Chapitre 197 César, Charlemagne, Napoléon 1.
Le moine continua en ces termes :
— Trois hommes, trois élus, avaient été choisis de tout temps dans la pensée du Seigneur pour être les instruments de l’idée, et pour tailler comme il l’entendait l’édifice du monde chrétien : ces trois hommes sont César, Charlemagne, Napoléon. Et remarquez, mon père, que chacun de ces trois hommes ignore ce qu’il fait et semble rêver juste le contraire de ce qu’il accomplit : César, païen, prépare le christianisme ; Charlemagne, barbare, prépare la civilisation ; Napoléon, despote, prépare la liberté.
« Ces trois hommes viennent à huit cents ans de distance l’un de l’autre. Mon père, ce sont trois aspects humains différents, mais c’est la même âme qui les anime – l’idée.
« César, païen, réunit par la conquête les peuples en un seul faisceau, afin que sur cette gerbe d’hommes se lève le Christ, fécondant le monde moderne, et que, sous le successeur de César, se lève le Christ.
« Charlemagne, barbare, établit la féodalité, cette mère de la civilisation, et brise contre les barrières de son vaste empire la migration de peuples plus barbares encore que lui.
« Napoléon… Permettez, mon père, qu’à l’égard de Napoléon, je développe plus longuement ma théorie. Ce ne sont point des paroles vaines que je vous dis, et, je l’espère bien, elles me conduisent, au contraire, au but où j’aspire.
« Lorsque Napoléon, ou plutôt Bonaparte – car le géant a deux noms, comme il a deux faces –, lorsque Bonaparte apparut, la France était lancée par la Révolution tellement en dehors des autres peuples, qu’elle avait dérangé l’équilibre des nations. Il fallait un Alexandre à ce Bucéphale, un Androclès à ce lion. Bonaparte se présenta, avec sa double nature populaire et aristocratique, en face de cette folle de liberté qu’il allait enchaîner pour la guérir. – Bonaparte était en arrière de l’idée en France, mais en avant des idées des autres peuples.
« Les rois ne virent pas en lui ce qu’il y avait en lui ; les rois sont parfois aveugles : les insensés lui firent la guerre.
« Alors Bonaparte – l’homme de l’idée – prit ce qu’il y avait en France de plus pur, de plus intelligent, de plus progressif parmi ses enfants ; il en forma des bataillons – bataillons sacrés qu’il répandit sur l’Europe. – Partout, ces bataillons de l’idée portent la mort aux rois et la vie aux peuples ; partout où passe l’esprit de la France, la liberté fait, à sa suite, un pas gigantesque, jetant au vent les révolutions, comme un semeur jette le blé.
« Napoléon tombe en 1815, et déjà la moisson qu’il a préparée est, sur certains sols, bonne à faire. Ainsi, en 1818 – rappelez-vous les dates, mon père –, les grands-duchés de Bade et de Bavière demandent une constitution et l’obtiennent ; en 1819 le Wurtemberg réclame une constitution et l’obtient ; en 1820, révolution et constitution des cortès d’Espagne et de Portugal ; en 1820 encore, révolution et constitution de Naples et du Piémont ; en 1821, insurrection des Grecs contre la Turquie ; en 1823, institution d’états en Prusse.
« L’homme est prisonnier, l’homme est enchaîné sur le rocher de Sainte-Hélène, l’homme est mort, l’homme est déposé au tombeau, l’homme repose sous sa pierre sans nom ; mais l’idée est libre, mais l’idée lui survit, mais l’idée est immortelle !
« Une seule nation, une seule, avait, par sa position topographique, échappé à l’influence progressiste de la France, trop éloignée qu’elle était pour que nous songeassions jamais à mettre le pied sur son territoire. Napoléon rêve la destruction des Anglais dans l’Inde par son union avec la Russie… À force de fixer les yeux sur Moscou, il finit par s’habituer à la distance ; la distance disparaît peu à peu, par un effet d’optique sublime et insensé tout à la fois. Un prétexte, et nous conquérons la Russie, comme nous avons conquis l’Italie, l’Égypte, l’Allemagne, l’Autriche et l’Espagne. Le prétexte ne manquera pas plus qu’il ne manquait au temps des croisades, où nous allions emprunter la civilisation à l’Orient. Dieu le veut : nous porterons la liberté au Nord. Un vaisseau anglais entre dans le port de je ne sais quelle ville de la Baltique, et voilà la guerre déclarée par Napoléon à l’homme qui, deux ans auparavant, en s’inclinant devant lui, s’appliquait ce vers de Voltaire :
L’amitié d’un grand homme est un bienfait des
/ dieux2 !
« Et, d’abord, il semble, à première vue, que la prévoyance de Dieu échoue contre l’instinct despotique d’un homme. La France entre dans la Russie, mais la Russie recule devant la France ; la liberté et l’esclavage ne seront point mis en contact. Nulle semence ne germera sur cette terre glacée ; car, devant nos armées, reculeront non seulement les armées, mais encore les populations ennemies. C’est un pays désert que nous envahissons, c’est une capitale incendiée qui tombe entre nos mains ; et, lorsque nous entrons dans Moscou, Moscou est vide, Moscou est en flammes !
