceau de bois devenir une coque de navire, puis la carène d’un brick de dix canons en miniature. Il se souvint avoir autrefois, avec son frère cadet – marin enragé dont nous aurons à nous occuper bientôt, en sa qualité de père de Pétrus –, taillé, lui aussi, fils de l’Océan, enfant des grèves bretonnes, de petits bâtiments que s’arrachaient ses jeunes camarades.
Avant de rentrer chez lui, le comte acheta du sapin, des outils, et, à partir de ce jour, se mit à fabriquer des bâtiments de toutes nations, depuis la corvette américaine aux mâtereaux élancés, jusqu’à la lourde jonque chinoise.
Ce qui avait d’abord été un amusement devint une industrie ; ce qui avait été une industrie devint un art ; taille, coupe, appareillage, peinture, aménagement, gréement, le comte étudia tout ; bientôt il fit mieux que des imitations, il fit des modèles.
Grâce à la réputation qu’il s’était acquise, il finit par obtenir une place de conservateur à l’amirauté de Londres ; ce qui ne l’empêchait point d’avoir, dans le Strand, un magasin dont l’enseigne portait ces mots, écrits en grosses lettres :
Le général comte Herbel de Courtenay
Descendant des empereurs de Constantinople
Tourneur en bois
Et, en effet, on trouvait, dans la boutique du descendant de Josselin III, non seulement les petits modèles de bâtiments qui faisaient le fonds de son commerce, mais encore des tabatières, des toupies, des quilles et une foule d’autres objets concernant l’état qu’il avait adopté.
Le 26 avril 1802, l’amnistie fut proclamée.
Le comte Herbel de Courtenay était philosophe : il avait son existence assurée en Angleterre, il ne l’avait point en France ; il resta en Angleterre. Il y resta encore en 1814, après la restauration des Bourbons, et se félicita d’y être resté lorsqu’il vit les Bourbons ressortir de France en 1815.
Il y resta jusqu’en 1818, et revint alors dans sa patrie avec une centaine de mille francs, fruit de ses économies et de la vente de son magasin.
Plus tard, le comte Herbel de Courtenay toucha sa part du milliard d’indemnité, c’est-à-dire douze cent mille livres ; il s’en fit soixante mille livres de rente.
Une fois redevenu riche, il fut trouvé, par ses concitoyens, digne de les représenter, et envoyé, en 1826, à la chambre des députés ; il y prit place au centre gauche, où sa nuance d’opinion le rangeait entre Lameth et Martignac.
C’est là que nous allons le retrouver en 1827, au moment où M. de Peyronnet vient de présenter ce projet de loi sur la presse qui, selon l’expression de Casimir Périer, n’avait d’autre but que de supprimer entièrement l’imprimerie.
La discussion s’était ouverte au commencement de février ; quarante-quatre députés étaient inscrits pour combattre le projet de loi, et trente et un pour le défendre.
Disons que presque tous ceux qui allaient défendre la loi appartenaient au parti religieux, tandis que ceux qui devaient la combattre étaient à la fois des députés de l’ancienne gauche et des membres de la droite qui, quoique adversaires acharnés, s’étaient réunis dans une opposition commune au parti clérical et à M. de Peyronnet.
Parmi ceux qui contribuaient de tous leurs efforts au renversement prochain du ministère, était le comte Herbel, qui, ennemi déclaré des républicains aussi bien que des jésuites, ne haïssait que deux choses au monde : les jacobins et les prêtres.
Appartenant, comme La Fayette et Mounier, à ce que l’on appelait, en 1789, le parti constitutionnel, il commençait à comprendre les avantages du gouvernement parlementaire ; à l’instar de M. de la Bourdonnais, il plaçait le bonheur de la France dans l’alliance de la Charte et de la légitimité, et il les regardait comme tellement inséparables l’une de l’autre, qu’il ne voulait pas plus de la Charte sans la légitimité que de la légitimité sans la Charte.
