‹ Les Mohicans de Paris Tome IVChapitre 20 sur 74 · Chapitre 174 Comment était morte la loi d’amour.

Chapitre 174 Comment était morte la loi d’amour.

Faisons quelques pas en arrière ; car nous nous apercevons que, pressé d’entrer chez madame de Marande, nous avons cavalièrement enjambé par-dessus des événements et des journées qui doivent avoir leur place dans ce récit, comme ils l’ont déjà dans l’histoire.

On se rappelle le scandale qui s’était produit à l’enterrement de M. le duc de la Rochefoucauld.

Comme quelques-uns des personnages qui tiennent le premier rang dans notre histoire y jouaient un rôle, nous avons essayé de raconter dans tous ses détails cette terrible scène où la police était arrivée au résultat qu’elle se proposait : arrêter M. Sarranti et tâter le degré de résistance qu’était capable d’opposer la population aux plus incroyables insultes qu’on pût faire au cadavre d’un homme qu’elle entourait de son respect et de son amour.

Force était restée à la loi ! comme on dit en langage gouvernemental.

« Encore une victoire pareille, disait Pyrrhus, qui n’était point un roi constitutionnel, mais qui était un tyran plein de sens, et je suis perdu ! » C’est ce qu’aurait dû se dire Charles X après la triste victoire qu’il venait de remporter sur les marches de l’Assomption.

En effet, l’émotion populaire avait été profonde, et cela, non seulement sur la foule – dont le roi, momentanément du moins, était trop éloigné pour sentir le tressaillement à travers les différentes couches sociales qui le séparaient d’elle –, mais encore sur la chambre des pairs, dont il n’était séparé que par le tapis étendu sur les marches du trône.

Les pairs, nous l’avons déjà dit, s’étaient sentis insultés, depuis le premier jusqu’au dernier, par l’insulte faite aux restes du duc de la Rochefoucauld. Les plus indépendants avaient manifesté tout haut leur indignation ; les plus dévoués l’avaient renfermée dans le fond de leur cœur ; mais, là, elle bouillonnait au souffle de ce terrible conseiller qu’on appelle l’orgueil. Tous attendaient une occasion de rendre, soit au ministère, soit même à la royauté, cette ruade immonde que la haute chambre venait de recevoir de la police.

Le projet de la loi d’amour allait leur fournir cette occasion.

Il avait été soumis à l’examen de MM. de Broglie, Portalis, Portal et le Bastard.

Nous avons oublié les noms des autres membres de la commission – cela soit dit sans intention de blesser aucunement les honorables.

La commission d’examen, dès ses premières séances, avait paru loin d’être sympathique au projet.

Les ministres eux-mêmes commençaient à s’apercevoir, avec ce même effroi qu’éprouvent des voyageurs qui, parcourant un pays inconnu, se trouvent tout à coup sur le bord d’un précipice, les ministres eux-mêmes, disons-nous, commençaient à s’apercevoir que, sous la question politique, qui paraissait la question principale, était cachée une question individuelle bien autrement grave.

La loi contre la liberté de la presse eût peut-être passé, en effet, si elle n’eût attenté qu’aux droits de l’intelligence. Qu’importaient les droits de l’intelligence à la bourgeoisie, cette suprême puissance de l’époque ? Mais la loi contre la liberté de la presse attentait aux intérêts matériels, question bien autrement vitale pour tous ces souscripteurs au Voltaire-Touquet qui lisaient le Dictionnaire philosophique en prenant du tabac dans une tabatière à la Charte.

Ce qui leur ouvrait peu à peu les yeux, à ces pauvres aveugles à cent mille francs d’appointements, c’était que toutes les dispositions attentatoires à la liberté de la presse et aux intérêts de l’industrie étaient, contre toutes les prévisions, unanimement repoussées par la commission de la chambre des pairs.

Alors ils commencèrent à craindre un rejet absolu.

Ce qui pouvait leur arriver de moins désagréable, c’est que le projet se présentât devant la chambre avec de tels amendements, que ces amendements arrivassent à en détruire l’effet.

Il fallait choisir entre une retraite, une défaite et peut-être une déroute. Il y eut conseil ; chacun fit part à tous de ses appréhensions, et il fut convenu que la discussion serait remise à la prochaine session.

Dans l’intervalle, M. de Villèle se chargeait, par une de ces combinaisons qui lui étaient familières, de donner au ministère, dans la chambre haute, une majorité aussi docile et aussi régulièrement disciplinée que celle dont il jouissait à la chambre des députés.

Puis, sur ces entrefaites, se produisit un incident qui acheva de ruiner le projet de loi.

