Chapitre 102 L’apparition.
Le lendemain, ou plutôt le soir de cette nuit, le duc de Reichstadt – malgré la prière et la défense de Rosenha, malgré le serment qu’il avait fait sur cette défense et cette prière –, le duc de Reichstadt était, comme la veille, à cette fenêtre, attendant, non pas la jeune fille, comme la veille, mais M. Sarranti, dont la colombe était venue, à l’heure indiquée, lui annoncer la visite pour minuit.
Il était onze heures et demie du soir. Encore une demi-heure, et il allait se trouver en face d’un des hommes qui avaient le plus fidèlement servi l’empereur, et qui s’apprêtait encore à le servir plus fidèlement après sa mort que pendant sa vie.
Soit impatience, soit difficulté de supporter la froide atmosphère de février, le jeune homme rentra à onze heures trois quarts à peu près, referma la fenêtre, tira hermétiquement les rideaux, alla s’asseoir sur le canapé, et, laissant tomber son front dans ses mains, médita profondément.
À quoi songeait-il ?
Son enfance, comme le cours monotone d’une rivière, passait-elle devant lui ; ou voyait-il enchaîné à son rocher, le flanc ouvert, les entrailles sanglantes, le Prométhée de Sainte-Hélène ?
Au reste, la chambre qu’il habitait suffisait seule à éveiller tous ses souvenirs.
N’était-ce pas dans cette même chambre qu’avait, par deux fois et à deux époques différentes, habité l’empereur Napoléon : la première fois, nous l’avons dit, en 1805, après Austerlitz ; la seconde fois, en 1809, après Wagram.
Malgré dix-huit ans écoulés, la distribution de l’appartement était restée la même. Il se composait – et se compose encore aujourd’hui – de trois vastes pièces, d’une antichambre et d’un cabinet de toilette, somptueusement décorés de sculptures, de dorures, de tentures de l’Inde, de meubles de laque de Chine, le tout étant contigu aux galeries où se voient les peintures représentant les fêtes et les cérémonies de la cour au temps de Marie-Thérèse et de Joseph II.
Le portrait de l’empereur François de Lorraine, celui de Joseph, de Léopold et de l’empereur régnant, peint dans son enfance auprès de sa mère, décoraient la salle de réception, dans laquelle on remarque une assez belle statue de la Prudence sculptée en marbre.
La chambre du prince était la troisième pièce, et n’avait derrière elle que le cabinet de toilette. – La porte d’entrée faisait face à ce cabinet. – Cette chambre était ornée d’immenses glaces prises dans les panneaux sculptés et dorés. Son ameublement, un peu sombre, mais ne manquant pas d’un certain grandiose, était en soie verte brochée de fleurs jaunes jouant le reflet de l’or ; ces fleurs, fleurs de fantaisie, se rapprochaient, par un singulier hasard, de la forme des abeilles.
Le long des parois latérales, était le canapé dont il a été déjà question dans la mise en scène des chapitres précédents ; le lit était en face de la cheminée surmontée d’une glace.
Ce canapé, Napoléon s’y était assis ; ce lit, il s’y était couché ; cette glace, elle avait reflété les traits du vainqueur d’Austerlitz et de Wagram !
Dans cette simple disposition de l’appartement qu’il habitait, n’y avait-il point, comme nous le disions tout à l’heure, ample matière à réflexions pour le duc de Reichstadt, et les souvenirs qu’elle renfermait du père n’expliqueraient-ils point la rêverie où était tombé le fils ?
Cependant, quelques minutes avant minuit, il parut sortir de sa rêverie, si profonde qu’elle fût, se leva, se promena dans la plus grande longueur de sa chambre avec agitation, se demandant à lui-même :
— Comment viendra-t-il ?
Puis, avec un sourire de doute :
— Viendra-t-il, d’ailleurs ?
Comme il se faisait cette demande, l’espèce de grincement qui précède, dans les pendules, le bruit du timbre se fit entendre, et le premier coup de minuit retentit.
Le jeune homme frissonna : n’attendait-il pas à cette heure une apparition plus impossible, plus fantastique que celle d’un fantôme ?
Il alla s’adosser à la cheminée ; ses jambes tremblaient.
Placé ainsi, il avait à sa gauche la porte d’entrée, donnant dans le salon ; à sa droite, la porte du cabinet de toilette. Ses yeux étaient naturellement tournés vers la porte du salon, le cabinet de toilette n’ayant pas d’issue, visible du moins.
Tout à coup, et au moment où la vibration du douzième coup s’éteignait, il se retourna brusquement.
Il lui semblait qu’un bruit pareil à un craquement venait de se faire dans le cabinet de toilette.
Au bruit de ce craquement succéda celui d’un pas qui semblait se poser avec hésitation sur le parquet.
