‹ Les Mohicans de Paris Tome IVChapitre 52 sur 74 · Chapitre 208 La matinée d’un commissionnaire.

Chapitre 208 La matinée d’un commissionnaire.

Le surlendemain, à sept heures du matin, Salvator frappait à la porte de Pétrus.
Le jeune peintre dormait encore, bercé de ces doux songes qui voltigent au chevet d’un amoureux. Il sauta à bas de son lit, ouvrit la porte, et reçut Salvator les bras tout grands ouverts, mais les yeux à demi-fermés.

— Qu’y a-t-il de nouveau ? demanda Pétrus en souriant ; m’apportez-vous des nouvelles, ou venez-vous encore me rendre un service ?

— Au contraire, mon cher Pétrus, répondit Salvator, je viens vous en demander un.

— Parlez, mon ami, dit Pétrus en lui offrant la main ; seulement, je désire que le service soit grand. Vous savez que je cherche tout simplement l’occasion de me jeter au feu pour vous.

— Je n’en ai jamais douté, Pétrus… Voici de quoi il s’agit. – J’avais un passeport ; je l’ai donné, il y a tantôt un mois, à Dominique, qui partait pour l’Italie et qui craignait d’être arrêté s’il voyageait sous son véritable nom. Aujourd’hui, pour une cause que je vous dirai plus tard, Justin part à son tour…

— Il part ?

— Cette nuit ou la nuit prochaine.

— Il ne lui arrive rien de malheureux, j’espère ? demanda Pétrus.

— Non, au contraire ! seulement, il doit partir sans que personne le sache, et, pour cela, il doit, comme Dominique, partir sous un autre nom que le sien. Il n’y a, entre vous et lui, que deux ans de différence ; tous les signalements se ressemblent… Avez-vous un passeport à donner à Justin ?

— Je suis au désespoir, mon cher Salvator, répondit Pétrus ; mais vous savez pour quelle douce cause je suis retenu à Paris depuis plus de six mois ; je n’ai que mon vieux passeport de Rome, qui est périmé depuis un an.

— Diable ! dit Salvator, voilà qui est contrariant ! Justin ne peut aller demander un passeport à la police : cela ouvrirait les yeux sur lui… Je vais aller chez Jean Robert ; mais Jean Robert a la tête de plus que Justin !

— Attendez donc…

— Bon ! voilà qui me rassure.

— Justin tient-il à un pays plutôt qu’à un autre ?

— Aucunement, pourvu qu’il sorte de France.

— Alors j’ai son affaire.

— Comment cela ?

— Je vais vous donner un passeport de Ludovic.

— Un passeport de Ludovic ! et comment avez-vous un passeport de Ludovic ?

— C’est bien simple : il a été faire un voyage en Hollande ; il en est arrivé avant-hier ; je lui avais prêté une petite malle, et il a laissé son passeport dans la poche.

— Bon ! mais, si Ludovic avait, par hasard, besoin de son passeport pour retourner en Hollande ?…

— Ce n’est pas probable ; mais, dans ce cas, il dirait qu’il l’a perdu, et en demanderait un autre.

— C’est bien.

Pétrus alla au bahut et en tira un papier.

— Voici le passeport, dit-il ; et bon voyage à l’ami Justin !

— Merci pour lui.

Les deux jeunes gens se séparèrent en se serrant la main.

En sortant de la rue de l’Ouest, Salvator longea l’allée de l’Observatoire, s’engagea dans la rue d’Enfer, du côté de la barrière, et, arrivé près de l’hospice des Enfants-Trouvés, il chercha pendant un instant du regard une maison qu’il parut enfin avoir trouvée : c’était la maison d’un charron.

Le maître était devant la porte ; Salvator lui frappa sur l’épaule.

Le charron se retourna, reconnut le jeune homme, et l’accueillit par un salut à la fois amical et respectueux.

— J’ai à vous parler, maître, dit Salvator.

— À moi ?

— Oui.

— Bien à votre service, monsieur Salvator ! Vous plaît-il d’entrer ?

Salvator fit, de la tête, un signe affirmatif ; ils entrèrent.

