Chapitre 90 Où il est longuement question des vertus du colonel comte Frédéric Rappt.
Après s’être légèrement humecté le gosier, le général reprit :
— L’empereur Alexandre ne s’était pas trop avancé en disant que sa pupille était charmante. Fille d’un prince tcherkesse 1 qui s’était révolté contre son souverain, et qui avait été tué dans la révolte, la jeune fille s’était réfugiée, avec le trésor de sa famille, dans les États de l’empereur de Russie, qui l’avait prise sous sa tutelle. Ce trésor, moitié en pierres précieuses, moitié en or et en argent monnayés, pouvait s’élever à une valeur de cinq ou six millions.
« Au retour d’Erfurth, le général reprit donc l’hôtel des Lamothe-Houdon, qui, à la suite de la décadence de la famille, après avoir été loué, allait être vendu ; il le fit meubler d’une façon ravissante, et, par un raffinement de galanterie toute française, ayant envoyé son aide de camp visiter l’appartement qu’occupait la princesse Tchouvadiesky à Moscou, chargea le comte Rappt de le précéder à Paris, pour faire accommoder à la Circassienne tout un rez-de-chaussée donnant sur le jardin.
« L’arrivée de la princesse Rina à Paris fut un événement dans le monde impérial : la belle Circassienne était presque un trophée de cette magnifique campagne de 1807 ! Mais notre vie plaisait peu à l’indolente fille de l’Orient ; couchée toute la journée sur ses larges coussins nommés taftahs2, elle roulait, pour toute distraction, dans ses mains un tchotky3 aux mille grains, et, pareille à une fée des Mille et une Nuits, ne vivait que de confitures de roses.
« Il résulta de cette sauvagerie orientale que peu de personnes virent alors, et ont vu même depuis, la princesse Tchouvadiesky ; ceux qui furent admis à cette faveur sortirent en disant que c’était une splendide personne aux yeux nacrés, aux cheveux noirs et luisants, au teint mat comme du lait, et que, de tous les serviteurs de Napoléon, le général de Lamothe-Houdon n’était certainement pas le plus mal récompensé – la possession de cette ravissante créature, et des six millions qu’elle lui avait apportés en dot, lui étant assurée d’une manière beaucoup plus positive que le trône de Westphalie ne l’était à Jérôme, le trône d’Espagne à Joseph, le trône de Naples à Murat, et le trône de Hollande à Louis.
« Ce qui surtout semblait condamner la belle Rina – qu’à cause de sa dignité vraiment royale on finit par appeler Régina –, ce qui surtout semblait la condamner à un isolement perpétuel, ou du moins à une société restreinte, c’est qu’elle ne parlait que le circassien, le russe et l’allemand. Par bonheur, le général connaissait cette dernière langue de façon à comprendre tout ce que lui disait la princesse, et à pouvoir, de son côté, se faire comprendre d’elle ; quant au comte Rappt, élevé en Hongrie jusqu’à l’âge de dix-neuf ans, il parlait l’allemand comme sa langue maternelle.
« Ainsi que tu le comprends bien, mon cher Pétrus, cette faculté de la princesse et du comte de se transmettre leurs idées dans une langue qui leur était familière, sans être cependant leur propre langue, amena entre eux des rapprochements… Tu trouves le comte Rappt désagréable, parce qu’il va épouser Régina ; je le trouve laid, parce qu’on a voulu l’introduire malgré moi dans ma famille, et que j’ai crié comme une anguille de Melun à l’idée de me reconnaître le père d’un pareil coquin ! Mais les mauvaises langues du temps – et il y avait une foule de mauvaises langues dans la population française depuis que les hommes de dix-huit à quarante ans en avaient à peu près disparu ! –, les mauvaises langues du temps prétendaient que la femme du général de Lamothe-Houdon n’était pas de notre avis. Ces propos vinrent, sans doute, de ce que le général, oubliant de plus en plus la distance qui existe entre un chef de corps et son aide de camp, logea le comte Rappt, qu’il aimait comme un neveu, dans son propre hôtel, ne pouvant, disait-il, se séparer d’un homme dont le dévouement de toutes les heures lui était si nécessaire.
