Chapitre 168 Soirée à l’hôtel de Marande.
Un mois après les événements que nous avons racontés dans nos précédents chapitres, le dimanche 30 avril, la rue Lafitte – ou plutôt nommons-la du nom qu’elle portait à cette époque – la rue d’Artois présentait, vers les onze heures du soir, un aspect inaccoutumé.
Qu’on imagine, en effet, le boulevard des Italiens et le boulevard des Capucines jusqu’au boulevard de la Madeleine, le boulevard Montmartre jusqu’au boulevard Bonne-Nouvelle, et, d’un autre côté, parallèlement, toute la rue de Provence et les rues adjacentes, littéralement inondés d’équipages aux lanternes étincelantes ; qu’on se figure la rue d’Artois éclairée par deux ifs gigantesques chargés de lampions et qui s’élèvent de chaque côté de la porte d’un riche hôtel ; deux dragons à cheval gardant cette porte ; deux autres stationnant au carrefour formé par le croisement de la rue de Provence ; et l’on aura une idée du spectacle qu’offrent aux passants les alentours de l’hôtel de Marande, quand sa belle maîtresse donne à quelques amis une de ces soirées où tout Paris veut être.
Suivons un des équipages qui font la file, et entrons avec lui dans la cour d’honneur ; puis arrêtons-nous dans cette cour en attendant quelqu’un qui nous introduise, et, tout en attendant, examinons l’intérieur de l’hôtel.
L’hôtel de Marande était situé, comme nous l’avons dit, rue d’Artois, entre l’hôtel Cerutti – qui, jusqu’en 1792, avait donné son nom à la rue – et l’hôtel de l’Empire.
Trois corps de logis formaient, avec le mur de façade, un immense rectangle. À droite, étaient les appartements du banquier ; en face, les salons de l’homme politique ; à gauche, les appartements de cette belle personne qui, déjà plusieurs fois, est apparue à nos lecteurs sous le nom de Lydie de Marande. Ces trois corps de logis communiquaient entre eux, de façon à ce que le maître pût avoir l’œil partout, à chaque heure du jour comme à chaque heure de la nuit.
Les salons de réception occupaient le premier étage, en face de la porte cochère ; mais, dans les grands jours, on ouvrait les portes de communication, et les invités pouvaient alors pénétrer, sans indiscrétion, dans les élégants boudoirs de la femme et dans les sévères retraites du mari.
Le rez-de-chaussée tout entier servait : l’aile gauche, de cuisine et d’office ; le centre, de salle à manger et de vestibule ; l’aile droite, de bureaux et de caisse.
Montons l’escalier à rampe de marbre et aux marches couvertes d’un immense tapis de Sallandrouze, et voyons s’il n’existe pas, dans toute cette foule qui encombre les antichambres, un ami qui puisse nous présenter à la belle hôtesse de la maison.
Nous connaissons les principaux invités, les invités de fondation, comme on dit ; mais nous ne sommes pas assez lié avec eux pour leur demander un pareil service.
Écoutez, on les annonce.
C’est la Fayette, c’est Casimir Périer, c’est Royer-Collard, c’est Béranger, c’est Pajol, c’est Kœchlin, c’est, enfin, tout ce qui représente en France cette opinion intermédiaire entre la monarchie aristocratique et la république ; ce sont ceux qui, avec le mot de Charte à la bouche, travaillent sourdement au grand enfantement de 1830, et si, au milieu de tous ces chefs de parti que nous venons de nommer, nous n’entendrons pas annoncer M. Laffitte, c’est qu’il est à Maisons, soignant, avec ce dévouement que l’illustre banquier avait pour ses amis, Manuel malade, et qui va mourir avant peu.
Mais tenez, voici quelqu’un qui va nous introduire. Une fois le seuil franchi, nous irons où il nous plaira.
C’est ce jeune homme de taille moyenne, plutôt grande que petite, merveilleusement prise ; ce jeune homme vêtu à la mode de l’époque, et, en même temps, avec ce je ne sais quoi qui constitue l’artiste. Voyez : habit vert foncé, orné du ruban de la Légion d’honneur, qu’il vient de recevoir – par quelle influence ? il n’en sait rien ; car il ne l’a pas demandé, et son oncle est trop égoïste pour avoir songé à le lui faire obtenir, et, d’ailleurs, il est dans l’opposition – ; gilet de velours noir, avec un bouton boutonné en haut, trois boutons boutonnés en bas, laissant passer, par l’ouverture, un jabot de dentelle d’Angleterre ; pantalon collant dessinant une jambe nerveuse, admirablement faite ; des bas de soie noire à jours, et des souliers à petites boucles d’or enfermant un pied de femme ; puis, sur tout cela, la tête de Van Dyck à vingt-six ans.