Après avoir traversé la boutique, Salvator entra dans la cour, et, au fond de cette cour, sous un immense hangar, il alla trouver une espèce de calèche de voyage que, probablement, il savait être là, puisqu’il s’avança droit vers elle.

— Tenez, dit-il, voilà ce que je cherche.

— Ah ! bonne calèche, monsieur Salvator ! excellente calèche ! et que je vous donnerai à bon marché : c’est une occasion.

— Et solide ?

— Monsieur Salvator, je vous la garantis. Vous pouvez faire le tour du monde avec elle et me la ramener : je vous la reprendrai à deux cents francs de perte.

Sans écouter les louanges dont, en homme qui redevenait marchand devant sa marchandise, le charron vernissait sa calèche, Salvator prit la voiture par le timon, et, avec la même facilité qu’il eût fait rouler un chariot d’enfant, il la tira dans la cour et se mit à l’examiner avec l’attention minutieuse d’un homme qui sait son métier à fond.

Il la trouva à peu près convenable, sauf quelques petites imperfections qu’il signala au charron et que celui-ci promit de faire disparaître pour le soir même. Le brave homme avait dit vrai : la calèche était bonne et surtout, ce qui importait, d’une grande solidité.

Salvator fit marché, séance tenante, au prix de six cents francs ; et il fut convenu qu’à six heures et demie du soir, la calèche, attelée de deux bons chevaux de poste, se trouverait sur le boulevard extérieur, entre la barrière Croulebarbe et la barrière d’Italie.

Quant au mode de paiement, il était bien simple : Salvator, qui ne voulait payer que dans le cas où ses ordres seraient exactement suivis, et qui avait probablement quelque chose d’important à faire le lendemain, donna au charron rendez-vous chez lui dans la matinée du surlendemain, et le charron, qui le savait bon, comme on dit en argot de commerce, ne fit aucune difficulté pour lui accorder un crédit de quarante-huit heures.

Salvator quitta le bonhomme, redescendit la rue d’Enfer, entra dans la rue de la Bourbe (appelée aujourd’hui rue de Port-Royal), et arriva jusqu’au seuil d’une porte basse située en face de l’hospice de la Maternité.

C’était là que demeuraient Jean Taureau, le charpentier, et mademoiselle Fifine, sa maîtresse, dans toutes les acceptions du mot.

Salvator n’eut pas besoin de demander au concierge si le charpentier était chez lui ; car, à peine eut-il mis le pied sur l’escalier, qu’il entendit des mugissements indiquant que le parrain qui avait baptisé Barthélemy Lelong du nom de Jean Taureau l’avait véritablement baptisé selon ses mérites.

Les cris de mademoiselle Fifine, formant les notes aiguës de cette mélopée, prouvaient que Jean Taureau exécutait, non point un solo, mais un morceau à deux voix. Les bouffées de mélodie s’échappaient par vagues bruyantes et descendaient l’escalier, venant au-devant de Salvator, comme pour guider ses pas.

Arrivé au quatrième étage, Salvator se trouva en pleine avalanche. Il entra sans frapper, la porte étant à demi ouverte, par une minutieuse précaution de mademoiselle Fifine, qui se gardait toujours une retraite contre les vivacités du géant.

En mettant le pied sur le seuil, Salvator vit les adversaires en face l’un de l’autre : mademoiselle Fifine, les cheveux épars et pâle comme la mort, montrait le point à Jean Taureau, rouge comme une pivoine et s’arrachant les cheveux.

— Ah ! malheureux ! hurlait mademoiselle Fifine ; ah ! niais ! ah ! imbécile ! tu croyais donc que c’était de toi, la petite ?

— Fifine ! vociférait Jean Taureau, tu vas te faire assommer, je t’en préviens !

— Eh bien, non, ce n’était pas de toi : c’était de lui.

— Fifine, tu veux donc que je vous mette tous les deux dans un mortier et que je vous pile fin comme du poivre ?

— Toi, disait Fifine menaçante, toi, toi, toi ?…

Et, à chaque toi, elle avançait d’un pas, tandis que, au fur et à mesure qu’elle avançait, Jean Taureau reculait.