« Au retour de la campagne de 1808, la princesse Tchouvadiesky fut donc installée dans son boudoir circassien, et le comte Rappt dans le pavillon des fleurs. – Tu connais ce pavillon, n’est-ce pas ? C’est là, probablement, que mademoiselle de Lamothe-Houdon te donne ses séances ? »
— Est-ce que le comte Rappt y demeure encore, mon oncle ?
— Oh ! non ; sa fortune grandissant, et la princesse vieillissant, le comte Rappt a maintenant son hôtel à lui ; mais, à cette époque où il n’était que capitaine et aide de camp, il ne l’avait pas encore, et il demeurait rue Plumet, dans l’hôtel de son général ; d’ailleurs, à cette époque-là, mon cher, on ne demeurait pas : on était comme l’oiseau sur la branche, on perchait ! La guerre d’Espagne était dans son beau, et allait mal, comme toutes les guerres où Napoléon ne figurait pas de sa personne ; le génie de la République était mort avec les Kléber, les Desaix, les Hoche, les Marceau ; il n’y avait plus que le génie des batailles, et il était tout entier dans Napoléon.
« Vers le commencement de novembre 1808, Napoléon partit pour l’Espagne avec son état-major ; c’était le lendemain du jour où le général y venait de s’installer dans son hôtel de la rue Plumet et d’y installer sa nouvelle épouse. Tu conçois qu’il était bien triste, pour une Circassienne arrivée de la surveille à Paris, d’y rester seule en compagnie d’une femme de chambre – car la femme de chambre de la princesse, étant la seule personne qui parlât russe et circassien, M. de Lamothe-Houdon et le comte Rappt étant les seuls qui parlassent allemand, la compagnie de la belle princesse se bornait à son mari, au comte Rappt et à mademoiselle Grouska –. Aussi, malgré les instances du comte Rappt, qui tenait à faire la campagne d’Espagne, le général de Lamothe-Houdon exigea-t-il qu’il restât à Paris. Il fallait bien que quelqu’un se chargeât d’acclimater la pauvre princesse ! Le devoir d’un aide de camp est d’obéir à son général : le comte Rappt obéit.
« Au reste, la campagne ne fut pas longue : arrivé le 4 novembre en Espagne, Napoléon était de retour à Paris dans les premiers jours de janvier. L’Autriche s’était révoltée. – C’est ainsi qu’on appelait alors l’action d’un royaume ou d’un empire qui déclarait la guerre à la France. – Pendant sa courte absence, le général n’oubliait pas ce qu’il avait fait perdre à son fidèle Rappt en ne l’emmenant point avec lui ; comme fiche de consolation, le comte avait reçu son brevet de chef de bataillon. On s’étonna quelque peu que ce fût au moment où il était éloigné des drapeaux que le comte obtînt cette nouvelle faveur, d’autant plus remarquable que le jeune officier avait vingt-quatre ans à peine ; mais les mauvaises langues y trouvèrent une raison : « L’aide de camp d’un général, dirent-ils, est au service de son général avant d’être au service de l’empereur ou de l’empire : son titre, aide de camp, l’indique. Or, ajoutaient les mauvaises langues, ce fut surtout pendant ces deux mois où le général de Lamothe-Houdon demeura en Espagne, que l’aide de camp Rappt aida son général.
« Il n’avait pas perdu son temps, l’actif jeune homme : à son passage à Paris, le général de Lamothe-Houdon trouva sa femme acclimatée, son hôtel meublé, peuplé de domestiques, établi enfin sur le pied qui convenait à sa nouvelle fortune. – Je dis à son passage, parce que, en réalité, le général ne fit que passer à Paris : il fut, dès la fin de février, acheminé sur la Bavière, où notre ami Maximilien nous appelait à grands cris à son secours. – Cette fois, le général emmena son aide de camp, et la confidente Grouska resta seule près de la princesse.
« Je ne te narrerai pas la campagne de 1809. Ce diable d’homme qu’on appelait Napoléon avait fait, à cette époque, un pacte avec la Fortune ! Le 20 avril, victoire d’Abensberg ; le 21 avril, victoire de Landshut ; le 22 avril, victoire d’Eckmühl ; le 4 mai, victoire d’Ebersberg ; le 13 mai, entrée à Vienne ; le 22 mai, bataille d’Essling ; enfin, le 5 juillet, je crois, bataille de Wagram, qui termine la lutte.