Le duc, nous l’avons dit, n’attendait et ne pouvait attendre personne de ce côté : le cabinet de toilette n’avait aucune issue.
Cependant, le bruit devenait si sensible, que le jeune homme ne put pas douter de la présence de quelqu’un dans ce cabinet de toilette. Il s’élança vers la porte, mettant instinctivement la main à la garde de son épée, tandis qu’il étendait la gauche sur la tapisserie qui retombait devant cette porte.
Mais, avant que cette main eût eu le temps de la toucher, la tapisserie s’agita, et le duc de Reichstadt fit deux pas en arrière en voyant apparaître entre les deux sombres rideaux la figure pâle d’un homme sortant d’une chambre où il n’y avait pas d’entrée.
— Qui êtes-vous ? demanda le prince en tirant, par un mouvement rapide comme la pensée, son épée hors du fourreau.
L’homme mystérieux fit deux pas en avant, sans paraître s’inquiéter de cette lame nue qui flamboyait à la main du jeune homme, et, mettant avec respect un genou en terre :
— Je suis, dit-il, celui qu’attend Votre Majesté.
— Plus bas, monsieur ! dit le prince, plus bas !
Et, tendant à Sarranti une main que celui-ci couvrit de baisers :
— Plus bas ! et ne prononcez pas ce mot de majesté.
— Et de quel titre m’est-il permis d’appeler l’héritier de Napoléon, le fils de mon empereur ? demanda Sarranti, toujours agenouillé.
— Appelez-moi simplement prince, ou monseigneur… appelez-moi comme on m’appelle ici… Mais, avant tout, mon Dieu ! dites-moi comment vous avez pu entrer, passer par ce cabinet, arriver jusqu’à moi.
— Avant tout, monseigneur, laissez-moi vous prouver que je suis bien l’homme qui vous est annoncé et que je viens ici de la part de votre père.
— Oh ! quoique je ne sache ni comment vous venez, ni d’où vous venez, je vous crois.
Alors Sarranti, tirant de sa poche un papier soigneusement enveloppé dans un autre :
— Monseigneur, dit-il, permettez que j’aie l’honneur de vous remettre ma lettre de crédit.
Le duc prit le papier, en enleva la première enveloppe, ouvrit la seconde, et vit une boucle de cheveux noirs et soyeux.
Il comprit que c’étaient des cheveux de son père.
Deux grosses larmes jaillirent de ses paupières, il porta les cheveux à ses lèvres, et, les baisant avec tendresse et piété :
— Ô pieuses reliques ! dit-il ; seul souvenir matériel que j’ai de mon père, vous ne me quitterez jamais !
Et ces mots furent prononcés avec un accent de tendresse et de piété qui fit tressaillir Sarranti jusqu’au fond du cœur : l’enfant était donc tel qu’il l’avait espéré, le fils était donc digne de son père.
Sarranti leva sur le jeune homme des yeux baignés de larmes.
— Oh ! dit-il, je suis payé de mon dévouement, de ma fatigue, de mes soins… Pleurez, pleurez, monseigneur ! ce sont des larmes de lion que vous versez là.
Le duc prit la main de Sarranti, qu’il serra avec force et silencieusement ; puis, au bout d’un instant, levant à son tour les yeux sur Sarranti, et voyant le rude et mâle visage de celui-ci tout baigné de larmes :
— Monsieur, s’écria-t-il, mon père ne vous a-t-il donc pas recommandé de m’embrasser pour lui ?
Sarranti tomba dans les bras du jeune homme, et, ainsi enlacés l’un à l’autre, le robuste chêne au faible roseau, tous deux confondirent leurs larmes.
Cette première émotion passée, Sarranti montra du doigt au prince que, sous la boucle de cheveux, transparaissaient quelques lignes écrites à la plume.
— De mon père ? demanda le jeune homme.
Sarranti fit de la tête un signe affirmatif.
— De l’écriture de mon père ?
Sarranti renouvela le signe qu’il avait déjà fait.
— Oh ! s’écria le prince, j’ai demandé dix fois de cette écriture à ma mère, elle m’a toujours refusé.
Et, après avoir religieusement baisé le papier, il lut les mots qui suivent, tracés d’une écriture illisible pour tout autre qu’un fils :
« Mon fils bien-aimé,
« La personne qui vous remettra cette lettre et le souvenir qu’elle contient est M. Sarranti. C’est un frère de bataille, un compagnon d’exil, auquel je confie l’exécution de mes plus secrètes pensées et de mes plus chères espérances. Écoutez ses paroles comme si vous les écoutiez de la bouche même de votre père, et, quelques conseils qu’il vous donne, suivez-les comme vous suivriez les miens.
