Chapitre 202 Maison à vendre.
La grille du jardin était située rue d’Enfer ; mais l’entrée de la maison était et est encore rue de l’Est, au numéro 37, c’est-à-dire la dernière maison avant d’arriver à la Chartreuse.
Par malheur, je n’étais pas riche à cette époque – je ne veux pas dire, entendons-nous bien, que je le sois beaucoup plus aujourd’hui – ; je n’étais pas riche à cette époque : je ne pus donc essayer de cette clef magique qui, dit-on, ouvre portes, grilles et poternes ; mais, à part cela, prières, ruses et intrigues, je mis tout en œuvre pour pénétrer dans cet endroit impénétrable. Rien ne réussit.
Il y avait bien l’escalade ; mais l’escalade est chose grave, prévue par le Code, et, si j’eusse été pris dans l’exploration nocturne de ma forêt vierge et de ma maison inhabitée ou habitée – on n’en savait rien –, j’aurais eu grand-peine à persuader à mes juges que j’étais venu là par un motif de simple curiosité.
Je m’étais, au reste, tellement habitué à passer devant ce mur, surmonté de grands arbres dont les branches débordaient sur la rue telles qu’un sombre auvent, qu’au lieu de presser le pas, comme dans les premiers temps, je ralentissais, m’arrêtant quelquefois et me surprenant tout prêt à troquer, si la chose avait été possible, mon rendez-vous d’amour contre une visite à ce fantastique jardin.
Et fantastique était bien le mot, comme vous allez voir.
Un soir du mois de juillet 1826, c’est-à-dire un an environ avant les événements que nous allons raconter, comme j’avais, pour être tout porté à mon rendez-vous, dîné dans le quartier Latin, et que, vers neuf heures, je m’acheminais du côté de la rue de l’Est, je levai, suivant mon habitude, les yeux sur la maison mystérieuse, et je vis, à la hauteur du premier étage, un immense écriteau où étaient écrits, en grandes lettres noires, ces trois mots :
Maison à vendre
Je m’arrêtai court, croyant avoir mal vu ; je me frottai les yeux : ce n’était point une erreur ; ces trois mots étaient bien écrits en manière d’affiche sur la façade :
Maison à vendre
— Ah ! pardieu ! me dis-je, voilà l’occasion que je cherchais depuis si longtemps : gardons-nous de la laisser échapper !
Je m’élançai vers la porte, et, satisfait d’avoir maintenant une réponse à faire si l’on me demandait ce que je voulais, je frappai un grand coup. – Personne ne répondit.
Je frappai une seconde fois. – Rien encore !
Une troisième, une quatrième, une cinquième fois, je fis retentir le marteau de fer sur le clou de la porte ; mais je n’obtins pas un meilleur résultat que la première et la seconde fois.
Je portai les yeux autour de moi : un coiffeur me regardait, debout sur le pas de sa porte.
— À qui faut-il s’adresser, lui demandai-je, pour visiter cette maison ?
— Vous voulez visiter cette maison ? fit-il d’un air étonné.
— Mais oui… N’est-elle pas à vendre ?
— En effet, ce matin, j’ai vu cet écriteau sur la façade ; mais le diable m’emporte si je sais qui l’y a cloué !
On comprend bien que cette opinion du coiffeur, qui coïncidait avec la mienne, au lieu de diminuer ma curiosité, l’augmenta.
— Enfin, repris-je, pouvez-vous m’indiquer un moyen d’entrer dans cette maison et de la voir ?
— Dame, allez frapper à cette cave, et demandez.
Et, en me parlant ainsi, le coiffeur m’indiquait une espèce d’excavation qui béait sur la rue, et dans laquelle on descendait par un escalier de cinq ou six marches.
Parvenu à la dernière marche, je fus arrêté par un obstacle matériel : cet obstacle matériel était un grand chien, noir comme la nuit ; à peine le pouvait-on distinguer au milieu des ténèbres : ses dents et ses yeux brillaient dans l’obscurité, sans que l’on vit le corps auquel ils appartenaient ; il semblait le monstre gardien de cet antre. Il se dressa, se plaça en travers, et, en grognant sourdement, tourna la tête de mon côté.
Ce grognement sembla appeler un homme… C’était bien le maître de ce chien fantastique et l’habitant de cette caverne mystérieuse !
La vie réelle, les personnages humains étaient à trois pas derrière moi ; j’y touchais encore de la main, et, cependant, mon imagination était si vivement frappée, qu’il me semblait que la descente de ces cinq marches avait suffi pour me mettre en contact avec un autre monde que le nôtre.
L’homme, comme le chien, avait, en effet, un caractère particulier. Il était vêtu tout de noir, et avait la tête coiffée d’un feutre noir, dans lequel brillaient seulement, comme dans celui du chien, les yeux et les dents. Il tenait un bâton à la main.
— Que voulez-vous ? me demanda-t-il d’une voix rude, et en s’approchant de moi.
— Voir la maison qui est à vendre, répondis-je.
— À cette heure ? observa l’homme noir.