Le 12 avril – un de ces jours sur lesquels nous avons si cavalièrement enjambé – était l’anniversaire de la première rentrée de Charles X à Paris : 12 avril 1814. Ce jour-là, la garde nationale faisait le service militaire des postes des Tuileries, remplaçant ainsi toutes les autres troupes du palais.

C’était une faveur dont le roi récompensait le dévouement de la garde nationale, qui, pendant plusieurs semaines, avait formé son unique garde ; c’était, enfin, une marque de confiance qu’il donnait à la population de Paris.

Mais, ce jour-là, chose qu’il n’avait pas été possible de prévoir, le 12 avril était tombé sur un jeudi saint. Or, le jeudi saint, le roi Charles X, tout entier à ses dévotions, ne pouvait livrer son esprit à aucune préoccupation politique : on avait donc reporté le service de la garde du 12 au 16, le jeudi saint au lundi de Pâques.

En conséquence, le 16 au matin, au moment de la garde montante, comme neuf heures sonnaient au pavillon de l’Horloge, le roi Charles X descendit le perron des Tuileries en général de la garde nationale. Il était accompagné de M. le dauphin et entouré d’un nombreux état-major.

Il arriva sur la place du Carrousel, où se trouvaient réunis des détachements fournis par toutes les légions de la garde nationale, y compris la légion de cavalerie.

Parvenu devant le front de bataille de la garde nationale, il salua, selon son usage, avec cordialité et effusion.

Bien que, dans ses promenades ordinaires, Charles X, dépopularisé peu à peu – non point par ses défauts personnels, mais par les erreurs de son gouvernement, qui avait adopté une politique antinationale –, bien que, dans ses promenades ordinaires, disons-nous, Charles X eût été habitué, depuis un an, à un accueil assez froid, encore provoquait-il de temps en temps, par les sourires et les saluts qu’il envoyait à la foule, de sympathiques acclamations.

Mais, ce jour-là, l’accueil fut glacial. Nul élan, nul enthousiasme ; quelques rares cris de « Vive le roi ! » timidement hasardés, à peine entendus et comme arrêtés en route.

Il passa la revue et quitta le Carrousel, le cœur gonflé d’une tristesse amère, accusant de cet accueil de la foule, non pas son système gouvernemental, mais les calomnies des journaux, mais les menées sourdes du parti libéral.

Plusieurs fois, pendant la revue, il s’était retourné vers son fils comme pour l’interroger ; mais M. le dauphin avait le singulier avantage d’être distrait sans que son esprit fût ailleurs. M. le dauphin suivait machinalement son père ; et, en rentrant au palais, M. le dauphin avait bien la conscience qu’il venait de faire une petite promenade à cheval, M. le dauphin se doutait bien qu’il venait de passer une revue ; mais il est probable qu’il lui eût été impossible de dire quelle espèce de troupe venait de défiler devant lui.

Ce ne fut donc pas à M. le dauphin que le vieux roi, qui se sentait isolé dans sa grandeur, faible dans son droit divin, s’adressa : ce fut à un homme de soixante ans, portant l’uniforme de maréchal de France et le double cordon de Saint-Louis et du Saint-Esprit.

Cet homme, c’était une des vieilles gloires de la France ; c’était le soldat du régiment de Médoc, c’était le chef de bataillon des volontaires de la Meuse, c’était le colonel du régiment de Picardie, c’était le conquérant de Trèves, le héros du pont de Mannheim, le commandant des grenadiers réunis de la grande armée, le vainqueur d’Ostrolenka, l’homme de Wagram, de la Bérésina, de Bautzen, le major général de la garde royale, le commandant en chef de la garde parisienne ; c’était le mutilé de tous les combats auxquels il assistait ; c’était celui dont le corps comptait vingt-sept blessures, cinq de plus que celui de César, et qui avait survécu à ses vingt-sept blessures – c’était le maréchal Oudinot, duc de Reggio.

Charles X prit le vieux soldat sous le bras, et, le tirant hors du cercle de courtisans qui attendant son retour :

— Voyons, maréchal, lui dit-il, parlez-moi franchement.

Le maréchal regarda le roi avec étonnement ; le silence et la froideur de la garde nationale ne lui avaient point échappé.

— Franchement, sire ? demanda-t-il.

— Oui, je désire savoir la vérité.

Le maréchal sourit.

— Cela vous étonne qu’un roi désire savoir la vérité. On nous trompe donc bien, nous autres, mon cher maréchal ?

— Mais, sire, chacun fait de son mieux pour cela.

— Et vous ?