« Votre père, qui ne vit que pour vous !
« Napoléon. »
— Oh ! s’écria le jeune duc, il vivait alors ! c’est sa main qui a tracé ces lignes ! Soyez aimé, soyez béni, mon père, comme vous méritiez de l’être ! – Monsieur Sarranti, embrassez-moi encore !… Oui, oui, continua-t-il tout en pressant le compagnon d’exil de son père contre son cœur, oui, je suivrai vos conseils comme s’ils sortaient de la bouche même de celui qui n’est plus, mais qui, par cela même qu’il n’est plus, nous voit, nous écoute, est là peut-être.
Et, avec une espèce de terreur, le duc étendit la main vers l’angle le plus sombre de la chambre.
— Mais auparavant, monsieur, ajouta le duc, comment êtes-vous ici ? comment y avez-vous pénétré ? comment en sortirez-vous ?
— Venez, monseigneur, dit Sarranti entraînant le jeune homme vers la lumière et lui montrant un second papier figurant un plan géométral, avec des indications de l’écriture de l’empereur.
— Qu’est-ce que cela ? demanda le duc.
— Vous n’ignorez pas, monseigneur, dit Sarranti, que vous habitez au château de Schœnbrunn le même appartement qu’y a habité votre auguste père ?
— Je sais cela, oui, et c’est à la fois un tourment et une consolation.
— Eh bien, jetez les yeux sur ce plan, monseigneur ; voici une antichambre, un salon, une chambre à coucher, un cabinet de toilette ; voici tout, jusqu’à l’ouverture des portes, jusqu’à la place des meubles.
— Mais c’est le plan de l’appartement où nous sommes !
— Fait de souvenir par votre auguste père ; oui, monseigneur, après dix ans, et à votre intention.
— Je commence à comprendre l’utilité de ce plan pour vous, une fois entré dans ce cabinet de toilette ; mais, pour y entrer, comment avez-vous fait ?
Sarranti prit une bougie, et, s’avançant vers la porte du cabinet :
— Ayez la bonté de me suivre, monseigneur, dit-il, et vous allez voir par vos yeux.
Le prince marcha derrière cet homme qui lui inspirait une espèce de terreur superstitieuse, comme eût fait un être surnaturel, et pénétra avec lui dans le cabinet de toilette.
Le cabinet de toilette était hermétiquement fermé.
— Eh bien ? demanda la prince impatient.
— Attendez, monseigneur.
Sarranti s’approcha de la glace, en éclaira le cadre avec la bougie, appuya sur un bouton caché dans la moulure, et le panneau tout entier, entraînant avec lui la console chargée d’ustensiles de toilette, tourna sur ses gonds et démasqua l’ouverture d’un escalier.
Le prince s’approcha avec curiosité.
— Oh ! demanda-t-il, que veut dire cela ?
— Cela veut dire, monseigneur, qu’au moment où il habitait à Shœnbrunn, en 1809, l’empereur Napoléon, lassé d’avoir à traverser les appartements de réception, fatigué d’avoir à répondre aux sourires des courtisans attendant dans son antichambre ; cela veut dire que, pour être libre de descendre le matin, le soir, la nuit, le jour, dans ces beaux jardins qui s’étendent sous vos fenêtres, l’empereur Napoléon a fait pratiquer cette porte secrète, cet escalier dérobé, dont la dernière marche donne dans une espèce d’orangerie boisée, déserte, où personne ne va ; et, comme cet escalier a été pratiqué par les officiers du génie, comme il devait rester caché à tout le monde, il est probable qu’on ignore ici qu’il existe et que nul, depuis l’empereur, n’y a passé, si ce n’est son ombre, qui peut-être vient vous visiter par ce chemin.
— Mais alors, dit le duc tout émerveillé, mais alors…
Il n’osait finir sa phrase.
— Alors cet escalier pratiqué par le père pourra, après vingt et un ans, servir au fils.
— Et je n’étais pas né quand il a été fait !
— Dieu voit jusque dans le néant, monseigneur, et ses décrets sont écrits d’avance au livre de la destinée. Seulement, lorsque aussi visible il se manifeste, il faut le seconder, monseigneur.
Le jeune prince tendit la main à M. Sarranti.
— Quelle que soit la volonté de Dieu à mon égard, monsieur, reprit-il, je ne m’opposerai pas, je vous le promets, à son accomplissement.
M. Sarranti referma la porte secrète et rentra dans la chambre à coucher, faisant passer, cette fois, le prince devant lui.
— Et, maintenant que me voilà plus tranquille, monsieur, dit le jeune homme, parlez, je vous écoute. Puis, posant sa main sur l’épaule du Corse :
— Prenez votre temps, ne vous pressez point : vous comprenez qu’il est important que je sache tout.
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