« Alors la mission de Napoléon est accomplie, et le moment de sa chute est arrivé ; car la chute de Napoléon va être aussi utile à la liberté que l’avait été l’élévation de Bonaparte. Le czar, si prudent devant l’ennemi vainqueur, sera imprudent peut-être devant l’ennemi vaincu : il avait reculé devant le conquérant, voyez, voyez, mon père, il s’apprête à suivre le fuyard…
« Dieu retire sa main de Napoléon… Depuis trois ans, son bon génie, Joséphine, ne s’est-il pas éloigné de lui pour faire place à Marie-Louise, l’incarnation du despotisme ? Dieu retire donc sa main de Napoléon ; et, pour que l’intervention céleste soit bien visible, cette fois, dans les choses humaines, ce ne sont plus des hommes qui combattent des hommes ; l’ordre des saisons est interverti, la neige et le froid arrivent à marches forcées ; ce sont les éléments qui tuent une armée.
« Et voilà que les choses prévues par la sagesse du Seigneur arrivent. Paris n’a pu porter sa civilisation à Moscou : Moscou vient la demander à Paris.
« Deux ans après l’incendie de sa capitale, Alexandre entrera dans la nôtre ; mais son séjour y sera de trop courte durée : ses soldats n’ont fait que toucher le sol de la France ; notre soleil, qui devait les éclairer, ne les a qu’éblouis.
« Dieu rappelle son fils ; Napoléon reparaît ; le gladiateur rentre dans l’arène, combat, tombe et tend la gorge à Waterloo.
« Alors Paris rouvre ses portes au czar et à son armée sauvage. Cette fois, l’occupation retiendra trois ans, aux bords de la Seine, ces hommes de la Néva, de la Volga et du Don ; puis, tout empreints d’idées nouvelles et étranges, balbutiant les noms inconnus de civilisation, d’affranchissement et de liberté, ils retourneront dans leur pays sauvage, et, huit ans après, une conspiration républicaine éclatera à Saint-Pétersbourg… Tournez les yeux vers la Russie, mon père, et vous verrez le foyer de cet incendie fumant encore sur la place du Sénat.
« Mon père, vous avez consacré votre vie à l’homme-idée l’homme est mort, l’idée vit. Vivez à votre tour pour l’idée ! »
— Que dites-vous, mon fils ? s’écria M. Sarranti en regardant Dominique avec des yeux où se peignaient à la fois l’étonnement et la joie, la surprise et la fierté.
— Je dis, mon père, qu’après avoir si vaillamment combattu, vous ne voudrez pas quitter la vie avant d’avoir entendu sonner les heures des indépendances futures. Mon père, le monde s’agite ; la France est en travail comme une montagne volcanique ; encore quelques années, quelques mois peut-être, et la lave va sortir du cratère, engloutissant sur son passage, comme des villes maudites, toutes les servitudes, tous les abaissements d’une société condamnée à faire place à une société nouvelle.
— Répète ces paroles, Dominique ! s’écria le Corse enthousiaste, dont les yeux étincelèrent de joie en entendant sortir de la bouche de son fils ces prophétiques et consolantes paroles, précieuses pour lui comme une rosée de diamants ; répète ces paroles… Tu fais partie de quelque société secrète, n’est-ce pas, et tu sais le mot de l’avenir ?
— Je ne fais partie d’aucune société secrète, mon père, et, si je sais le mot de l’avenir, c’est que je l’ai lu dans le passé. J’ignore si quelque complot se trame dans l’ombre ; mais ce que je sais, c’est qu’une conspiration toute puissante est éclose en face de nous, en plein soleil : c’est la conspiration du bien contre le mal, et les deux combattants sont en présence ; le monde attend… Vivez, mon père ! vivez !
— Oui, Dominique, s’écria M. Sarranti en tendant la main à son fils, vous avez raison ; je désire vivre maintenant ; mais comment vivre, puisque je suis condamné ?
— Mon père, cela me regarde.
— Pas de grâce, entends-tu bien, Dominique ? Je ne veux rien recevoir de ces hommes qui, pendant vingt ans, ont combattu contre la France.
— Non, mon père ; rapportez-vous-en à moi pour garder l’honneur de la famille. On ne vous demande qu’une chose : c’est de vous pourvoir ; un innocent n’a pas de grâce à demander.
— Quel est donc votre projet, Dominique ?
— Mon père, à vous comme aux autres, je dois le taire.
— C’est un secret ?
— Profond, inviolable.
— Même pour ton père, Dominique ?
Dominique prit la main de son père et la baisa respectueusement.
— Même pour mon père ! dit-il.
— N’en parlons plus, mon fils… Quand vous reverrai-je ?
— Dans cinquante jours, mon père… plus tôt, peut-être, mais pas plus tard.
— Je ne vous verrai pas d’ici à cinquante jours ? s’écria M. Sarranti avec effroi.
Il commençait à craindre de mourir.
— J’entreprends à pied un long pèlerinage… Recevez mes adieux ; je partirai dès ce soir, dans une heure, pour ne plus m’arrêter jusqu’au retour… Bénissez-moi, mon père !
Un sentiment de sublime grandeur se répandit sur le visage de M. Sarranti.
— Que Dieu t’accompagne pendant ton douloureux pèlerinage, noble cœur ! dit-il en élevant les mains au-dessus de la tête de son fils ; qu’il te préserve des embûches et des trahisons, et qu’il te ramène pour ouvrir la porte de ma prison, que cette porte donne sur la vie ou sur la mort !
Puis, prenant entre ses deux mains la tête du moine agenouillé, il la regarda avec une tendresse orgueilleuse, une suprême fierté ; et, lui baisant le front, il lui fit signe de sortir, de peur, sans doute, que les émotions dont son cœur était plein ne s’exhalassent en sanglots.
De son côté, le moine, qui sentait ses forces défaillir, se retourna pour dérober à son père la vue des larmes qui jaillissaient de ses yeux, et sortit précipitamment.
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