— Je comprends le dérangement que cela vous cause… mais soyez tranquille !
Et je fis sonner majestueusement dans ma poche quelques pièces de monnaie, les seules que je possédasse.
— On ne vient pas à cette heure pour visiter une maison, reprit l’homme noir entre ses dents et en secouant la tête.
— Vous voyez bien que si, répliquai-je, puisque me voilà.
Sans doute l’argument parut irréfutable à l’homme noir.
— Soit, dit-il, vous allez la voir.
Et il s’enfonça dans les profondeurs de sa caverne. J’avoue que j’eus un moment d’hésitation avant de me décider à l’y suivre ; mais, enfin, je me décidai.
Au premier pas, je me sentis arrêté : ma poitrine s’était heurtée contre la paume de la main de l’homme noir.
— On entre par la rue d’Enfer, dit-il, et non par ici.
— Cependant, objectai-je, la porte de la maison est rue de l’Est.
— C’est possible, repartit l’homme noir ; mais vous n’entrerez pas par la porte de la maison.
Un homme noir peut avoir ses fantaisies comme un homme blanc ; je résolus donc de respecter celles de mon guide. Je sortis de la cave, dans l’intérieur de laquelle, d’ailleurs, je n’avais fait que deux ou trois pas, et je me retrouvai dans la rue. L’homme noir me suivit, suivi lui-même de son chien, et tenant à la main son échalas. À la lueur des réverbères, il me sembla qu’il me jetait un regard sinistre. Puis, d’une voix sombre :
— Prenez à droite, me dit-il en me montrant du bout de son bâton la rue du Val-de-Grâce.
Et il rappela son chien, qui, me flairant avec une indiscrétion alarmante – comme si le meilleur morceau de ma personne devait lui appartenir à un moment donné –, me jeta un dernier regard qui faisait le pendant du regard de son maître, et s’éloigna de moi ; puis maître et chien disparurent à gauche, tandis que je tirais à droite.
Arrivé devant la grille, je m’arrêtai.
À travers les barreaux, mon regard plongea dans les mystérieuses profondeurs de ce jardin qu’il m’allait enfin être permis de visiter. C’était un spectacle étrange, mélancolique, adorable, un peu sombre, sans doute, mais qui saisissait ineffablement. La lune, qui venait de se lever et qui brillait de tout son éclat, mettait au front des grands arbres comme une couronne d’opale, de perles et de diamants ; les hautes herbes étincelaient, pareilles à des émeraudes ; les vers luisants, semés çà et là dans les profondeurs du bois, envoyaient aux violettes, aux mousses et aux lierres, leurs bleuâtres lueurs ; enfin, il arrivait, à chaque brise, comme des forêts de l’Asie, mille parfums inconnus et mille bruits mystérieux qui complétaient le charme des yeux par les voluptés de l’ouïe et de l’odorat.
Quelle félicité ce devait être pour le poète qui, échappant à Paris, au milieu de Paris lui-même, avait le droit de se promener nuit et jour à travers ce pays enchanté !
J’étais plongé dans cette contemplation muette, quand une ombre parut s’interposer entre moi et le magique spectacle que j’avais devant les yeux.
C’était mon homme noir, qui avait fait le tour par l’intérieur et qui se présentait à la grille.
— Voulez-vous toujours entrer ? demanda-t-il.
— Plus que jamais ! répondis-je.
Et, alors, il se fit un bruit de verrous qu’on tirait, de barres de fer qu’on enlevait, de chaînes que l’on déroulait, un bruit de vieille ferraille, enfin, assez semblable à celui des portes de prison cuirassées de fer qu’on laisse lourdement retomber derrière le prisonnier.
Mais ce ne fut point le tout : quand l’homme noir eut accompli ces diverses opérations, qui annonçaient en lui une étude assez profonde de la serrurerie ; quand il eut dégagé la porte de tous les engins qui la barricadaient ; quand je crus qu’elle allait s’ouvrir et que, mes deux mains impatientes appuyées contre les barreaux, je m’arc-boutais pour la faire rouler sur ses gonds, la grille s’y refusa complètement, malgré les efforts que faisait lui-même l’homme noir, malgré les aboiements du chien – qu’on entendait sans le voir, et qui était invisible en effet, tant les grandes herbes étaient démesurément hautes.
L’homme noir se lassa le premier ; moi, j’eusse poussé jusqu’au lendemain !
— Revenez un autre jour, me dit-il.
— Pourquoi cela ?
— Parce qu’il y a une montagne de terre devant la porte, et qu’il faut la déblayer.
— Déblayez-la !
— Comment, que je la déblaie, ce soir ?
— Sans doute ; puisqu’il faudra, un jour ou l’autre, que vous fassiez cette besogne, autant la faire tout de suite.
— Mais vous êtes donc bien pressé ?
— Je pars demain pour un voyage de trois mois.
— Alors laissez-moi le temps d’aller chercher une pioche et une bêche.
Et il disparut avec son chien sous l’ombre épaisse projetée par les arbres gigantesques.
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