— Toi ? dit-elle enfin en le saisissant par la barbe et en le secouant comme fait un enfant d’un pommier dont il veut abattre les fruits. Mais touche-moi donc, grand lâche ! touche-moi donc, grand misérable ! grand faignant !

Et Jean Taureau levait la main... Cette main, en se fermant et en retombant comme une masse, eût assommé un bœuf et fait éclater la tête de mademoiselle Fifine ; mais la main restait en l’air.

— Eh bien, qu’y a-t-il encore ? demanda Salvator d’une voix assez rude.

À cette voix, ce fut Jean Taureau qui pâlit, et mademoiselle Fifine qui devint écarlate : elle lâcha le charpentier et, se retournant vers Salvator :

— Ce qu’il y a ? dit-elle. Ah ! vous arrivez à temps pour venir à mon secours, monsieur Salvator !... Ce qu’il y a ? Que ce monstre d’homme est en train de me rouer de coups, comme à son habitude.

Jean Taureau en était arrivé à croire que c’était lui qui battait mademoiselle Fifine.

— Mais aussi, monsieur Salvator, je suis bien excusable, allez : elle me fait damner !

— Bon ! ce que tu souffriras en cette vie, c’est autant de moins que tu auras à souffrir dans l’autre.

— Monsieur Salvator, cria Jean Taureau avec des larmes plein la voix, est-ce qu’elle ne me dit pas que mon enfant, ma pauvre petite fille, qui est tout mon portrait, n’est pas de moi !

— Eh bien, observa Salvator, puisque c’est tout ton portrait, pourquoi la crois-tu ?

— Je ne la crois pas non plus, par bonheur ; car, si je la croyais, je prendrais l’enfant par les pieds et je lui briserais la tête contre la muraille !

— Mais fais-le donc, scélérat ! fais-le donc ! que j’aie la réjouissance de te voir monter sur l’échafaud.

— L’entendez-vous, monsieur Salvator ?… Mais c’est que ça serait, comme elle le dit, une réjouissance pour elle.

— Je crois bien !

— Soit, j’y monterai, sur l’échafaud, hurla Barthélemy Lelong, j’y monterai ; mais ce sera pour avoir fait passer le goût du pain à M. Fafiou. – Quand je pense, monsieur Salvator, qu’elle a été juste prendre un homme que je n’ose pas toucher, de peur de le mettre en cannelle, et qu’ayant honte de lui donner un coup de poing, je serai obligé de lui donner un coup de couteau !

— L’entendez-vous, l’assassin ?

Salvator entendait, en effet, et il est inutile de dire qu’il appréciait à leur juste valeur les menaces de Jean Taureau.

— Je ne puis donc venir une fois, dit Salvator, sans vous trouver en bataille ou en querelle ? – Vous finirez mal, mademoiselle Fifine, c’est moi qui vous le dis ; il vous arrivera, un jour, un je ne sais quoi qui vous tombera sur la tête et qui, pareil à la foudre, ne vous laissera pas le temps de vous repentir.

— Ce ne sera pas de lui que la chose me viendra, en tout cas, hurla mademoiselle Fifine en grinçant des dents et en mettant le poing sous le nez de Barthélemy.

— Pourquoi pas de lui ? demanda Salvator.

— Parce que je suis bien résolue à le quitter, répondit mademoiselle Fifine.

Jean Taureau fit un bond comme si on l’avait touché avec la pile de Volta.

— Toi, me quitter ? s’écria-t-il ; toi, me quitter, après la vie que tu m’as faite, mille tonnerres !… Oh ! tu ne me quitteras pas, je t’en réponds, ou je t’irai étrangler partout où tu seras !

— L’entendez-vous, monsieur Salvator ? l’entendez-vous ? Si je le mène devant la justice, j’espère bien que vous déposerez la vérité.

— Taisez-vous, Barthélemy, fit doucement Salvator. Fifine vous dit cela ; mais elle vous aime au fond.

