‹ Les Mohicans de Paris Tome IVChapitre 44 sur 74 · Chapitre 200 À la dernière maison de la barrière de Fontainebleau 1.

Chapitre 200 À la dernière maison de la barrière de Fontainebleau 1.

Avant de partir, l’abbé avait à passer chez lui ; les deux jeunes gens prirent donc le chemin de la rue du Pot-de-Fer.
À peine avaient-ils fait dix pas, qu’un commissionnaire, auquel un homme enveloppé d’un manteau venait de remettre une lettre, se détacha de la muraille et les suivit.

— Tenez, dit Salvator au moine, je parie que voilà un commissionnaire qui a affaire du même côté que nous.

— Nous sommes épiés, alors ?

— Pardieu !

En effet, les jeunes gens se retournèrent trois fois, une fois au coin de la rue de l’Éperon, une fois au coin de la rue Saint-Sulpice, et une fois à la porte de l’abbé – le commissionnaire semblait avoir affaire au même endroit qu’eux.

— Oh ! murmura Salvator, c’est un homme habile que M. Jackal ; mais, comme nous avons Dieu pour nous, et qu’il n’a pour lui que le diable, peut-être serons-nous encore plus habiles que lui.

Ils entrèrent ; l’abbé prit sa clef. Un homme causait avec la portière et caressait son chat.

— Regardez bien cet homme quand nous sortirons, dit Salvator en montant l’escalier de Dominique.

— Quel homme ?

— Celui qui cause avec votre portière.

— Eh bien ?

— Eh bien, il nous accompagnera jusqu’à la barrière et vous accompagnera, vous, peut-être, plus loin encore.

On entra dans la chambre de Dominique.

C’était une oasis que cette chambre quand on sortait de la Conciergerie et de la Préfecture. Le soleil couchant l’éclairait à cette heure de ses plus doux rayons ; les oiseaux du Luxembourg chantaient dans les marronniers en fleur ; l’air était pur, et l’on se sentait heureux rien qu’en entrant dans ce réduit.

Salvator sentit son cœur se serrer à l’idée que le pauvre moine allait quitter cette atmosphère sereine pour aller errer sur les grandes routes, de pays en pays, sous le soleil brûlant du Midi, sous le vent glacé de la nuit.

L’abbé s’arrêta un instant au milieu de la chambre, et regarda tout autour de lui.

— J’ai été bien heureux ici ! dit-il, formulant par des paroles la pensée de son âme ; j’ai passé les plus douces heures de ma vie dans cette paisible retraite, où je ne demandais de plaisir qu’à l’étude, de consolation qu’à Dieu. Pareil à ces moines qui habitent le Thabor ou le Sinaï, il m’arrivait alors comme des souvenirs d’une vie passée, comme les révélations d’une vie future. J’ai vu passer ici, comme des êtres vivants, les songes les plus fleuris de ma jeunesse, les plus enchanteresses félicités de mon adolescence ; je n’y demandais qu’un ami ; Dieu me l’a ôté ! mais il vous a rendu à moi, Salvator. La volonté de Dieu soit faite !

Et, ayant dit ces paroles, le moine prit un livre qu’il mit dans la poche de sa robe, noua autour de son habit blanc une simple corde ; puis, passant derrière Salvator, il alla prendre, dans un angle de la chambre, un long bâton d’épine, qu’il montra à son ami.

— Je l’ai rapporté d’un triste pèlerinage, dit-il ; c’est le seul souvenir matériel qui me reste de Colomban.

Puis, comme s’il redoutait de s’attendrir et d’éclater s’il restait un moment de plus :

— Voulez-vous que nous partions, mon ami ? dit-il.

— Partons ! dit Salvator en se levant. Il descendirent : l’homme n’était plus chez la portière, mais il était au coin de la rue.

Les deux jeunes gens traversèrent le Luxembourg ; l’homme les suivit. Ils gagnèrent l’allée de l’Observatoire, prirent la rue Cassini, le faubourg Saint-Jacques, et arrivèrent ainsi, plus muets que causeurs, à travers les boulevards extérieurs, jusqu’à la barrière de Fontainebleau ; ils franchirent la barrière, suivis par les regards curieux des douaniers et des hommes du peuple, mal habitués à la vue de la robe monacale ; les deux amis continuèrent de marcher – l’homme les suivait toujours.

Peu à peu, les maisons se séparèrent, puis devinrent plus rares le long de la route ; puis, enfin, on ne vit plus, à droite et à gauche, que la plaine, où commençaient à se balancer les épis.

— Où couchez-vous, ce soir ? demanda Salvator.

— Dans la première maison où l’on voudra bien me donner l’hospitalité, répondit le moine.

— Cette hospitalité, mon frère, souffrez que ce soit moi qui vous la donne.

Le moine inclina la tête en signe d’assentiment.

— À cinq lieues d’ici, continua Salvator, un peu en avant de la Cour-de-France, vous trouverez, à gauche, un petit sentier que vous reconnaîtrez à un poteau sur lequel vous verrez une croix blanche ayant la forme de ce qu’on appelle, en blason, une croix pattée.

Dominique fit un second signe de tête.

— Vous suivrez ce sentier, qui vous conduira au bord de la rivière. Alors, à cent pas de là, au milieu d’un massif d’aunes, de peupliers et de saules, vous verrez, aux rayons de la lune, blanchir une petite maison. Sur la porte de cette maison, vous reconnaîtrez une croix blanche pareille à celle du poteau.

Dominique fit un troisième signe de tête.

— Tout près est un saule creux, continua Salvator ; vous fouillerez dans le creux de ce saule et vous trouverez une clef : c’est la clef de la porte. Vous la prendrez et vous ouvrirez. Pour cette nuit, et pour autant de nuits que vous voudrez, la cabane sera à vous.

Le moine n’eut pas même la pensée de demander à Salvator dans quel but il avait une maison au bord de la rivière ; il ouvrit ses bras à son ami.

Les deux jeunes gens pressèrent l’un contre l’autre leurs deux cœurs gonflés d’émotion.

Il fallait se séparer.

L’abbé partit.

Salvator resta debout et immobile à l’endroit où il venait de quitter son ami, et le suivit des yeux aussi loin que ses yeux purent distinguer sa forme dans les croissantes ténèbres.

Quiconque eût vu ce beau moine s’en allant paisiblement et gravement, son bâton d’épine à la main, avec sa robe éclatante de blancheur et son manteau flottant derrière lui ; quiconque, disons-nous, eût vu partir ainsi à pied, pour son long et pieux pèlerinage, ce beau moine à la démarche ferme, au pas égal, se fût senti saisi tout à la fois de compassion et de tristesse, de respect et d’admiration.

Enfin, Salvator le perdit de vue, fit un signe qui signifiait : « Dieu te garde ! » et redescendit vers la ville fumante et boueuse, avec un chagrin de plus et un ami de moins.

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