Chapitre 159 La seconde vue.
M. Jackal indiqua de la main une chaise à Gibassier. Cette chaise était placée en face de lui, de l’autre côté de la table.
En lui indiquant la chaise, il lui fit signe de s’asseoir ; mais Gibassier, jaloux de montrer à M. Jackal qu’il n’était point étranger aux lois de la civilité puérile et honnête :
— Permettez-moi avant tout, dit-il, de vous féliciter, cher monsieur Jackal, sur votre retour à Paris.
— Acceptez, de ma part, des félicitations semblables sur le même sujet, répondit courtoisement M. Jackal.
— J’aime à croire, dit Gibassier, que votre voyage s’est effectué heureusement.
— Le plus heureusement du monde, cher monsieur Gibassier ; mais trêve aux compliments, je vous prie : faites comme moi, asseyez-vous.
Gibassier s’assit.
— Prenez une côtelette.
Gibassier prit une côtelette.
— Tendez votre verre.
Gibassier tendit son verre.
— Là, maintenant, dit M. Jackal, mangez, buvez et écoutez-moi.
— Je suis tout oreilles, dit Gibassier en mordant à belles dents dans la noix de sa côtelette.
— Donc, continua M. Jackal, par l’ânerie de cet agent, vous avez perdu de vue votre homme, cher monsieur Gibassier ?
— Hélas ! répondit Gibassier en posant l’os dénudé de sa côtelette sur une assiette, vous m’en voyez au désespoir !… Être chargé d’une mission de cette importance, l’accomplir à sa gloire – le mot peut se dire –, et échouer au port !
— C’est du malheur.
— Je vivrais cent ans, que je ne me pardonnerais pas…
Et Gibassier fit un geste de désespoir.
— Eh bien, dit tranquillement M. Jackal, après avoir humé un verre de bordeaux et fait claper sa langue, je serai plus indulgent, je vous le pardonnerai, moi !
— Non, non, monsieur Jackal ; non, je n’accepte pas votre pardon, dit Gibassier ; je me suis conduit comme une huître ; pour tout dire, j’ai encore été plus bête que l’agent.
— Que vouliez-vous faire contre lui, cher monsieur Gibassier ? Il me semble qu’il y a un proverbe approprié à cette circonstance : « Contre la force… »
— Je devais l’assommer d’un coup de poing et courir après M. Sarranti.
— Vous n’auriez pas fait deux pas sans être arrêté par les agents de garde.
— Oh ! fit Gibassier, menaçant, comme Ajax, les dieux du poing 1.
— Mais puisque je vous répète que je vous pardonne, reprit M. Jackal.
— Alors, si vous me pardonnez, dit Gibassier renonçant à la pantomime expressive à laquelle il se livrait, c’est que vous avez un moyen de retrouver notre homme. Vous me permettez de dire notre homme, n’est-ce pas ?
— Allons, pas mal, répondit M. Jackal, ravi de la preuve d’intelligence que venait de lui donner Gibassier en devinant que, s’il n’était pas inquiet, c’est qu’il avait sujet de ne pas l’être. Pas mal ! et je vous autorise, mon cher Gibassier, ne fut-ce que pour vous récompenser, à appeler M. Sarranti notre homme ; car, enfin, il vous appartient autant, à vous qui l’avez perdu après l’avoir découvert, qu’il m’appartient, à moi qui l’ai retrouvé après que vous l’aviez perdu.
— Ce n’est pas possible, dit Gibassier stupéfait.
— Qu’est-ce qui n’est pas possible ?
— Que vous l’ayez retrouvé.
— C’est cependant ainsi.
— Comment cela peut-il se faire ? Il y a une heure à peine que je l’ai perdu !
— Et moi, il n’y a que cinq minutes que je l’ai retrouvé.
— De façon que vous le tenez ? demanda Gibassier.
— Oh ! non pas ; vous savez que nous devons procéder avec lui d’une façon toute particulière. Je le tiendrai, ou plutôt c’est vous qui le tiendrez… Seulement, cette fois, ne le perdez plus, car je ne pourrais décemment le faire afficher.
C’était bien aussi l’espoir de Gibassier, de le retrouver. Il y avait eu, la veille, dans la rue des Postes, entre les quatre conspirateurs et M. Sarranti, rendez-vous pris à l’église de l’Assomption ; mais M. Sarranti pouvait concevoir quelque doute et ne pas se rendre à cette église. D’ailleurs, Gibassier ne voulait pas avoir l’air de posséder d’avance ce point de repère.
Il était donc arrivé résolu à mettre sur le compte de son génie la revue de Sarranti, comme on dit en termes de chasse.
— Et comment le retrouverai-je ? demanda Gibassier.
— En suivant sa piste.
— Mais, puisque je l’ai perdue…
— Il n’y a pas de piste perdue, Gibassier, avec un piqueur comme moi et un limier comme vous.
— Alors, dit Gibassier, convaincu que M. Jackal se vantait et voulant le pousser à bout, alors il n’y a pas un moment à perdre.
Et il se leva comme pour courir après M. Sarranti.
— Au nom de Sa Majesté, dont vous avez l’honneur de sauver la couronne, je vous remercie de ce noble empressement, cher monsieur Gibassier, dit M. Jackal.
— Je suis le plus humble, mais le plus dévoué sujet du roi ! dit Gibassier en s’inclinant avec modestie.