Puis, regardant sévèrement la jeune femme et de la même façon qu’un chasseur de serpents regarderait une vipère :

— Elle doit vous aimer, au moins, dit-il ; n’êtes-vous pas, quoi qu’elle dise, le père de son enfant ?

La grande fille baissa humblement la tête sous le regard de Salvator, qui, seulement pour elle, semblait renfermer une menace, et, d’une voix radoucie et avec l’innocence d’une vierge :

— Certainement, dit-elle, que je l’aime au fond, quoiqu’il me batte comme plâtre… Mais comment voulez-vous, monsieur Salvator, que je sois caressante pour un homme qui ne me montre que les poings et les dents ?

Jean Taureau se sentit vivement touché par ce revirement de sa maîtresse.

— C’est vrai, Fifine, dit-il, les larmes aux yeux, c’est vrai, je suis un brutal, un sauvage, un Turc ; mais c’est plus fort que moi, Fifine, que veux-tu !… Quand tu me parles de ce brigand de Fafiou, quand tu me menaces d’enlever ma fille et de t’en aller avec elle, je perds la tête et je ne me souviens que d’une chose : c’est que je donne un coup de poing de cinquante livres. Alors je lève la main et je dis : « Qui en veut ? Voyons !… Mais je te demande pardon, ma petite Fifine ! tu sais bien que je ne suis ainsi que parce que je t’adore !… D’ailleurs, qu’est-ce que c’est, au bout du compte, que deux ou trois coups de poing de plus ou de moins dans la vie d’une femme ? »

Nous ignorons si mademoiselle Fifine trouva l’argument logique ; mais elle agit comme si elle le trouvait ainsi : elle tendit superbement sa main à Barthélemy Lelong, qui la porta si rapidement à ses lèvres, qu’on eût dit qu’il allait la dévorer.

— Là ! dit Salvator. Maintenant que la paix est faite, parlons d’autre chose.

— Oui, dit mademoiselle Fifine, dont la colère factice était déjà tombée complètement, tandis que l’émotion réelle de Jean Taureau grondait encore au fond de sa poitrine ; et, pendant ce temps-là, moi, je descendrai et j’irai chercher le lait.

Mademoiselle Fifine décrocha, en effet, la boîte au lait, pendue à la muraille ; puis, s’adressant de nouveau au jeune homme d’un ton câlin :

— Prendrez-vous le café avec nous, monsieur Salvator ? demanda-t-elle.

— Merci, mademoiselle, répondit Salvator ; c’est déjà fait.

Mademoiselle Fifine fit un geste qui répondait à cette exclamation : « Quel malheur ! » après quoi, elle descendit l’escalier en chantant un air de vaudeville.

— C’est une excellente fille, au fond, monsieur Salvator, dit-il, et je m’en veux bien, allez, de la rendre malheureuse comme je le fais ! Mais, que voulez-vous ! on est jaloux ou on ne l’est pas : moi, je suis jaloux comme un tigre ; ce n’est pas ma faute.

Et l’hercule poussa un gros soupir plein de reproches pour lui, et de tendresse pour mademoiselle Fifine. Salvator le contemplait avec une douloureuse admiration.

— À nous deux, maintenant, Barthélemy Lelong ! dit-il.

— Oh ! tout à vous, monsieur Salvator, de corps et d’âme ! répondit le charpentier.

— Je le sais, mon brave ; et, si vous reportiez sur vos camarades une portion de l’amitié et surtout de la mansuétude que vous avez pour moi, je ne m’en trouverais pas plus mal, et les autres s’en trouveraient mieux.

— Ah ! monsieur Salvator, vous ne m’en direz pas plus que je ne m’en dis à moi-même.

— Eh bien, vous vous direz tout cela quand je serai parti. Moi, j’ai besoin de vous ce soir.

— Ce soir, demain, après-demain ! à vos ordres, monsieur Salvator.

— Le service que j’ai à vous demander, Jean Taureau, pourra vous retenir hors de Paris… peut-être vingt-quatre heures… peut-être quarante-huit heures… peut-être davantage.

— La semaine entière, monsieur Salvator, cela vous va-t-il ?