Vous l’avez reconnu, c’est Pétrus. Il vient de faire un charmant portrait de la maîtresse de maison. – Il n’aime pas à faire les portraits ; mais son ami Jean Robert a tant insisté pour qu’il fît celui de madame de Marande, que le jeune artiste y a consenti. Il est vrai qu’une jolie bouche, se joignant à la bouche amie de Jean Robert, lui a dit, un soir, en même temps qu’une main charmante lui serrait la main, au bal de madame la duchesse de Berry – où il a été invité on ne sait sur quelle recommandation –, il est vrai qu’une jolie bouche lui a dit avec son ravissant sourire : « Faites le portrait de Lydie ; je le veux ! »
Et le peintre, n’ayant rien à refuser à cette jolie bouche que le lecteur a déjà reconnue pour celle de Régina de la Mothe-Houdon, comtesse Rappt, a ouvert les portes de son atelier à madame Lydie de Marande, qui, conduite la première fois par son mari – lequel voulait remercier en personne le peintre de sa complaisance –, est revenue, les autres fois, accompagnée d’un seul domestique.
Puis, le portrait fini, comme on a compris que l’on ne payait pas avec des billets de banque la complaisance d’un artiste tel que Pétrus, d’un gentilhomme tel que le baron de Courtenay, madame de Marande s’est penchée à l’oreille du beau peintre, et lui a dit :
— Venez me voir quand vous voudrez ; seulement, prévenez-moi la veille par un petit mot, afin que vous trouviez Régina chez moi.
Et Pétrus a saisi la main de madame de Marande et l’a baisée avec une ardeur qui a fait dire à la belle Lydie :
— Oh ! monsieur, comme vous devez aimer ceux que vous aimez !
Puis, le lendemain, Pétrus a reçu par l’entremise de Régina une épingle bien simple, valant à peine la moitié du prix de son tableau, double délicatesse qu’avec son caractère aristocratique Pétrus était, plus qu’aucun autre, à même d’apprécier.
Suivons donc Pétrus ; vous voyez qu’il a tout droit de nous introduire à sa suite dans la maison du banquier de la rue d’Artois et de nous faire franchir le seuil de ces salons où tant d’illustrations nous ont précédé.
Allons directement à la maîtresse de la maison. Elle est là, à droite, dans son boudoir.
Le premier mouvement de quiconque entre dans ce boudoir est tout à la surprise. Que sont devenus tous ces illustres personnages que l’on a annoncés, et pourquoi ne trouve-t-on là, au milieu de dix ou douze femmes, que trois ou quatre jeunes gens à peine ? C’est que les illustrations politiques viennent pour M. de Marande ; que madame de Marande déteste la politique ; qu’elle déclare n’avoir aucune opinion, mais trouver seulement que madame la duchesse de Berry est une charmante femme, et que le roi Charles X a dû être autrefois un parfait gentilhomme.
Mais si les hommes – qui vont arriver bientôt, soyez tranquille ! – si les hommes ou plutôt les jeunes gens sont en minorité pour le moment, quel éblouissant parterre de femmes !
D’abord, occupons-nous du boudoir.
C’est un joli salon donnant, d’un côté, dans une chambre à coucher, de l’autre, dans une serre-galerie. Il est tendu de satin bleu de ciel, avec des ornements noirs et roses ; si bien que les yeux splendides et les magnifiques diamants des belles amies de madame de Marande étincellent sur cet azur comme des étoiles sur le firmament.
Mais celle que l’on aperçoit tout d’abord, celle dont nous avons tout particulièrement à nous occuper, la plus sympathique, sinon la plus belle, la plus attractive, sinon le plus jolie, c’est, sans contredit, la maîtresse de la maison, madame Lydie de Marande.
Nous avons, autant qu’il est permis à la plume de le faire, tracé le portrait de ses trois amies, ou plutôt de ses trois sœurs de Saint-Denis ; essayons maintenant d’esquisser le sien.