— Moi, je ne mens jamais, sire !

— Alors vous dites la vérité ?

— J’attends qu’on me la demande.

— Et alors ?…

— Sire, que Votre Majesté m’interroge : elle verra.

— Eh bien, maréchal, que dites-vous de la revue ?

— Froide !

— À peine si l’on a crié : « Vive le roi ! » Avez-vous remarqué cela, maréchal ?

— Je l’ai remarqué, sire.

— J’ai donc démérité de la confiance et de l’affection de mon peuple ?

Le vieux soldat se tut.

— Ne m’entendez-vous pas, maréchal ? lui demanda Charles X.

— Si fait, sire, je vous entends.

— Eh bien, je vous demande si, à votre avis, entendez-vous, maréchal ? je vous demande si, à votre avis, j’ai démérité de la confiance et de l’affection de mon peuple.

— Sire !

— Vous m’avez promis la vérité, maréchal.

— Pas vous, sire, mais vos ministres… Par malheur, le peuple ne comprend pas les subtilités de votre gouvernement constitutionnel : roi et ministres, il confond tout.

— Mais qu’ai-je donc fait ? s’écria le roi.

— Vous n’avez pas fait, sire, vous avez laissé faire.

— Maréchal, je vous jure que je suis plein de bonnes intentions.

— Il y a un proverbe, sire, qui prétend que l’enfer en est pavé !

— Voyons, maréchal, dites-moi tout ce que vous en pensez.

— Sire, reprit le maréchal, je serais indigne des bontés du roi si… je n’obéissais point à l’ordre qu’il me donne.

— Eh bien ?

— Eh bien, sire, je pense que vous êtes un bon et loyal prince ; mais Votre Majesté est entourée et circonvenue par des conseillers ou aveugles ou ignorants, qui ne voient pas ou qui voient mal.

— Continuez, continuez.

— La voix publique vous dit, par ma voix, sire, que votre cœur est véritablement français, et que c’est dans votre cœur, et non ailleurs, qu’il faut lire.

— Alors, on est mécontent ?

Le maréchal s’inclina.

— Et à quel propos ce mécontentement ?

— Sire, la loi sur la presse blesse profondément et mortellement la population.

— Vous croyez que c’est à cela que je dois la froideur d’aujourd’hui ?

— Sire, j’en suis sûr.

— Alors un conseil, maréchal.

— Sur quoi, sire ?

— Sur ce que j’ai à faire.

— Sire, je n’ai pas de conseil à donner au roi.

— Si fait, quand j’en demande un.

— Sire, votre haute sagesse…

— Que feriez-vous à ma place, maréchal ?

— C’est sur l’ordre du roi que je parle.

— Mieux que cela, duc, reprit Charles X avec une majesté qui ne lui faisait pas défaut dans certaines occasions, c’est sur ma prière.

— Eh bien, sire, reprit le maréchal, faites retirer la loi ; convoquez pour une autre revue la garde nationale tout entière, et vous verrez, par ses acclamations unanimes, quelle était la vraie cause de son silence d’aujourd’hui.

— Maréchal, la loi sera retirée demain. Fixez vous-même le jour de la revue.

— Sire, Votre Majesté veut-elle que ce soit pour le dernier dimanche du mois, c’est-à-dire pour le 29 avril ?

— Donnez les ordres vous-même : vous êtes commandant général de la garde nationale.

Le soir même, le conseil était réuni aux Tuileries, et, malgré les résistances opiniâtres de quelques-uns, le roi exigeait le retrait immédiat de la loi d’amour.

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Les ministres, malgré les félicités qu’ils s’étaient promises de l’application de cette loi, furent obligés de se soumettre à l’autorité souveraine. Le retrait de la loi, d’ailleurs, n’était qu’un acte de prudence, une mesure de précaution qui leur épargnait un échec certain et décisif devant la chambre des pairs.

Le lendemain de cette première revue, c’est-à-dire de cette manifestation de la garde nationale dont le roi avait si bien apprécié les effets, et le maréchal Oudinot si bien jugé la cause, M. de Peyronnet demanda la parole au commencement de la séance de la chambre des pairs et lut à la tribune l’ordonnance qui retirait le projet de loi. Ce fut un immense cri de joie poussé des quatre coins de la France et par tous les journaux indistinctement, royalistes ou libéraux.

Le soir, Paris fut illuminé.