— Merci… Maintenant, y a-t-il beaucoup d’ouvrage au chantier ?

— Aujourd’hui et demain, oui.

— En ce cas, Barthélemy, je retire ma proposition : je ne veux pas que vous perdiez votre journée, et surtout que vous priviez votre maître de vos services.

— Oh ! je ne perdrai pas ma journée pour cela, monsieur Salvator.

— Comment ?

— Je ferai aujourd’hui ma journée de demain.

— Cela me semble difficile.

— Difficile ? Oh ! mon Dieu, non !

— Comment pouvez-vous faire, en un jour, l’ouvrage de deux jours ?

— Le patron m’a offert de me payer comme quatre, si je voulais faire l’ouvrage de deux, parce que, sans me vanter, ma besogne est de la besogne bien faite, voyez-vous… Eh bien, je travaillerai aujourd’hui comme deux, et je serai payé comme un mais j’aurai été utile à un homme pour lequel je me jetterais dans le feu. Voilà !

— Merci, Barthélemy, j’accepte.

— Qu’y a-t-il à faire ?

— Vous vous rendrez ce soir à Châtillon.

— Où cela ?

— À la Grâce de Dieu.

– Connu ! À quelle heure ?

— À neuf heures.

— J’y serai, monsieur Salvator.

— Vous m’attendrez… sans boire plus d’une bouteille.

— Pas plus d’une, monsieur Salvator.

— Vous me le promettez ?

— Je vous le jure !

Le charpentier leva la main, comme il eût fait devant un tribunal, plus solennellement peut-être. Salvator continua.

— Vous amènerez avec vous Toussaint-Louverture, s’il est disponible aujourd’hui.

— Oui, monsieur Salvator.

— Alors adieu ! et à ce soir !

— À ce soir, monsieur Salvator.

— Décidément, dit mademoiselle Fifine, qui rentrait avec son pot de crème, vous ne voulez donc pas prendre le café avec nous ?

— Merci, mademoiselle, dit Salvator.

Tandis que le jeune homme gagnait la porte, mademoiselle Fifine alla au charpentier, et, lui caressant le menton, qu’elle avait si vigoureusement secoué, dix minutes auparavant :

— Il va donc prendre sa tasse de café, mon bon loulou, dit-elle. Voyons, embrassez votre petite Fifine, et ne soyez plus méchant !

Jean Taureau poussa un beuglement de joie, et, après avoir embrassé Fifine à l’étouffer, rejoignant Salvator sur le palier :

— Ah ! monsieur Salvator, dit-il, vous avez bien raison, je suis un brutal et je ne méritais pas une pareille femme !

Salvator serra, sans répondre, la main calleuse du brave charpentier, lui fit un signe de tête, et descendit l’escalier. Un quart d’heure après, il frappait à la porte de Justin.

Ce fut sœur Céleste qui vint ouvrir : elle était en train de balayer la classe, tandis que Justin, debout près de la fenêtre, taillait les plumes des écoliers.

— Bonjour, sœur, dit joyeusement Salvator en tendant la main à la chétive jeune fille.

— Bonjour, notre colombe ! répondit en souriant sœur Céleste, qui, ayant, un jour, entendu sa mère donner ce nom au jeune homme, en souvenir de son entrée dans leur arche, où il ne venait jamais qu’avec un rameau d’olivier, continuait à l’appeler ainsi.

— Chut ! dit Salvator en mettant le doigt sur les lèvres, je crois que j’apporte une bonne nouvelle à frère Justin.

— Comme toujours, dit sœur Céleste.

— Hein ? fit Justin, qui avait entendu et reconnu la voix de Salvator.

Et il accourut sur le seuil de la classe. Sœur Céleste se retira.

— Qu’y a-t-il ? demanda Justin.

— Du nouveau, répondit Salvator.

— Du nouveau ?

— Oui, et beaucoup même !

— Oh ! mon Dieu ! dit le jeune homme en frémissant.

— Bon ! fit Salvator, si vous commencez par frémir, comment finirez-vous ?

— Parlez, mon ami ! parlez !