Or, la nouvelle loi contre la presse paraissait au général Herbel violente et absurde, et elle lui semblait dirigée bien plutôt contre la liberté que contre la licence. Aussi avait-il bondi en entendant dire à M. de Sallabery, qui avait entamé la discussion, que l’imprimerie était la seule plaie dont Moïse eût oublié de frapper l’Égypte ; et il avait failli provoquer M. de Peyronnet, qui avait éclaté de rire, contre son habitude, à cette pointe équivoque de l’honorable député. Enfin, le général Herbel – qui, de son nom de famille, s’appelait Jacques de Courtenay, c’est-à-dire qui portait un des plus vieux et des plus illustres noms de France, sans en excepter le nom du roi –, le général Herbel, tout en étant, par sa noblesse, par ses instincts et par son éducation, du faubourg Saint-Germain, appartenait, par son esprit sceptique et railleur, à l’école voltairienne, et, pour ainsi dire, à l’école moderne, par ses opinions exemptes de préjugés.
Deux sectes seulement, avons-nous dit, avaient le privilège de le mettre en fureur : les jésuites et les jacobins.
C’était donc un étrange composé d’oppositions, que le général Herbel.
Voulez-vous nous suivre et entrer avec nous chez lui ? Nous l’étudierons à notre aise. Il va jouer, sinon un premier rôle, au moins un rôle important dans notre drame, et nous ne saurions prendre trop de soins à faire de lui un portrait ressemblant.
On était, comme nous l’avons dit, au lundi gras ; le général, sorti de la Chambre à quatre heures, venait de rentrer dans son hôtel, rue de Varennes.
Il était étendu sur une causeuse, et lisait dans un livre in-quarto doré sur tranche et relié en maroquin rouge. Son front était soucieux, soit que la lecture qu’il faisait l’agitât, soit que sa préoccupation fût antérieure à sa lecture et que sa lecture ne pût l’en distraire.
Il allongea le bras vers une petite table, cherchant à tâtons sans cesser de lire, trouva une sonnette sous sa main, et sonna.
Au bruit du timbre, son front parut se rasséréner ; un sourire de satisfaction passa sur ses lèvres ; il ferma son livre, tout en prenant son pouce dans l’ouverture, leva les yeux au plafond, et fit à haute voix, et se parlant à lui-même, les réflexions suivantes :
— Décidément, Virgile est, après Homère, le premier poète du monde… Oui !
Et, comme pour se donner raison à lui-même :
— Plus je lis ses vers, ajouta-t-il, plus je les trouve harmonieux.
Et, en les scandant avec un moelleux mouvement de tête, il modula de mémoire une dizaine de vers des Bucoliques.
— Qu’on vienne, après cela, me parler des vers des Lamartine, des Hugo ; rêveurs, métaphysiciens, que tous ceux-là !
Et le général haussa les épaules.
La solitude dans laquelle il se trouvait, malgré le coup de sonnette qu’il venait de donner, faisant que nul n’était là pour le contredire, il continua :
— Du reste, ce qui m’enchante dans les anciens, c’est, sans doute, cet air de parfait repos, cette profonde sérénité de l’âme qui règne dans leurs écrits.
Après cette judicieuse réflexion, il s’arrêta encore un instant ; puis son sourcil se fronça de nouveau.
Il sonna une seconde fois, et, aussitôt, son front recouvra sa sérénité première.
Le résultat de cette sérénité fut la reprise de son monologue.
— Presque tous les poètes, les orateurs et les philosophes de l’antiquité vivaient dans la solitude, dit-il : Cicéron, à Tusculum ; Horace, à Tibur ; Sénèque, à Pompéi ; et ces teintes douces qui charment dans leurs livres sont comme le reflet de leurs méditations et de leur isolement.
En ce moment, et pour la troisième fois, le sourcil du général se fronça, et il se mit à sonner avec un tel acharnement, que le battant de la sonnette se détacha et alla rebondir dans une glace qu’il faillit briser.
— Frantz ! Frantz ! viendras-tu, misérable coquin ? cria le général avec une sorte de rage.
À cette apostrophe énergique, parut un domestique dont la tournure rappelait ces soldats autrichiens sanglés au milieu du corps par la ceinture de leur pantalon collant. Il portait une espèce de croix attachée à un ruban jaune et des galons de caporal.
Du reste, il y avait une raison pour que Frantz ressemblât à un soldat autrichien ; il était de Vienne en Autriche.
Dès son entrée, il prit l’attitude militaire, les jambes rapprochées l’une de l’autre, la pointe des pieds en dehors, le petit doigt de la main gauche à la couture de la culotte, la main droite ouverte à la hauteur du front.
