‹ Les Mohicans de Paris Tome IVChapitre 71 sur 74 · Chapitre 227 Mignon et Wilhelm Meister.

Chapitre 227 Mignon et Wilhelm Meister.

La petite Rose-de-Noël, revenue entièrement à elle, fixa sur Ludovic ses deux grands yeux clairs, tristes et inquiets. Elle voulait parler, soit pour remercier le jeune homme, soit pour lui raconter les causes de son évanouissement ; mais Ludovic lui mit la main sur la bouche, sans même prononcer un mot, de crainte, sans doute, de la tirer de l’espèce d’assoupissement qui, d’ordinaire, venait à la suite de ces crises.

Puis, quand elle eut refermé les yeux, se penchant vers elle comme pour parler à sa pensée :

— Dors un peu, ma petite Rose, murmura-t-il d’une voix douce ; tu sais que, quand tu as ces sortes d’attaque, un quart d’heure de repos t’est nécessaire. Dors ! nous causerons lorsque tu te réveilleras.

— Oui, répondit simplement l’enfant du fond de son sommeil commencé.

Ludovic alors prit une chaise, la posa sans bruit auprès du lit de Rose-de-Noël, s’assit, et, la tête accoudée au bois de la couchette, il songea…

À quoi songea-t-il ?

Devons-nous, en effet, trahir les douces et chastes pensées qui traversaient le cerveau du jeune homme pendant le chaste et doux sommeil de l’enfant ?

— Disons, avant tout, qu’elle était adorable à voir ! Jean Robert eût donné sa plus belle ode, Pétrus eût donné sa plus belle esquisse pour la regarder une minute : Jean Robert afin de la chanter, Pétrus afin de la peindre.

C’était la beauté grave, la grâce virginale et maladive, le teint mat et légèrement bistré de la Mignon de Goethe ou de Scheffer ; c’était la représentation du moment rapide où l’enfant devient jeune fille, où l’âme va prendre un corps, où le corps va prendre une âme ; c’était le moment, enfin, où, dans la pensée du poète, le premier rayon d’amour lancé par les yeux du comédien est entré dans le cœur de la bohémienne.

Et Ludovic, de son côté, offrait bien, il faut le dire, quelque ressemblance avec le héros du poète de Francfort. Un peu las de la vie avant d’y être entré, Ludovic avait le défaut commun aux jeunes gens de l’époque que nous essayons de peindre, et sur laquelle les créations désespérées et railleuses de Byron avaient jeté leur poétique désenchantement ; chacun se croyait destiné à être un héros de ballade ou de drame, don Juan ou Manfred, Steno ou Lara. Ajoutez à cela que Ludovic, médecin, et par conséquent matérialiste, avait appliqué à la vie les doctrines de la science. Habitué à tailler dans la chair humaine, il avait jusque-là, ainsi qu’Hamlet philosophant sur la tête d’Yorick, considéré la beauté comme un masque recouvrant un cadavre, et, en toute occasion, impitoyablement raillé ceux de ses condisciples qui vantaient la beauté idéale des femmes et l’amour platonique des hommes.

Malgré les théories contraires de ses deux meilleurs amis, Pétrus et Jean Robert, il n’avait jamais voulu voir dans l’amour autre chose qu’un acte purement physique, un vœu de la nature, enfin le contact de deux épidermes produisant un effet analogue à l’étincelle produite par une batterie électrique, rien de plus.

Jean Robert avait vainement lutté contre ce matérialisme, en appelant à son secours tous les dilemmes de l’amour le plus raffiné ; Pétrus avait eu beau montrer au sceptique les manifestations de l’amour dans la nature tout entière, Ludovic avait nié : en amour, comme en religion, il était athée ; de façon que, depuis sa sortie du collège, tout le temps qu’il avait pu distraire du travail – et ce temps était court –, il l’avait consacré aux princesses de rencontre que le hasard lui faisait tomber sous la main.

C’est ainsi que nous l’avons vu tenant au bras la princesse de Vanves, la belle Chante-Lilas.

Une promenade dans les bois un matin avec l’une, une promenade en bateau un soir avec l’autre, un souper aux Halles avec celle-ci, un bal masqué avec celle-là, tels étaient les divertissements un peu superficiels que Ludovic avait, jusqu’à ce moment, demandés aux femmes : mais, quant à les traiter autrement que des machines à plaisir, que des automates de distraction, il n’y avait jamais songé.