De longues colonnes d’ouvriers imprimeurs parcoururent les rues et les places publiques de la ville, aux cris de « Vive le roi ! Vive la chambre des pairs ! Vive la liberté de la presse ! »

Ces promenades, le prodigieux concours de curieux qui encombraient les boulevards, les quais, les rues latérales, affluant par toutes les grandes artères jusqu’aux Tuileries, comme le sang afflue vers le cœur ; les cris de cette foule, l’explosion des pétards lancés par les fenêtres, l’ascension enflammée des fusées volantes qui parsemaient le ciel d’étoiles éphémères, la prodigalité des lumières placées à tous les édifices autres que les édifices publics, tout ce bruit, tout cet éclat, offraient un aspect de fête, un air de joie que ne présentent pas d’habitude les solennités officielles ordonnées par le gouvernement.

L’allégresse ne fut pas moindre dans les autres grandes villes du royaume ; il semblait, non point que la France eût remporté une de ces victoires auxquelles elle est accoutumée, mais que chaque Français eût triomphé individuellement.

Cette allégresse se manifestait, en effet, sous les formes non seulement les plus diverses, mais encore les plus individuelles ; chacun cherchait une manière personnelle de témoigner sa joie.

Ici, c’étaient les chœurs nombreux qui stationnaient sur les places ou parcouraient les rues en faisant entendre des chants nationaux ; là, c’étaient des feux d’artifice improvisés qui se prolongeaient par toute sorte de caprices populaires ou des danses qui duraient toute la nuit ; ailleurs, c’étaient des promenades aux flambeaux, exécutées, comme les courses antiques, à pied et à cheval ; ailleurs encore, des arcs de triomphe ou des colonnes chargées d’inscriptions ; partout, c’étaient des illuminations flamboyantes – celles de Lyon, notamment, furent admirables : les deux rives des deux fleuves, les principales places de la cité, les nombreuses terrasses de ses nombreux faubourgs se trouvèrent, pour ainsi dire, reliées par de longs cordons de feu que reflétaient les eaux du Rhône et de la Saône.

Marengo n’avait pas inspiré plus d’orgueil ; Austerlitz, plus d’enthousiasme.

C’est que l’une et l’autre de ces victoires n’était qu’un triomphe : la chute de la loi d’amour était à la fois un triomphe et une vengeance ; c’était un engagement pris, vis-à-vis de la France, de la débarrasser de ce ministère qui, à chaque session nouvelle, s’était donné la tâche de détruire quelqu’une des libertés promises, garanties, consacrées par le pacte fondamental.

Cette manifestation éclatante de la conscience publique, cette démonstration populaire, cette allégresse spontanée du pays tout entier, à la nouvelle du retrait de la loi, stupéfièrent les ministres, qui résolurent, dès le même soir, au milieu de tout ce bruit et de toutes ces rumeurs, de se rendre en corps chez le roi.

Ils demandèrent à être introduits.

On chercha le roi.

Le roi n’était point sorti, et, cependant, il n’était ni au grand salon, ni dans son cabinet, ni chez M. le dauphin, ni chez madame la duchesse de Berry.

Où était-il donc ?

Un valet de chambre dit qu’il avait vu Sa Majesté, suivie du maréchal Oudinot, s’acheminer vers l’escalier qui conduisait à la terrasse du pavillon de l’Horloge.

On monta cet escalier.

Deux hommes étaient debout, dominant tous ces cris, toutes ces rumeurs, toutes ces lumières, se détachant en vigueur sur le globe lumineux de la lune et sur les nuages argentés qui passaient rapidement au ciel. Ces deux hommes, c’étaient Charles X et le maréchal Oudinot. On leur annonça la visite ministérielle. Le roi regarda le maréchal.

— Que viennent-ils faire ? demanda-t-il.

— Réclamer de Votre Majesté quelque mesure répressive contre la joie publique.

— Faites monter ces messieurs, dit le roi. Les ministres, fort étonnés, suivirent l’aide de camp à qui le valet de chambre avait transmis l’ordre du roi. Cinq minutes après, le conseil était réuni sur la plate-forme du pavillon de l’Horloge.

Le drapeau blanc, le drapeau de Taillebourg, de Bouvines et de Fontenoy, se déployait gracieusement selon les caprices de la brise. On eût dit qu’il était tout fier d’entendre ces acclamations inaccoutumées.

M. de Villèle s’avança.

— Sire, dit-il, ému du danger que court Votre Majesté, je viens avec mes collègues…

Le roi l’arrêta.

— Monsieur, demanda-t-il, votre discours était préparé, n’est-ce pas, avant de sortir de l’hôtel des finances ?

— Sire…

— Je ne refuse pas de l’entendre, monsieur ; mais, auparavant, je désire que, de cette plate-forme qui domine Paris, vous regardiez et vous écoutiez ce qui se passe.

