Chapitre 98 Juliette chez Roméo.
Un instant, on eût pu croire que l’attente du jeune homme était trompée et que la voiture ne s’arrêtait pas au château. En effet, arrivant par la route de Hietzing, elle côtoya les communs et disparut du côté de Meidling.
Mais, évidemment, le prince ne fut pas dupe de cette indifférence affectée ; car, refermant rapidement la fenêtre qui dominait la route, il traversa son salon et sa chambre à coucher – celle-là même qu’avait habitée Napoléon en 1809 – et alla coller son front, subitement coloré d’une vive rougeur, contre la vitre d’un petit boudoir donnant sur les jardins.
Il était là depuis dix minutes, à peu près, lorsque la porte du jardin privé de l’empereur s’ouvrit, et qu’il vit, au clair de la lune, deux personnes s’approcher du palais et disparaître sous la voûte où s’ouvre l’escalier de service.
Sans doute ces deux personnes, quoiqu’elles fussent vêtues d’habits appartenant aux classes inférieures de la société, étaient celles que le prince attendait ; car, cette fois – comme il avait déjà fait à l’arrivée de la voiture, en quittant la fenêtre du salon pour celle du boudoir –, il quitta la fenêtre du boudoir pour courir à la porte de l’escalier.
Arrivé là, il colla son oreille à la porte et écouta attentivement.
Quelques secondes se passèrent, pendant lesquelles il demeura dans l’immobilité la plus complète, pareil à la statue de l’Attente ; puis sa figure s’anima d’un charmant sourire : il entendait le bruit d’un pas léger qui montait l’escalier, et sans doute il reconnut si bien ce pas, qu’il n’attendit pas qu’on eût atteint les dernières marches, et qu’ouvrant vivement la porte, il étendit, en criant : « Rosenha ! chère Rosenha ! » deux bras dans lesquels vint se jeter une femme vêtue du costume pittoresque des jeunes filles du Tyrol.
Malgré ce costume, c’était bien la jolie bénéficiaire qui nous est apparue, semblable à une péri 1, sur la scène du théâtre impérial de Vienne ; que, de la scène, nous avons suivie dans sa loge ; et que nous avons vue, au milieu de ses courtisans, reprendre, au grand trot de ses chevaux, le chemin de Seilerstatte, où était situé son hôtel.
Mais ce n’était point pour se reposer des fatigues de la soirée que la belle danseuse était rentrée chez elle ; car, à peine arrivée dans son cabinet de toilette, comme si la foule qui venait de l’applaudir au théâtre l’attendait encore, et que, pressée par un changement, elle craignît de manquer son entrée, Rosenha avait lestement jeté bas sa robe de chambre de cachemire, et, avec l’aide de sa camériste, non moins lestement revêtu un adorable costume de paysanne tyrolienne ; après quoi, tout courant, elle avait franchi les deux chambres qui la séparaient de l’escalier de service, prenant ce chemin, de peur que, si elle sortait par la place, elle ne fût aperçue de quelques-uns de ses amoureux qui, plus persistants que les autres, se seraient établis de planton devant son hôtel, et qui, la voyant sortir à pareille heure, n’auraient pas manqué de la suivre pour savoir où elle allait. – Disons que sa crainte était fondée, et que deux ou trois voitures stationnaient sous les fenêtres de l’hôtel. Mais, soucieuse du bonheur de ses courtisans, Rosenha avait poussé la précaution jusqu’à éclairer sa chambre à coucher, dont les fenêtres donnaient sur la rue ; de sorte que les plus gelés, grâce à cette puissance d’imagination toute particulière aux amoureux, pouvaient oublier le froid en se réchauffant aux rayons qui perçaient à travers les vitraux, dans les interstices des draperies mal fermées.
Au bas de l’escalier de service, à quelques pas d’une porte de derrière ouvrant sur une petite ruelle, la voiture de Rosenha, que le cocher avait reçu ordre de ne pas dételer, l’attendait. Elle y sauta légèrement, et le cocher, qui avait ses instructions, partit au grand trot de ses chevaux.
Sur la banquette de la voiture, était toute préparée une pelisse garnie de fourrure, dans laquelle la mignonne jeune fille se pelotonna comme un oiseau dans la ouate de son nid.
Nous savons comment cette voiture, si impatiemment attendue, était arrivée en vue du château de Schœnbrunn, et comment, sans s’arrêter, elle avait tourné du côté de Meidling.
À cent pas au-delà d’une petite maison habitée par le jardinier en chef du palais, elle s’était arrêtée ; mais, si rapidement qu’elle eût passé, la porte de cette maison s’était ouverte au bruit de ses roues, et une tête s’était glissée par l’entrebâillement de cette porte.