Salvator posa la main sur l’épaule de son ami.

— Justin, continua-t-il, si l’on venait vous dire : « À partir d’aujourd’hui, Mina est libre, Mina est délivrée, Mina peut être à vous ; mais, de crainte de la perdre, il faut tout quitter, abandonner famille, amis, patrie ! » si l’on vous disait cela, que répondriez-vous ?

— Mon ami, je ne répondrais rien ; mais je mourrais de joie !

— Ce ne serait cependant pas le moment… Continuons. Si, à ce que je viens de vous dire, on ajoutait ces mots : « Mina est libre, c’est vrai, mais à la condition que vous partirez à l’instant même avec elle sans avoir le temps d’exprimer un regret, de tourner la tête en arrière ? »

Le pauvre Justin laissa tomber son menton sur sa poitrine et répondit tristement :

— Je ne partirais pas, mon ami… Vous savez bien que je ne puis partir.

— Continuons, dit Salvator ; peut-être y a-t-il moyen d’arranger tout cela.

— Oh ! mon Dieu ! fit Justin en levant les bras au ciel.

— Quel est, reprit Salvator, le désir le plus ardent de votre mère et de votre sœur ?

— C’est d’aller mourir dans le village où elles ont vécu, sur le coin de terre où elles sont nées.

— Eh bien, Justin, dit Salvator, à partir de demain, elles peuvent y aller vivre et mourir.

— Mon cher Salvator, que dites-vous là ?

— Je dis qu’il doit y avoir, attenantes à la ferme que vous exploitiez, ou aux environs de cette ferme, quelques-unes de ces charmantes petites maisons aux toits de tuiles ou de chaume qui font si bien dans le paysage, quand, le soir, on les voit à travers un massif d’arbres entrouvert par la brise, qui fait tournoyer leur fumée montant vers le ciel !

— Oh ! Salvator, il y en a dix.

— Et combien coûte, avec un jardin d’un arpent, une petite maison comme celles-là ?

— Que sais-je ?… Trois ou quatre mille francs peut-être.

Salvator tira de sa poche quatre billets de banque.

Justin le regardait haletant.

— Voilà quatre mille francs, dit-il.

— Combien, poursuivit Salvator, leur faut-il par an, pour vivre convenablement dans cette maison ?

— Oh ! grâce à l’économie de ma sœur et à l’exiguïté des dépenses de ma mère, cinq cents francs par an suffiraient, et au-delà.

— Votre mère est infirme, mon cher Justin ; votre sœur est d’une faible santé ; mettons mille francs, au lieu de cinq cents.

— Oh ! alors, avec mille francs, elles auraient non seulement le nécessaire, mais encore le superflu !

— Voici dix mille francs pour dix ans, dit Salvator ajoutant dix billets de banque aux quatre premiers.

— Mon ami !… s’écria Justin, près d’étouffer et saisissant le bras de Salvator.

— Mettons mille francs pour les frais de déménagement, continua celui-ci : cela nous fait quinze mille… Faites un lot à part de ces quinze mille francs ; cet argent appartient à votre mère.

Justin était pâle à la fois de joie et de stupeur.

— Maintenant, reprit Salvator, passons à vous…

— Comment, à moi ? fit Justin tremblant de la tête aux pieds.

— Sans doute, puisque nous en avons fini avec votre mère.

— Dites, Salvator ; mais dites vite ! car, si vous n’achevez pas, mon ami, j’ai peur de devenir fou !

— Mon cher Justin, dit Salvator, nous enlevons Mina cette nuit.

— Cette nuit… Mina… Nous enlevons Mina ? s’écria Justin.

— À moins que vous ne vous y opposiez…

— Moi, m’y opposer !… Mais où conduirai-je Mina ?

— En Hollande…

— En Hollande ?

— Où vous demeurerez un an, deux ans, dix ans, s’il le faut, jusqu’à ce que l’état de choses actuel change, et que vous puissiez revenir en France.

— Mais, pour rester en Hollande, il faut de l’argent !

— C’est trop juste, mon ami ; aussi nous allons calculer ce qu’il vous faut.