Et le roi étendit la main vers cet océan de lumière.

— Alors, hasarda M. de Peyronnet, c’est notre démission que demande Sa Majesté.

— Eh ! qui vous parle de démission, monsieur ? Je ne vous demande rien ; je vous dis de regarder et d’écouter.

Il se fit un instant de silence, non pas dans les rues – les rues étaient, au contraire, de moment en moment, plus bruyantes et plus joyeuses –, mais parmi les illustres observateurs.

Le maréchal se tenait à l’écart, le sourire du triomphe sur les lèvres ; le roi, la main toujours étendue et se tournant successivement vers les quatre points cardinaux, dominait, grâce à sa haute taille qui, ayant fléchi sous le poids des années, se redressait cependant dans les grandes circonstances – le roi dominait tous ces hommes. En ce moment, sa pensée, comme sa taille, les dépassait de toute la tête !

— Maintenant, parlez, monsieur de Villèle, reprit le roi, qu’avez-vous à me dire ?

— Rien, sire, répondit le président du conseil ; et il ne nous reste qu’à présenter à Votre Majesté l’hommage de nos respects.

Charles X salua ; les ministres se retirèrent.

— Décidément, maréchal, je crois que vous avez raison, dit le roi.

Et il regagna ses appartements.

À la prochaine séance du conseil, le roi exposa aux ministres le désir qu’il avait de passer une revue le 29 avril.

C’était le 25 que Sa Majesté manifestait cette intention.

Les ministres essayèrent d’abord de combattre la volonté du roi ; mais cette volonté était trop bien arrêtée pour céder aux mauvaises armes de l’intérêt personnel. Alors ils se rabattirent sur un détail : c’était d’isoler les gardes nationaux des séditieux et des provocateurs qui ne manqueraient pas de les entourer.

Le lendemain, un ordre du jour faisait connaître que, « le roi ayant annoncé à la parade du 16 avril que, pour donner une preuve de sa bienveillance et de sa satisfaction à la garde nationale, il avait l’intention de la passer en revue, cette revue aurait lieu au Champ de Mars le dimanche 29 avril ».

C’était une grande nouvelle. Dès la veille au soir, c’est-à-dire dès le 25, un ouvrier imprimeur, affilié aux sociétés secrètes, avait apporté à Salvator une épreuve de l’ordre du jour qui devait être affiché le lendemain.

Salvator était fourrier dans la 11e légion. – On comprend pourquoi il avait accepté, sollicité même ce grade de fourrier : c’était là un des mille moyens qu’employait l’actif carbonaro pour se mettre en contact avec les opinions populaires.

Cette revue était une occasion de tâter l’esprit public : Salvator ne la négligea point.

Plus de cinq cents ouvriers dont il connaissait les ardentes opinions avaient toujours refusé de faire partie de la garde nationale, motivant leur refus sur la dépense que nécessitait l’uniforme ; quatre délégués choisis par Salvator visitèrent ces hommes à domicile ; chacun de ceux-ci reçut cent francs, à la condition d’avoir son costume complet et de prendre son rang dans la compagnie, le dimanche 29. On donna les adresses de tailleurs appartenant à l’association, et qui avaient pris l’engagement de fournir le costume au jour fixé pour la somme de quatre-vingt-cinq francs. Il restait à chaque homme quinze francs de boni.

Il en fut fait ainsi dans les douze arrondissements.

Les maires, presque tous libéraux, étaient enchantés de cette démonstration ; ils ne firent aucune difficulté de remettre des fusils aux nouveaux enrôlés.

Cinq ou six mille hommes qui, huit jours auparavant, ne faisaient pas même partie de la garde nationale, furent de la sorte armés et habillés. Tous ces hommes devaient obéir, non pas aux ordres de leurs colonels, mais au signal d’un chef carbonaro reconnaissable par eux seuls. Toutefois, comme les plus avancés ne croyaient pas encore l’heure de l’insurrection venue, il était ordonné, de la part de la vente suprême, de ne se porter à aucun acte d’hostilité pendant la revue.

De son côté, la police était sur pied et se tenait l’œil au guet, l’oreille aux écoutes. Mais que faire contre des hommes qui s’empressent d’obéir aux ordres du roi ?

M. Jackal incorpora dix hommes dans chaque légion ; seulement, comme cette idée ne lui vint que lorsqu’il eut appris le mouvement qui s’opérait, il se trouva que les tailleurs de Paris avaient tant d’ouvrage, que la plupart des hommes de M. Jackal furent bien armés le dimanche, mais ne furent habillés que le lundi.

C’était trop tard !

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