— Hâtons-nous de dire que cette tête n’était point, comme on eût pu le craindre, celle d’un espion épiant les deux jeunes gens pour les dénoncer, mais que c’était, au contraire, celle d’un serviteur qui attendait, prêt à servir les deux amants dans leurs amours.
La jeune fille sauta rapidement de la voiture sur la route, courut, légère et silencieuse comme un oiseau nocturne, vers la petite maison qu’elle avait dépassée, et s’y lança par la porte, qui, au fur et à mesure qu’elle s’en approchait, s’ouvrait comme par un ressort et qui, comme par un ressort, se referma derrière elle aussitôt qu’elle en eût franchi le seuil.
— Et vite ! et vite ! mon cher Hans ! dit-elle en allemand à celui qui l’attendait ! j’ai été retardée ; il est plus tard que de coutume : le prince doit s’impatienter. Dépêchons ! dépêchons !
Et elle jetait bas sa pelisse, et poussait par le bras le gros Autrichien, qui ne comprenait rien à cette furie, moitié française, moitié espagnole.
— Oh ! mais, mademoiselle, prenez garde ! dit-il : vous allez avoir froid.
— D’abord, mon cher Hans, rappelez-vous ceci : c’est que je ne suis pas mademoiselle ; je suis votre nièce… ce qui fait que je ne puis garder à votre bras une pelisse de renard bleu. Ensuite, je suis danseuse, et non chanteuse : peu m’importe donc de m’enrhumer ! mais ce qui m’importe énormément, c’est de ne point faire attendre le prince, qui pourrait bien s’enrhumer, lui… Prenez donc les clefs de toutes vos portes, de toutes vos grilles, de toutes vos orangeries, et venez, mon cher oncle !
Hans laissa éclater un gros rire, prit ses clefs, et se mit en marche.
Rosenha, appuyée au bras de son oncle, traversa donc rapidement le jardin privé de l’empereur, et entra dans le parc.
C’est à ce moment, qu’après l’avoir perdue de vue un instant, le jeune duc l’avait vue reparaître, et avait couru de la fenêtre du boudoir à la porte de l’escalier.
En sa qualité de jardinier en chef, maître Hans avait, non seulement dans le parc, dont les clefs lui étaient confiées, mais encore dans le palais, ses grandes entrées. Jamais sentinelle n’aurait eu l’idée de croiser la baïonnette devant maître Hans, et, une fois au bras de celui-ci, la nièce jouissait naturellement des privilèges accordés à l’oncle.
Voilà comment la belle Rosenha Engel était arrivée jusqu’à l’appartement du duc, où l’entraînèrent rapidement les bras qui s’étaient ouverts à son approche, laissant à Hans – lequel montait du pas grave qui convient au jardinier en chef d’un parc impérial autrichien – le soin de refermer la porte, et de s’établir dans l’antichambre comme il l’entendrait.
Les deux beaux jeunes gens, toujours enlacés et tournant sur eux-mêmes comme deux valseurs enivrés de danse ou d’amour, allèrent retomber sur un grand canapé faisant un entre-deux de fenêtre de la chambre à coucher du prince ; seulement, le jeune homme tomba pâle et épuisé d’émotion, tandis que la jeune fille suivait le même mouvement, mais haletante de bonheur et pleine de vie.
À la lueur des candélabres qui brûlaient sur la cheminée, elle s’aperçut de la pâleur et de la faiblesse de son amant, et, l’enlaçant plus étroitement de son bras :
— Oh ! mon bien-aimé duc ! s’écria-t-elle en lui baisant le front en tous sens, comme pour absorber les gouttes de rosée perlant sur ce lis ; qu’avez-vous donc ?… Êtes-vous malade ? souffrez-vous ? Non, non, je ne souffre plus, puisque te voici, Rosenha ! dit le jeune homme ; mais tu as tant tardé, et je t’aime tant !
— Est-ce m’aimer, chère Altesse, que de jouer ainsi votre précieuse santé en respirant l’air malsain de la nuit ; et ne m’avez-vous pas promis cent fois de ne plus m’attendre à ce balcon maudit ?
— Oui, j’ai juré cela, Rosenha ; et je commence toujours par te tenir parole… À onze heures, je suis de ce côté des vitres ; si tu venais à onze heures, tu m’y trouverais.
— À onze heures ? Mais vous savez bien, monseigneur, qu’à cette heure-là, le ballet est à peine fini.
— Sans doute, je sais cela ; mais, à onze heures, il y a déjà un jour, et quelquefois deux jours que je t’attends ! Aussi, à onze heures et demie, je mets la main sur l’espagnolette ; à minuit, j’ouvre la fenêtre, et, que veux-tu ! je m’impatiente et je t’accuse jusqu’à ce que j’entende le roulement de ta voiture.
— Et alors ?… demanda en souriant la jeune fille.
— Et alors, je ne t’accuse plus ; mais je m’impatiente encore jusqu’à ce que je te voie paraître à la porte du jardin anglais.
