‹ Les Mohicans de Paris Tome IVChapitre 65 sur 74 · Chapitre 221 Où l’auteur demande pardon au lecteur de lui faire faire connaissance avec un nouveau personnage.

Chapitre 221 Où l’auteur demande pardon au lecteur de lui faire faire connaissance avec un nouveau personnage.

Voyons maintenant ce qui se passait rue d’Ulm, no 10, quelques jours après les événements que nous venons de raconter.
Pour peu que nos lecteurs aient suivi avec quelque attention les scènes multiples de ce drame et qu’ils soient doués de quelque mémoire, ils se souviendront, sans doute, que la sorcière de la rue Triperet avait abandonné cette rue pour venir habiter l’appartement découvert, meublé et décoré par Pétrus, rue d’Ulm, no 10 ; ils se rappelleront aussi que, avec la Brocante, avaient naturellement déménagé Rose-de-Noël, Babolin, la corneille et les dix ou douze chiens.

La chambre qu’occupait maintenant la vieille bohémienne, rue d’Ulm, moitié musée de curiosités, moitié réduit de nécromancie, offrait, ainsi que nous l’avons dit, aux yeux étonnés du visiteur, entre autres objets fantastiques, un clocher qui servait de retraite, ou de nid à la corneille, et divers tonneaux qui servaient tout simplement de niches aux chiens.

Notre intention, en écrivant ce livre – que l’on nous pardonne la courte digression où nous nous laissons entraîner –, est non seulement, comme on le voit par la matière que nous abordons en ce moment, de faire grimper et descendre avec nous au lecteur tous les étages de la société, depuis le pape Grégoire XVI, auquel nous allons avoir affaire tout à l’heure, jusqu’au tueur de chats ; mais encore de faire, de temps en temps, des excursions dans des mondes inférieurs réservés aux animaux.

C’est ainsi que déjà nous avons pu apprécier l’intelligence de la corneille Pharès et l’instinct du chien Brésil, à ce point que, si l’une nous est restée à peu près indifférente, vu la mince part qu’elle a prise aux événements que nous avons racontés, l’autre, au contraire, nous en sommes sûr, sous son double nom de Brésil et de Roland, a conquis toutes les sympathies du lecteur.

Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’ayant fait un premier pas parmi les humbles de la création, parmi nos frères inférieurs, comme les appelle Michelet, nous en fassions un second, en élargissant d’un nouveau tour de compas le cercle déjà immense dans lequel nous agissons.

Que voulez-vous, chers lecteurs ! il m’a été donné, pour le désespoir des directeurs de théâtre et des libraires, et peut-être aussi bien pour votre ennui, à vous, cette mission de faire des drames en quinze tableaux et des romans en dix ou douze volumes ! Cela n’est point ma faute : c’est celle de mon tempérament, dont mon imagination n’est que la fille.

Nous voilà donc, à cette heure, au milieu des chiens de la Brocante, et c’est avec un de ces animaux que nous vous demandons la permission de vous faire faire connaissance.

Un des chiens les mieux aimés de notre sorcière – les sorcières ont des goûts bizarres : sont-elles sorcières parce qu’elles ont ces goûts ? ont-elles ces goûts parce qu’elles sont sorcières ? nous n’en savons rien, et laissons à plus fort que nous à décider cette importante question – ; un des chiens, disons-nous, les mieux aimés de notre sorcière était un petit caniche noir de la plus vilaine espèce. Nous jugeons cela, bien entendu, au point de vue orgueilleux de l’homme : au point de vue de la nature, il n’y a pas de vilaine espèce.

Le fait est que, pour un homme – nous ne savons pas ce qu’il était pour la nature –, le fait est que ce chien était d’une laideur vraiment extraordinaire : petit, trapu, sale au physique, hargneux, grognon, prétentieux au moral, il résumait à lui seul tous les vices d’un vieux garçon, et, pour cela sans doute, il était généralement détesté de ses camarades.

De cette répulsion universelle, il était résulté ceci : c’est que la Brocante, sa maîtresse, s’était, par un entêtement tout féminin dès l’abord, attachée à lui avec une tendresse maternelle, et depuis, cette affection s’était peu à peu accrue en raison inverse de l’inimitié que lui portaient et que lui témoignaient publiquement ses compagnons.

C’est ainsi qu’elle en arriva à toute sorte d’attentions pour lui, jusqu’à le servir à part et dans un cabinet séparé, pour ne pas le voir mourir d’inanition, tant les autres chiens lui disaient cent choses désobligeantes et lui faisaient souffrir mille géhennes, aux heures solennelles des repas.

Vous savez ce que peut l’orgueil chez les hommes, n’est-ce pas, chers lecteurs ? eh bien, voyez ce qu’il peut chez les animaux.