« Il va sans dire que, dans cette campagne de quatre mois, depuis Abensberg jusqu’à Wagram, le général et son aide de camp avaient fait des prodiges de valeur ; seulement, vers la fin de la dernière journée de combat, le général avait reçu une grave blessure : une balle lui avait contourné l’os de la cuisse, et l’on hésita un instant pour savoir si on ne lui couperait pas la jambe ; sa fermeté, seule, à déclarer qu’il ne demandait pas mieux que de mourir, mais qu’il voulait mourir entier, sauva le membre menacé. L’empereur, en récompense de la belle conduite du général – ne pouvant pas lui donner cette honorable mission à lui-même, puisqu’il était couché sur son lit de douleur –, chargea son aide de camp, le comte de Rappt, d’aller porter à Paris la nouvelle de la bataille de Wagram.
« L’aide de camp partit le soir même. Sept jours après, il était à Paris, où il arriva juste, d’abord, pour annoncer la grande victoire qui devait amener le traité de Schœnbrunn ; puis, ensuite – récompense de sa fatigue et de son dévouement – pour recevoir dans ses bras la plus charmante petite fille que jamais Circassienne ait donnée, après huit mois de mariage, à un général français ! »
— Oh ! mon oncle !
— Mon cher, les chiffres sont des chiffres, n’est-ce pas ? Le général épouse la princesse, que lui amène son aide de camp, le 25 octobre 1808 ; la princesse accouche le 13 juillet 1809 ; cela fait juste huit mois et demi. D’ailleurs, il n’y a rien d’étonnant à cela : le code et la médecine constatent qu’il peut y avoir d’heureux accouchements à sept mois ; à plus forte raison à huit mois et demi ! L’accouchement fut des plus heureux ; et la preuve, c’est que la petite fille n’est autre que la belle Régina, qui reçut sur les fonts du baptême le même nom que sa mère, arrangé, comme l’avait été celui de sa mère, à la manière française.
— Mais, alors, mon oncle, vous voudriez donc dire… ?
— Je ne veux rien dire, mon ami : ne me fais point parler…
— Que Régina serait la fille ?…
— Du général de Lamothe-Houdon ; c’est chose incontestable :
Pater est quem nuptiœ demonstrant !
– Mais, mon oncle, qui peut pousser le comte Rappt à cette infâme action ?
— Régina a un million de dot.
— Mais le misérable a vingt-cinq mille livres de rente.
— Cela lui en fera soixante-quinze ; et comme, à la mort du général et de la princesse, Régina héritera de deux autres millions, cela lui constituera cent soixante-quinze mille livres de rente.
— Mais ce Rappt est un indigne scélérat !
— Qui est-ce qui te dit le contraire ?
— Que le général, qui ignore tout, consente à ce mariage, je comprends cela ; mais que la princesse souffre que sa fille épouse…
— Oh ! mon Dieu ! mon ami, cela se fait tous les jours. Tu n’as pas idée de la peine qu’ont les gens, propriétaires d’une grande fortune, à laisser passer cette fortune en des mains étrangères ! Puis, il faut dire que la pauvre princesse est dans un état affreux : elle a une maladie nerveuse qui la tient presque toujours couchée ; elle en est arrivée à ne plus pouvoir supporter l’éclat du jour ; de sorte qu’elle vit dans un crépuscule éternel, mangeant de la conserve de roses, respirant des parfums, et roulant les grains de son tchotky – toutes choses qui agacent singulièrement les nerfs ! Qui dit même qu’elle sait que sa fille se marie ?
— Mais, mon oncle, vous qui semblez si bien au courant de toute cette trame, souffrirez-vous donc … ?
— Il est vrai que, par la marquise de la Tournelle…
— Souffrirez-vous, de sang-froid, qu’on accomplisse sous vos yeux un pareil crime ?
— Bon ! et en quoi cela me regarde-t-il, je te le demande ? de quel droit m’y opposerais-je ?
— Du droit qu’a tout honnête homme de démasquer un criminel.