— Ah ! c’est toi, enfin, drôle ! dit le comte furieux.
— C’êdre moi, y, mon chén’ral, brésent !
— Oui, présent ! drôlement présent ! voilà trois fois que je t’appelle, scélérat !
— Che n’afre entendu que la seconte, mon chén’ral.
— Imbécile ! dit le général riant malgré lui de la naïveté de son brosseur. – Et le dîner, où en est-il ?
— Le tîner, mon Chén’ral ?
— Oui, le dîner.
Frantz secoua la tête.
— Comment ! veux-tu dire qu’il n’y a pas de dîner aujourd’hui, maroufle !
— Si, mon chén’ral, il y afre un tîner ; il n’être bas l’heure.
— Il n’est pas l’heure ?
— Non.
— Quelle heure est-il donc ?
— Cinq hères un guart, mon chén’ral.
— Comment, cinq heures un quart ?
— Cinq hères un guart, répéta Frantz.
Le général tira sa montre de son gousset.
— C’est, ma foi, vrai ! dit-il. Quelle humiliation pour moi, que ce maroufle ait raison !
Frantz sourit de satisfaction.
— Je crois que tu t’es permis de sourire, coquin ? dit le comte.
Frantz fit signe que oui.
— Et pourquoi as-tu souri ?
— Parce que je safais mieux l’hère que mon chén’ral.
Le général haussa les épaules.
— Allons, va-t’en, dit-il ; et qu’à six heures précises, le dîner soit sur la table.
Et il reprit la lecture de son Virgile.
Frantz fit trois pas vers la porte ; puis, se ravisant tout à coup, il tourna sur ses talons, regagna les trois pas perdus, et se retrouva à la même place et dans la même position où il était, un instant auparavant.
Le général sentit plutôt qu’il ne vit le corps opaque qui lui interceptait, non pas le soleil, mais l’ombre du soleil. Il releva les yeux, de la pointe du soulier de Frantz à l’extrémité de ses doigts. Frantz était immobile comme un soldat de bois.
— Eh bien, demanda le général, qui est là ?
— C’êdre moi, mon chén’ral.
— Est-ce que je ne t’avais pas dit de t’en aller ?
— Mon chén’ral l’afre dit.
— Pourquoi n’es-tu pas parti, alors ?
— Je suis bardi.
— Tu vois bien que non, puisque tu es là !
— Ah ! je suis refenu.
— Et pourquoi es-tu revenu ? Je te le demande.
— Je suis revenu parce qu’il y afre là une bersonne qui feut parler au chén’ral.
— Frantz ! s’écria le comte en fronçant le sourcil plus énergiquement qu’il ne l’avait fait encore, je t’ai déjà dit cent fois, malheureux, qu’au sortir de la Chambre, j’aimais à me retremper dans la lecture des bons livres, pour oublier les mauvais discours – autrement dit, que je ne veux recevoir personne !
— Mon chén’ral, répondit Frantz en clignant de l’œil, c’èdre une tame.
— Une dame ?
— Ya, mon chén’ral, une tame.
— Eh bien, maroufle, quand ce serait un évêque, je n’y suis pas.
— Ah ! j’afre dit que fous y étiez, mon chén’ral.
— Tu as dit cela ?
— Ya, mon chén’ral.
— Et à qui as-tu dit cela ?
— À la tame.
— Et cette dame est ?…
— La marquise de la Dournelle.
— Mille millions de tonnerres ! s’écria le général bondissant sur sa causeuse.
Frantz sauta à pieds joints en arrière, et se retrouva, un demi-mètre plus loin, dans la même position.
— Ainsi tu as dit à madame de la Tournelle que j’étais là ? s’écria le général furieux.
— Ya, mon chén’ral.
— Eh bien, écoute, Frantz, tu vas ôter ta croix et tes galons ; tu les serreras soigneusement dans ton armoire, et tu ne les porteras pas de six semaines !
Il se fit, sur le visage du vieux soldat, un bouleversement auquel on pouvait deviner l’effroyable tempête qui s’élevait dans son âme ; sa moustache s’agita en tous sens ; une larme brilla au coin de son œil, et il fut obligé de faire un effort surhumain pour ne pas éternuer.
— Ah ! mon chén’ral ! murmura-t-il.
— C’est dit… Et, maintenant, fais entrer cette dame.
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