Justin prit sa tête entre ses mains.

— Oh ! calculez vous-même, mon cher Salvator, s’écria-t-il ; moi, je ne sais plus ce que je dis ; je ne sais plus même ce que vous me dites !

— Allons, poursuivit Salvator d’un ton ferme et en écartant les deux mains de Justin de son front, qu’elles tenaient pressé ;  allons, soyons homme ! et gardons, dans les heures de prospérité, la force que nous avons eue aux jours de malheur.

Justin fit un retour sur lui-même : ses muscles frissonnants se calmèrent ; ses yeux, un instant égarés, se fixèrent sur Salvator ; il porta son mouchoir à son front humide de sueur.

— Parlez, mon ami, dit-il.

— Calculez ce qu’il vous faut pour vivre à l’étranger avec Mina.

— Avec Mina ?… Mais Mina n’est point ma femme : je ne puis, par conséquent, vivre avec elle.

— Oh ! que vous êtes bien le bon, brave et honnête Justin que je sais par cœur ! dit Salvator avec son meilleur sourire. Non, vous ne pouvez pas vivre avec Mina tant que Mina ne sera point votre femme, et Mina ne pourra être votre femme tant que nous n’aurons pas retrouvé son père, et que son père ne nous aura point donné son consentement.

— Mais si nous ne le retrouvons jamais ?… s’écria Justin.

— Mon ami, dit Salvator, vous doutez de la Providence.

— S’il est mort ?

— S’il est mort, nous constaterons sa mort, et, comme Mina ne dépendra plus que d’elle-même, Mina sera votre femme.

— Ah ! mon ami… mon cher Salvator !

— Revenons à l’affaire qui nous occupe.

— Oui, oui, revenons-y !

— Mina ne pouvant pas être votre femme tant qu’elle n’aura pas retrouvé son père, Mina doit être mise en pension.

— Oh ! mon ami, rappelez-vous la pension de Versailles.

— À l’étranger, il n’en sera pas de même qu’en France. D’ailleurs, vous vous arrangerez de façon à la visiter tous les jours, et vous vous logerez de manière à ce que vos fenêtres donnent sur les siennes.

— Je conçois qu’avec toutes ces précautions…

— Combien estimez-vous qu’il faille à Mina pour sa pension et son entretien ?

— Mais je crois qu’en Hollande, moyennant mille francs de pension…

— Mille francs de pension ?

— Et cinq cents francs d’entretien…

— Mettons mille.

— Comment, mettons mille ?

— Oui ; cela fait deux mille francs par an pour Mina. Il faut cinq ans à Mina pour atteindre sa majorité : voici dix mille francs.

— Mon ami, je n’y comprends rien.

— Par bonheur, vous n’avez pas besoin de comprendre… À présent, parlons de vous.

— De moi ?

— Oui ; de combien avez-vous besoin par an ?

— Moi ?… De rien ! je donnerai des leçons de français et de musique.

— Qui se feront attendre un an, et qui peuvent vous manquer.

— Eh bien, avec six cents francs par an…

— Mettons douze cents.

— Douze cents francs par an… pour moi seul ? Mon ami, je serai trop riche !

— Tant mieux ; vous donnerez votre superflu aux pauvres, Justin ! il y a des pauvres partout. – Cinq ans, à douze cents francs par an, font juste six mille francs. Voilà six mille francs.

— Mais qui donne donc tout cet argent, Salvator ?

— La Providence, dont vous doutiez tout à l’heure, mon ami, en disant que Mina ne retrouverait pas son père.

— Oh ! combien je vous remercie !

— Ce n’est pas moi qu’il faut remercier, mon cher Justin ; vous savez que je suis pauvre.

— C’est donc d’un inconnu que me vient tout ce bonheur ?

— D’un inconnu ? Non.

— D’un étranger, alors ?

— Pas tout à fait.

— Mais, mon ami, puis-je ainsi accepter trente et un mille francs ?

— Oui, dit Salvator avec un certain accent de reproche, puisque c’est moi qui les propose.