— Pour démasquer un criminel, il faut des preuves ; puis, mon cher, il n’y a pas de loi qui punisse ces sortes de crimes, c’est-à-dire les vrais crimes.
— Mais moi, je…
— Toi, tu feras comme moi, Pétrus : tu regarderas faire.
— Non, non, non, par exemple !
— Tu laisseras le diable mêler l’écheveau de soie noire du comte Rappt à l’écheveau de la belle Régina, et tu attendras que le diable dénoue ce que le diable aura noué.
Pétrus poussa un soupir qui pouvait passer pour un gémissement.
— Vois-tu, mon ami, continua le vieux général, il y a un proverbe qui dit qu’entre l’arbre et l’écorce il ne faut pas mettre le doigt ; c’est un proverbe plein de sagesse. D’ailleurs, tout ce que je te rapporte là, tu comprends bien, ce sont des on-dit.
— Oh ! et cet homme vit dans le monde en grand seigneur ! il a une réputation…
— Exécrable !
— Ce qui ne l’empêche pas, mon oncle, d’être à la tête d’un parti…
— Du parti jésuite ?… Oh ! aide de camp seulement, comme chez M. de Lamothe-Houdon.
— Qu’il va être ministre…
— Si je lui donne ma voix.
— Qu’il va épouser Régina !
— Ah ! cela, c’est son grand crime.
— Mon oncle, ce crime ne s’accomplira pas !
— Mon ami, dans huit jours, mademoiselle Régina de Lamothe-Houdon sera la comtesse Rappt.
— Je vous dis, moi, que ce mariage ne s’accomplira pas ! répéta Pétrus en se levant vivement.
— Et moi, dit le général avec une dignité suprême, moi, je vous dis, monsieur, que vous allez vous asseoir et m’écouter.
Pétrus retomba, en soupirant, sur son fauteuil.
Le général se leva et alla s’appuyer au dossier du siège où était assis son neveu.
— Je vous dis, Pétrus, qu’indigné en tout temps, je l’espère, de l’action qui s’accomplit aujourd’hui, vous ne l’êtes cependant si fort que parce que vous aimez Régina et que la chose vous touche. Maintenant, dites-moi, quel droit avez-vous d’aimer Régina ? qui a autorisé cet amour ? elle ? sa mère ? son père ? Personne ! Vous êtes un étranger introduit dans la famille. De quel droit un étranger va-t-il donc peser sur le destin de cette famille où il a été introduit ? de quel droit va-t-il dire à une femme qui n’a peut-être failli que par ignorance de nos mœurs : « Vous êtes une épouse adultère ! » à un mari heureux, ignorant du passé, sûr de l’avenir : « Vous êtes un mari trompé ! » à une fille qui respecte sa mère, qui aime son père – car rien ne dit que M. de Lamothe-Houdon ne soit pas le père de Régina – : « Tu vas, à partir d’aujourd’hui, mépriser ta mère, et regarder ton père comme un étranger ! » Allons donc, mon neveu ! vous qui vous vantez d’être un honnête homme, si vous faisiez cela, vous seriez un infâme coquin, un gueux de la trempe de M. Rappt ; et vous ne le ferez pas, c’est moi qui vous le dis !
— Mais, mon oncle, qu’arrivera-t-il ?
— Cela ne vous regarde pas, dit le général ; cela regarde un juge bien autrement juste et bien autrement sévère que vous ; un juge qui sait comment les choses se sont passées, lui qui a tout vu, tout entendu, et qui, soyez tranquille, un jour ou l’autre, rendra son jugement. Cela regarde Dieu !
— Vous avez raison, mon oncle, dit le jeune homme en se levant et en tendant la main au général.
— Et dans cette dernière entrevue ?…
— Je ne dirai pas un mot de ce que vous venez de me raconter.
— Sur ta parole de gentilhomme ?
— Sur ma parole d’honneur !
— Eh bien, embrasse-moi ; car, quoique tu sois le fils d’un pirate, je crois à ta parole comme je croirais… comme je croirais à celle de ton pirate de père.
Le jeune homme se jeta dans les bras de son oncle, prit son chapeau, et sortit précipitamment.
Il étouffait !
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