— Et alors ?… fit-elle avec une naïve coquetterie.
— Et alors, j’écoute le bruit de tes pas, qui retentit jusqu’au fond de mon cœur ; j’ouvre la porte, j’ouvre les bras !…
— Et alors ?
— Et alors, je suis si heureux, Rosenha, acheva la prince d’une voix brisée, douce comme celle d’un enfant malade ; et alors, je suis si heureux, qu’il me semble que je vais mourir !
— Mon beau prince ! fit la jeune fille, joyeuse et fière de sentir l’amour qu’elle inspirait.
— Ce soir, reprit le duc ; je ne t’attendais plus.
— Ainsi vous m’avez crue morte !
— Rosenha !
— Ah çà ! monseigneur, parce que vous êtes prince, auriez-vous, par hasard, la prétention d’aimer Rosenha mieux que Rosenha ne vous aime ? Tant pis, car je vous préviens que je ne vous céderais point là-dessus !
— Tu m’aimes donc bien, Rosenha ? demanda la jeune homme en arrivant avec effort, et pour la première fois depuis l’entrée de la danseuse, au bout de sa respiration oppressée. Oh ! dis-moi cela d’assez près pour que je puisse aspirer tes paroles ! elle me donnent de l’air, elle me feront du bien !
— Enfant que vous êtes ! vous demandez si je vous aime ! On voit que votre police est moins bien faite que celle de votre auguste aïeul ; sans quoi, vous ne m’adresseriez pas une pareille question.
— Rosenha, on ne fait pas toujours de ces questions parce qu’on doute ; on les fait souvent pour qu’on vous réponde : « Oui ! oui ! oui ! »
— Eh bien, oui, oui, je vous aime, bon beau duc ! Vous m’attendez, vous vous impatientez que je tarde ; vous doutez quand je ne viens pas… Est-ce que vous croyez, monseigneur, que je pourrais rester un seul jour sans vous voir ? est-ce que vous n’êtes pas ma pensée unique, mon rêve incessant, ma vie entière ? est-ce que toutes les heures de mes jours, quand je suis loin de vous, ne se passent pas à regarder votre douce image, à adorer votre cher souvenir ?… Comment avez-vous pu penser que je ne viendrais pas ce soir ?
— Je ne l’ai pas pensé, je l’ai craint !
— Méchant ! est-ce que je n’avais pas à vous remercier de votre précieux bouquet ? Toute la journée, je n’ai songé qu’au moment où je le recevrais, et je le respirais avant de l’avoir entre les mains.
— Et où est-il ? demanda le prince.
— Où il est ?… Belle question ! dit la jeune fille le tirant tout flétri, mais tout parfumé encore, de sa poitrine ; – le voici.
Et elle baisa tendrement le bouquet, que le prince lui arracha des mains pour le baiser à son tour.
— Oh ! mon bouquet ! mon bouquet ! s’écria la jeune fille.
Le prince le lui rendit.
Et elle, le regardant et souriant délicieusement :
— Vous l’avez cueilli vous-même, n’est-ce pas ?
Le prince voulut répondre négativement.
— Chut ! taisez-vous ! dit Rosenha ; c’est votre façon de marier les fleurs ; je l’ai reconnue. Je vous voyais de là-bas, de Vienne, courant, pour trouver ces belles violettes, dans les serres qui avoisinent la ménagerie. À mesure que vous en cueilliez deux, vous les couchiez sur un lit de mousse, de peur que la chaleur de vos mains ne leur enlevât leur fraîcheur… Et, à propos, vos mains sont bien brûlantes, il me semble !
— Non, non, sois donc tranquille ; jamais je ne me suis si bien porté.
— Est-ce ainsi que vous avez fait ? Dites !
— Oui.
— Aussi, mon bien-aimé duc, si vous saviez de quel regard je les ai dévorées, ces fleurs ! de quels baisers je les ai couvertes !
— Chère Rosenha !
— Quand je mourrai, mon beau duc, je veux que vous mettiez sur le coussin où reposera ma tête deux touffes de violettes : il me semblera alors que vous me regarderez pendant l’éternité avec vos deux grands yeux bleus !
Ainsi enlacés, jeunes, beaux, amoureux, babillants, poétiques, les deux enfants – car à peine la jeune fille avait-elle quelques mois de plus que le jeune homme –, les deux enfants étaient charmants à voir ; et, en les voyant, certes, on se fût rappelé les plus suaves scènes des poètes qui ont chanté l’amour ; mais on eût principalement songé à Juliette et à Roméo. On eût cru voir leurs fronts éclairés par les nuages roses de l’aube, et l’on se fût demandé si c’était le chant du rossignol ou celui de l’alouette qu’on allait entendre dans les jardins de Schœnbrunn.
La vue de l’amour fait croire au printemps éternel !
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