Ce chien noir, ce caniche crotté, ce Babylas enfin, qui était – toujours à notre point de vue, à nous – d’une laideur outrageante, se voyant câliné, caressé, choyé, fêté, servi à part, finit par s’imaginer qu’il était le plus joli, le plus coquet, le plus spirituel, le plus aimable, le plus séduisant des chiens. Et, une fois cette pensée entrée dans son esprit, il se mit tout naturellement, comme eût fait un homme en pareille position, à railler ses semblables, à les agacer sans pudeur, tirant la queue de l’un, mordant l’oreille de l’autre, narguant chacun, sûr qu’il était de l’impunité, se rengorgeant, portant haut la tête, faisant la roue, se donnant enfin des airs de telle importance, que tous ses camarades souriaient de dédain, haussant les épaules de pitié, disant entre eux :

— Quelle prétention !

Je crois, chers lecteurs, que vous me faites l’honneur de m’adresser une observation.

— Mais oui, monsieur le romancier ! Interprétez, traduisez, torturez les paroles et les gestes des hommes ; mais, en vérité, c’est trop fort de chercher à nous faire accroire que les chiens parlent, haussent les épaules, sourient !

Quant à sourire, permettez-moi de vous dire, chers lecteurs, que j’ai une chienne de mes amies, une petite levrette blanche appartenant à la plus haute aristocratie des lévriers, qui sourit toutes les fois qu’elle me voit, me montrant ses fines dents blanches : de telle façon, que je croirais qu’elle se fâche, si le reste de son corps ne donnait point toutes sortes de simulacres de joie. On la nomme Giselle.

Pour moi, les chiens sourient donc, puisque ma chère Giselle me sourit chaque fois qu’elle me voit.

Quant à hausser les épaules, je ne soutiens pas que les chiens haussent les épaules exactement de la même manière que l’homme ; mon expression est même impropre ; ce n’est pas hausser les épaules que j’aurais dû dire, c’est secouer les épaules. Voyons, n’avez-vous pas remarqué, maintes et maintes fois, que le chien qui vient de faire connaissance avec un autre – et vous savez de quelle façon naïve les chiens font connaissance –, n’avez-vous pas remarqué que le chien trompé dans son espoir, trouvant, comme le capitaine Pamphile, dont, voici tantôt vingt-cinq ans, j’ai écrit la pittoresque histoire, trouvant, dis-je, une négresse mâle où il comptait trouver une négresse femelle, secoue dédaigneusement les épaules et s’en va ? Cela est incontestable ; aussi, chers lecteurs, ne le contesterez-vous pas.

Maintenant, arrivons-en à la parole.

Les chiens ne parlent pas ! Hommes orgueilleux, qui croyez que vous avez seuls reçu de la Providence la faculté de vous communiquer vos pensées ! parce que vous parlez anglais, français, chinois, espagnol, allemand, et que vous ne parlez pas chien, vous dites tranquillement : « Les chiens ne parlent pas ! »

Erreur ! les chiens parlent leur langue comme vous parlez la vôtre ! Il y a bien plus : c’est que vous n’entendez pas ce qu’ils vous disent, hommes orgueilleux ! et qu’eux, humbles et ne s’en faisant pas accroire pour cela, ils entendent ce que vous leur dites. Demandez au chasseur si son chien ne parle pas, quand il l’a entendu rêver, chasser un lièvre, se prendre de querelle, se battre en rêve ! Qui veille donc ainsi dans ce chien qui dort ? N’est-ce pas une âme, une âme moins perfectionnée, mais, à coup sûr, plus naïve que la nôtre ?

Les chiens ne parlent pas ! Allez donc dire cela à votre enfant de trois ans qui se roule sur la pelouse avec ce gros terre-neuve de trois mois. Le jeune enfant et le jeune animal jouent comme deux frères, écoutant les sons inarticulés qu’ils échangent au milieu de leurs jeux et de leurs caresses. Eh ! mon Dieu, l’animal essaie tout simplement de parler la langue de l’enfant, et l’enfant la langue de l’animal. À coup sûr, quelle que soit la langue qu’ils parlent, ils s’entendent, et peut-être se disent-ils, dans cette langue incomprise, plus de vérités sur Dieu et sur la nature que n’en ont jamais dit Platon ou Bossuet.

Les chiens parlent donc, cela ne fait aucun doute à nos yeux, et ils ont ce grand avantage sur nous : c’est qu’en parlant chien, ils entendent le français, l’allemand, l’espagnol, le chinois, l’italien, tandis que nous, en parlant soit l’italien, soit le chinois, soit l’espagnol, soit l’allemand, soit le français, nous ne comprenons pas le chien.

Revenons aux malheureuses bêtes de la Brocante et à la situation qui leur était faite par les prétentions ridicules de Babylas.

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