‹ Les Mohicans de Paris Tome IVChapitre 38 sur 74 · Chapitre 194 Le sursis.

Chapitre 194 Le sursis.

Mais, si impératif que fût le geste du roi, Dominique n’obéit point ; seulement, il se releva, et, d’une voix respectueuse mais ferme :
— Sire, dit-il, Votre Majesté s’est trompée : je ne demande pas, ou plutôt je ne demande plus la grâce de mon père.

— Que demandez-vous donc, alors ?

— Sire, je sollicite un sursis de Votre Majesté.

— Un sursis ?

— Oui, sire.

— De combien de jours ?

Dominique calcula dans son esprit, et, tout haut :

— De cinquante jours, dit-il.

— Mais, fit le roi, la loi accorde trois jours au condamné pour se pourvoir, et le pourvoi est toujours une affaire de quarante jours.

— C’est selon, sire : la cour de cassation, si on la presse, peut rendre son arrêt en deux jours, en un jour même aussi bien qu’en quarante jours ; et, d’ailleurs…

Dominique hésitait.

— Et d’ailleurs ?… répéta le roi. Voyons, achevez votre pensée.

— D’ailleurs, sire, mon père ne se pourvoira pas.

— Comment ? votre père ne se pourvoira pas.

Dominique secoua la tête.

— Mais, en ce cas, s’écria le roi, votre père veut donc mourir ?

— Il ne fera rien, du moins, pour échapper à la mort.

— Alors, monsieur, la justice aura son cours.

— Sire, fit Dominique, au nom de Dieu, accordez à un de ses ministres la grâce qu’il vous demande !

— Eh bien, oui, monsieur, je la lui accorderai peut-être, mais à une condition d’abord : c’est que le condamné ne bravera pas la justice. Que votre père se pourvoie, et je verrai s’il doit avoir, outre les trois jours de délai que lui accorde la loi, les quarante jours de sursis que lui accordera ma clémence !

— Ce n’est point assez de quarante-trois jours, sire, dit résolument Dominique ; il m’en faut cinquante.

— Cinquante, monsieur ! et pourquoi faire ?

— Pour faire un voyage long et pénible, sire ; pour obtenir une audience que j’obtiendrai difficilement, peut-être ; pour tâcher, enfin, de convaincre un homme qui, comme vous, sire, ne voudra peut-être pas être convaincu.

— Vous faites un long voyage ?

— Un voyage de trois cent cinquante lieues, sire.

— Et vous le faites à pied ?

— Je le fais à pied, oui, sire.

— Pourquoi le faites-vous à pied ? Dites !

— Parce que c’est ainsi que voyagent les pèlerins qui ont une grâce suprême à demander à Dieu.

— Mais, si je faisais les frais de ce voyage, si je vous donnais l’argent nécessaire ?…

— Sire, que Votre Majesté réserve l’argent qu’elle me donnerait à quelque pieuse aumône. J’ai fait vœu d’aller à pied et pieds nus, j’irai à pied et pieds nus.

— Et, dans cinquante jours, vous vous engagez à prouver l’innocence de votre père ?

— Non, sire, je ne m’y engage point, et je jure au roi que nul autre à ma place ne pourrait s’y engager ; mais j’affirme qu’après le voyage que j’entreprends, si je n’ai pas les moyens de proclamer l’innocence de mon père, j’affirme que j’accepterai l’arrêt de la justice humaine, me bornant à répéter en condamné ces paroles du roi : « J’appelle sur vous la miséricorde divine ! »

Une émotion nouvelle s’empara de Charles X. Il regarda l’abbé Dominique, et, en voyant sa franche et loyale figure, une demi-conviction entra dans son cœur.

Malgré lui, cependant – car, on le sait, le roi Charles X n’eut pas le bonheur d’être toujours lui –, malgré lui, cependant, malgré cette sympathie irrésistible qu’inspirait le visage du noble moine, visage qui n’était que le reflet de son cœur, le roi Charles X, comme pour puiser des forces contre le bon sentiment qui menaçait de l’envahir, prit pour la seconde fois la feuille de papier posée sur sa table, et où il avait jeté les yeux quand l’huissier avait annoncé l’abbé Dominique ; il y porta rapidement un regard, et ce regard, si rapide qu’il fût, suffit pour refouler en lui ce bon vouloir, lequel n’eut ainsi qu’une expression éphémère : d’attendrie qu’elle était en écoutant l’abbé Dominique, sa figure redevint froide, soucieuse, renfrognée.