— Bien ! fit M. Jackal ; et soyez sûr que votre dévouement sera récompensé. Ce ne sont point les rois qu’on peut accuser d’être ingrats.
— Non, ce sont les peuples, répondit Gibassier en levant philosophiquement les yeux au ciel. Ah !…
— Bravo !
— En tout cas, cher monsieur Jackal, en dehors de l’ingratitude des rois et de la reconnaissance des peuples, laissez-moi vous dire que je suis tout à votre disposition.
— Non, vous me ferez bien l’amitié de manger une aile de ce poulet.
— Mais, s’il nous échappe tandis que nous mangerons cette aile ?…
— Il ne nous échappera pas : il nous attend.
— Où donc cela ?
— À l’église.
Gibassier regarda M. Jackal avec un étonnement croissant. Comment M. Jackal était-il, sur ce point, presque aussi bien instruit que lui ?
N’importe, il résolut de voir jusqu’où allait la science de M. Jackal.
— À l’église ! s’écria-t-il. J’aurais dû m’en douter.
— Et pourquoi cela ? demanda M. Jackal.
— Parce que, répondit Gibassier, un homme qui brûle le pavé des grandes routes de cette formidable façon n’a d’excuse que s’il court à son salut.
— De mieux en mieux, cher monsieur Gibassier ! dit le chef de police. Je vois que vous êtes quelque peu observateur, et je vous en félicite, puisque désormais votre état sera d’observer. C’est donc, je vous le répète, à l’église que vous trouverez votre homme.
Gibassier voulut voir si M. Jackal était renseigné jusqu’au bout.
— Et à quelle église ? demanda-t-il, espérant le prendre en défaut.
— À l’église de l’Assomption, répondit simplement M. Jackal.
Gibassier marchait de surprise en surprise.
— Vous connaissez bien l’église de l’Assomption ? insista M. Jackal, voyant que Gibassier ne répondait pas.
— Parbleu ! répliqua Gibassier.
— Mais par ouï-dire, sans doute, car je ne vous crois pas d’une piété très ardente.
— J’ai ma foi comme tout le monde, répondit Gibassier en levant béatement les yeux au plafond.
— Je ne serais pas fâché d’être édifié là-dessus, dit M. Jackal en versant le café à Gibassier ; et, si nous avions quelques moments de plus, je vous prierais volontiers de m’exposer votre système théologique. Nous avons, vous le savez, de grands théologiens, rue de Jérusalem. L’habitude de la claustration a dû vous conduire à la méditation. Ce serait donc, si le temps ne nous manquait pas, avec un véritable plaisir que je vous verrais soutenir une thèse sur ce sujet. Malheureusement, l’heure s’avance, et nous n’en avons véritablement pas le loisir aujourd’hui. Mais j’ai votre parole, ce n’est que partie remise.
Gibassier écoutait en clignant les yeux et en sirotant son café.
— Donc, continua M. Jackal, vous trouverez votre homme à l’Assomption.
— À matines, à complies ou à vêpres ? demanda Gibassier avec une indéfinissable expression, tout à la fois de malice et de naïveté.
— À l’heure de la grand-messe.
— Vers onze heures et demie, alors ?
— Vers onze heures et demie, si vous voulez ; mais votre homme n’arrivera guère qu’à midi.
C’était bien, en effet, l’heure convenue.
— Il est onze heures ! s’écria Gibassier en regardant la pendule.
— Attendez donc, impatient que vous êtes ! vous vous donnerez bien le temps de faire votre gloria 2.
Et il versa un demi-verre d’eau-de-vie dans la tasse de Gibassier.
— Gloria in excelsis ! dit Gibassier en levant sa tasse à deux mains, comme il eût levé un encensoir.
M. Jackal inclina la tête en homme qui est convaincu de mériter cet honneur.
— Maintenant, dit Gibassier, laissez-moi vous dire une chose qui n’ôte rien à votre mérite, devant lequel je m’incline et auquel je rends pleinement hommage.
— Dites !
— Je savais tout cela comme vous.
— Ah ! vraiment ?
— Oui, et voici comment je le savais…
Alors Gibassier raconta à M. Jackal toute l’histoire de la rue des Postes, comment il s’était fait passer pour un affilié, comment il était entré dans la maison, comment il avait été convenu que l’on se trouverait à midi à l’église de l’Assomption.
M. Jackal écouta, à son tour, avec une attention qui était un hommage muet à la sagacité de son interlocuteur.
— Ainsi, dit-il quand Gibassier eut fini, vous croyez qu’il y aura beaucoup de monde à cet enterrement ?
— Cent mille personnes, au moins.
— Et dans l’église ?
— Tout ce qu’elle pourra contenir, deux ou trois mille individus, peut-être.
— Ce ne sera pas facile de retrouver votre homme dans une pareille foule, mon cher Gibassier.
— Bon ! l’Évangile dit : « Cherche, et tu trouveras 3. »
— Eh bien, je vais vous épargner la peine de chercher, moi !
— Vous !
— Oui, à midi sonnant, vous le trouverez adossé au troisième pilastre, à main gauche, en entrant dans l’église, et parlant à un moine dominicain.
Pour le coup, le don de la double vue était si largement accordé à M. Jackal, que Gibassier s’inclina sans rien dire, et, courbé sous une pareille supériorité, prit son chapeau et sortit.
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