Madame Lydie de Marande paraissait à peine avoir atteint sa vingtième année. C’est une personne d’un aspect charmant pour quiconque veut, dans la femme, trouver un corps, et non pas seulement une âme.
Elle avait les cheveux d’une nuance ravissante : blonds quand elle les portait en boucles légères ; châtains quand elle les portait en bandeaux serrés ; toujours luisants et soyeux.
Son front était beau, intelligent et fier, blanc comme le marbre, poli comme lui.
Ses yeux étaient étranges, ni complètement bleus, ni complètement noirs, mais participant de ces deux couleurs, irisés parfois de nuances d’opale, d’autres fois sombres comme du lapis-lazuli, et cela, selon la lumière qui les éclairait, selon peut-être les battements du cœur qui les animait.
Le nez était fin, retroussé, moqueur ; la bouche bien dessinée mais un peu grande, fraîche comme le corail humide, rieuse et sensuelle.
D’habitude, ses lèvres rebondies sont légèrement entrouvertes et laissent voir l’extrémité d’une double rangée – pardonnez-moi le mot classique, je n’en connais pas qui rende mieux ma pensée –, l’extrémité d’une double rangée de perles ; si les lèvres se serrent, elles donnent, en se joignant, à tout le haut du visage un air superbement dédaigneux.
Le menton était coquet, mignon et rose.
Mais ce qui donnait à tout ce visage sa beauté réelle, sa physionomie véritable, son caractère original, et nous pourrions presque dire originel, c’était cette vie frissonnante qui semblait courir avec le sang sous la peau ; c’était ce teint si vivant ; c’étaient ces joues si légèrement nuancées de nacre, si coquettement teintées de rose, qu’elles avaient à la fois cette transparence à laquelle on devine la femme du Midi, et cette fraîcheur à laquelle on reconnaît la femme du Nord.
Ainsi, sous un pommier en fleur, revêtue du charmant costume des femmes du pays de Caux, elle eût été réclamée par une Normande pour une compatriote ; et, se balançant dans un hamac, à l’ombre d’un bananier, elle eût été prise pour une sœur par une Créole de la Guadeloupe ou de la Martinique.
Nous avons, plus haut, laissé entendre que tout le corps qui soutenait cette charmante tête était doué d’un certain embonpoint ; mais cet embonpoint, s’arrêtant juste à la femme de l’Albane sans atteindre celle de Rubens, loin d’être disgracieux, était tout séduisant en elle ; plus que séduisant : voluptueux.
En effet, une gorge luxuriante, qui semblait n’avoir jamais été condamnée au carcere duro1 du corset, bondissait à chaque haleine, fière et opulente, à travers un nuage de gaze, pareille aux gorges de ces belles filles de Sparte et d’Athènes qui posaient pour les Vénus et les Hébés de Praxitèle et de Phidias.
Si cette radieuse beauté que nous venons de décrire avait ses admirateurs, vous devez comprendre qu’en revanche aussi, elle avait ses ennemis et ses détracteurs. Ses ennemis, c’étaient presque toutes les femmes ; ses détracteurs, c’étaient tous ceux qui s’étaient crus appelés et qui n’avaient point été élus ; c’étaient les amants rebutés ; c’étaient ces beaux et ces élégants à cerveau vide qui n’imaginent pas qu’une femme douée de pareils trésors puisse en être avare.
Madame de Marande avait donc été plus d’une fois calomniée ; et cependant, quoiqu’elle eût conservé cette délicieuse séduction de la femme, la faiblesse, peu de femmes avaient moins qu’elle mérité la calomnie.
Ainsi, quand le comte Herbel, en véritable voltairien qu’il était, avait dit à son neveu : « Qu’est-ce que madame de Marande ? Une Madeleine en puissance de mari et en impuissance de repentir ! » à notre avis, le général avait eu un tort ; et nous dirons plus tard de quelle façon grammaticale il eût dû placer ces mots puissance et impuissance, s’il eût eu la moindre velléité de parler correctement. Or, comme on le verra bientôt, madame Lydie de Marande n’était rien moins qu’une Madeleine.
Mais, maintenant que nous croyons l’avoir suffisamment dépeinte, achevons de décrire le boudoir, et de faire ou de renouveler connaissance avec ceux qui l’occupent momentanément.
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