Et il y avait bien de quoi être renfrogné, soucieux et froid : la note que le roi avait sous les yeux était l’histoire abrégée de M. Sarranti et de l’abbé Dominique, deux portraits esquissés de main de maître, comme savait les esquisser la congrégation : la biographie de deux révolutionnaires acharnés.

La première était celle de M. Sarranti. Elle le prenait à son départ de Paris ; elle le suivait dans l’Inde, à la cour de Rundjet-Sing, dans ses relations avec le général Lebastard de Prémont, indiqué lui-même comme un homme horriblement dangereux ; puis, de l’Inde, elle passait avec eux à Schœnbrunn, détaillait cette conspiration échouée par les bons soins de M. Jackal, et, tout en perdant le général Lebastard de l’autre côté du pont de la Vienne, reprenait M. Sarranti seul pour le ramener à Paris et ne le quitter qu’au jour de son arrestation. En marge étaient ces mots : « Accusé et convaincu, en outre, des crimes de rapt, de vol et d’assassinat, pour lesquels crimes il a été condamné. »

Quant à l’abbé Dominique, sa biographie, à lui, n’était pas moins détaillée. On le prenait au sortir du séminaire ; on le proclamait un disciple de l’abbé Lamennais, dont la dissidence commençait à percer ; puis on en faisait un visiteur de mansardes répandant, non la parole de Dieu, mais la propagande révolutionnaire ; on citait tel sermon de lui qui lui eût valu les remontrances de ses supérieurs, s’il n’eût pas relevé d’un ordre espagnol non encore rétabli en France. On proposait, enfin, de le renvoyer à l’étranger, sa présence à Paris étant dangereuse, au dire de la congrégation.

En somme, d’après la note que le pauvre bon roi avait sous les yeux, MM. Sarranti père et fils étaient deux buveurs de sang tenant à la main : l’un, l’épée qui devait renverser le trône, l’autre, la torche qui devait brûler l’Église.

Il suffisait donc, quand une fois on s’était imprégné de tout ce venin jésuitique, de rejeter les yeux sur cette feuille de papier pour se reprendre à la haine politique, qui, un instant pouvait s’affaisser, et pour revoir d’un seul coup sourdre à nouveau tous les fantômes de la révolution.

Le roi frissonna et jeta un mauvais regard à l’abbé Dominique.

Celui-ci ne se méprit pas au sens de ce regard, et se sentit atteint comme d’un fer rouge. Il releva la tête fièrement, s’inclina sans se baisser, et fit deux pas en arrière, s’apprêtant à sortir.

Un suprême dédain pour ce roi qui repoussait les instincts de son cœur afin de leur substituer les haines d’autrui, le foudroyant mépris du fort pour le faible, vint, malgré l’abbé Dominique, errer dans ses yeux et sur ses lèvres.

Charles X, à son tour, vit ce sentiment luire comme une flamme, et, Bourbon après tout, c’est-à-dire prompt à la grâce, il eut un de ces remords qu’à certaines heures devait avoir, en regardant Agrippa d’Aubigné, son aïeul Henri IV.

La vérité, ou tout au moins le doute, lui apparut dans la demi-teinte ; il n’osa point refuser ce que lui demandait cet honnête homme, et rappela l’abbé Dominique au moment où celui-ci allait se retirer.

— Monsieur l’abbé, lui dit-il, je n’ai point encore répondu négativement ni affirmativement à votre demande ; mais, si je ne l’ai point fait, c’est que je regardais passer devant mes yeux, ou plutôt dans ma pensée, les ombres des justes injustement immolés.

— Sire, s’écria l’abbé en faisant deux pas en avant, il en est temps encore, et le roi n’a qu’à dire un mot.

— Je vous accorde deux mois, monsieur l’abbé, dit le roi en reprenant sa hauteur ordinaire, comme s’il se repentait et s’il rougissait de laisser paraître la moindre émotion ; mais, vous entendez ? que votre père se pourvoie ! Je pardonne quelquefois la rébellion contre la royauté ; je ne pardonnerais pas la rébellion contre la justice.

— Sire, voudrez-vous me donner le moyen, à mon arrivée, de pénétrer jusqu’à vous, à toute heure du jour et de la nuit ?

— Volontiers, dit le roi.

Et il sonna.

— Vous voyez monsieur, dit Charles X à l’huissier qui entra ; reconnaissez-le, et n’importe à quelle heure du jour ou de la nuit il se présentera ici, qu’on l’introduise près de moi. Prévenez-en les gens de service.

L’abbé s’inclina et sortit le cœur plein de joie, sinon de reconnaissance.

q

Page 1