Il éprouvait un superbe dédain pour l’intelligence féminine ; il disait qu’en général les femmes étaient belles et bêtes, comme les roses, auxquelles, d’habitude, les poètes avaient l’impertinence de les comparer. En conséquence, jamais l’idée ne lui serait venue de causer sérieusement avec l’une d’elles, se fût-elle appelée madame de Staël ou madame Roland. Celles qui forçaient l’admiration étaient, selon lui, en nature, des espèces de monstres, des turgescences du genre, des déviations de la race. Il appuyait cette théorie sur la vie des femmes de l’antiquité, reléguées, à Rome et en Grèce, dans le gynécée ou dans le lupanar ; bonnes, comme Laïs, à faire des courtisanes, ou, comme Cornélie, à faire des matrones ; emprisonnées enfin, chez les Turcs, dans le harem, et là, attendant humblement un signe du maître pour oser aimer.

On avait beau lui représenter que la variété de nos connaissances, notre éducation de vingt-cinq ans, développant en nous les facultés déposées en germe dans notre cerveau et dans notre cœur, nous donnaient seules une apparente supériorité d’intelligence sur la femme, mais qu’il viendrait un temps – et certaines exceptions prouvaient que ce raisonnement n’était point une utopie –, mais qu’il viendrait un temps où, l’éducation étant égale entre les deux sexes, égale serait l’intelligence ; il n’en voulait rien croire et maintenait, à l’endroit des femmes, son système de vie végétale ou tout au plus animale.

C’était donc un enfant blasé, comme nous l’avons dit, une âme vierge dans un corps défloré. Il ressemblait à ces plantes tropicales qui, nées dans nos serres, s’étiolent et dépérissent. Mais, au lieu de l’atmosphère artificielle du poêle, vienne la féconde chaleur d’un chaud soleil, et elles se ravivent et resplendissent.

Au reste, Ludovic n’avait eu aucune conscience de cet étiolement moral dans lequel il végétait. Ce n’était qu’au moment où l’amour, ce soleil fécondateur de l’homme et de la femme, allait l’inonder de ses plus chauds rayons, qu’il devait se sentir renaître, et que ses amis devaient le voir fleurir et fructifier.

Ce fut pendant ce chaste sommeil de Rose-de-Noël, du visage duquel son œil ne pouvait se détacher, que lui montèrent au cerveau, comme des brises odorantes, ces bouffées de jeunesse et d’amour qui rafraîchissent d’ordinaire le front des jeunes gens de vingt ans : chez Ludovic, elles étaient de sept ou huit ans en retard.

Et, en même temps que ces haleines charmantes passaient dans ses cheveux, il sentait affluer vers son cœur, comme les nappes d’eau d’une écluse, des pensées étranges d’une rêverie et d’une douceur inconnues.

Quel nom donner à ce frisson qui parcourut tout son corps en un moment ? comment appeler cette émanation inconnue dont son front venait d’être baigné ? que dire de cette émotion dont son âme venait d’être saisie tout à coup, et cela, si violemment, si inopinément ?

Était-ce de l’amour ? Non, c’était impossible ! pouvait-il y croire, lui qui avait passé sa jeunesse à le combattre, à le honnir, à le nier ?

Et puis, pouvait-on éprouver de l’amour pour cette enfant, pour cette petite fille sans mère, pour cette bohémienne ? Non, c’était de l’intérêt…

Oh ! oui ! et Ludovic s’avouait à lui-même qu’il s’intéressait bien vivement à Rose-de-Noël.

D’abord, c’était une espèce de pari qu’il avait fait avec la maladie, une poule 1 qu’il jouait avec la mort.

Au premier coup d’œil qu’il avait jeté sur Rose-de-Noël, il avait dit :

— Bon ! voilà une enfant qui ne vivra pas !

Puis il l’avait revue, revue dans l’atelier de Pétrus, revue chez elle dans ses indispositions fébriles, revue assise sur le revers d’un fossé, demandant à un rayon de soleil de la réchauffer comme une fleur ; et il avait dit :

— Quel dommage que la pauvre enfant ne puisse pas vivre !

Puis il l’avait suivie dans le développement rapide de ses facultés intellectuelles, disant des vers avec Jean Robert, apprenant le piano avec Justin, dessinant avec Pétrus, et lui faisant, à lui, Ludovic, tout à la fois de son timbre de voix argentin et avec ses grands yeux étincelants de fièvre, des questions si profondes ou si enfantines, qu’il ne savait parfois comment y répondre ; et il avait dit :

— Il ne faut pas que cette enfant meure !

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