— Pardon, c’est vrai… cent fois pardon ! s’écria Justin en serrant les deux mains de son ami.

— Eh bien donc, cette nuit…

— Cette nuit ? répéta Justin.

— Eh bien, cette nuit, nous enlevons Mina, et vous partez !

— Oh ! Salvator ! s’écria Justin, le cœur inondé de joie, les yeux pleins de larmes, et du ton dont il se fût écrié : « Mon frère ! »

Puis, comme le pauvre maître d’école eût fait si quelque divinité tutélaire fût descendue dans sa chambre, il joignit les mains et contempla longuement Salvator, qu’il connaissait depuis trois mois à peine, et qui lui avait fait goûter, à lui presque inconnu, ces ineffables joies de l’âme qu’il réclamait en vain de la Providence, depuis vingt-neuf ans !

— À propos, s’écria tout à coup Justin avec un certain mouvement d’effroi, et un passeport ?

— Oh ! quant à cela, ne vous inquiétez point, mon ami : voici celui de Ludovic. Vous avez la même taille que lui, vous avez les cheveux presque de la même couleur ; quant au reste, c’est presque indifférent : à la taille et aux cheveux près, tous les signalements se ressemblent ; et, à moins que vous ne tombiez, à la frontière, sur un gendarme coloriste, vous n’avez absolument rien à craindre.

— Alors je n’ai plus qu’à m’occuper d’une voiture ?

— Votre voiture vous attendra tout attelée, ce soir, à cinquante pas de la barrière Croulebarbe.

— Mais vous avez donc pensé à tout ?

— Je le crois, dit en souriant Salvator.

— Excepté à mes pauvres petits écoliers, fit Justin en secouant la tête avec une espèce de remords.

En ce moment, on frappa trois coups à la porte.

— Tenez, mon ami, dit Salvator, je ne sais pourquoi il me semble que la personne qui vient de frapper apporte la réponse à votre question.

Et, en effet, de la manière dont il était placé, Salvator avait pu voir le bon M. Müller traverser la cour.

Justin alla ouvrir et poussa un cri de joie en reconnaissant le vieux condisciple de Weber, qui, après une course sur les boulevards extérieurs, venait lui faire sa visite du matin.

On le mit au courant de la situation ; et, quand M. Müller eut exprimé le bonheur que cette nouvelle lui causait, Salvator dit :

— Il n’y a qu’une chose qui empêche Justin d’être complètement heureux, cher monsieur Müller.

— Laquelle, monsieur Salvator ?

— Eh ! mon Dieu, il se demande qui, en son absence, va le remplacer près de ses pauvres petits écoliers.

— Eh bien, dit simplement le bon M. Müller, est-ce que je ne suis pas là, moi ?

— Ne vous avais-je pas dit, mon cher Justin, que la personne qui frappait à votre porte vous apportait la réponse ?…

Justin s’était jeté sur les deux mains de M. Müller, qu’il baisait avec reconnaissance.

Il fut convenu qu’à partir du jour même, ce serait M. Müller qui recevrait les écoliers, Justin étant dans une situation de corps et d’esprit qui ne lui permettait pas de faire sa classe.

Aux vacances, on annoncerait aux écoliers que, l’absence de Justin menaçant de se prolonger indéfiniment, les parents devaient profiter de tout le mois de septembre qu’ils avaient devant eux, pour chercher à leurs enfants un autre professeur.

Salvator se retira, en laissant à M. Müller le soin de faire la classe, et à Justin celui de préparer madame Corby et sa sœur Céleste au changement qui venait de s’opérer, ou plutôt qui allait s’opérer dans leur existence au moment où elles y songeaient le moins. Puis il descendit rapidement la rue Saint-Jacques, et, à neuf heures sonnantes, il était étendu au soleil du matin, rue aux Fers, sur son crochet, à côté du cabaret de la Coquille d’or, où nous avons vu la Gibelotte faire un compte si fantastique à son féal ami Croc-en-Jambe.

Comme on le voit, Salvator avait assez bien commencé sa journée ; nous apprendrons, dans le chapitre suivant, comment il l’acheva.

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