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Chapitre 242 Le combat.

Comme, à partir de ce moment, la marche du brick français faiblit et que celle du bâtiment anglais resta la même, la distance qui séparait le navire chassé de celui qui lui donnait la chasse commença à diminuer graduellement.

Le capitaine était sur son banc de quart et semblait mesurer la distance avec un compas.

Cependant, tout pressé qu’il était de commencer sa partie de quilles, comme disait Pierre Berthaut, ce n’est pas lui qui commença le feu.

Sans doute, le capitaine du brick ennemi n’avait pas le sentiment de la distance porté au même degré que celui de la Belle-Thérèse, car on le vit carguer certaines voiles, de façon à ce que la Calypso, au lieu de sa proue, présentât un de ses flancs. Au même instant, une bande de nuages s’étendit le long de ses sabords, et, avant qu’on entendît la détonation de ses dix-huit pièces, une grêle de boulets venait clapoter dans la mer à trois ou quatre encablures de la Belle-Thérèse.

— Il paraît que nos amis les Anglais ont de la poudre et des boulets dont ils ne savent que faire, dit le capitaine Herbel ; nous serons plus économes qu’eux, n’est-ce pas, Pierre ?

— Dame ! vous savez, capitaine, dit le pointeur, c’est à votre fantaisie ; quand vous direz de commencer, on commencera.

— Bon ! dit le capitaine, laissez-le encore avancer de quelques brasses, nous avons le temps.

— Oui, dit le Parisien, il fait clair de lune. Dites donc, capitaine, ça doit être beau, un combat au clair de lune ! vous devriez nous régaler de cela, ce n’est pas commun !

— Tiens ! c’est une idée, dit le capitaine. Ça te fera-t-il bien plaisir, dis, Parisien ?

— Parole d’honneur, je vous serai reconnaissant.

— Allons, allons, dit le capitaine, il faut faire quelque chose pour ses amis.

Il tira sa montre.

— Il est cinq heures du soir, les enfants, dit-il ; nous allons amuser la Calypso jusqu’à onze heures ; à onze heures cinq minutes, nous l’aborderons ; à onze heures un quart, elle sera prise ; à onze heures et demie, chacun sera dans son hamac ; la Belle-Thérèse est une fille bien élevée et qui se couche de bonne heure, même les jours de bal.

— D’autant plus, dit le Parisien, qu’à onze heures et demie, il y aura plus d’un danseur qui aura mal aux pieds.

— Capitaine, dit Pierre Berthaut, la main me démange.

— Eh bien, répondit Herbel, envoie-leur donc un boulet ou deux ; mais je te déclare que ces deux-là sont pour ton compte et non pour le mien.

— Ah ! fit Pierre Berthaut, nous allons voir ce que nous allons voir.

— Attends encore un instant, Pierre, attends encore un instant, que le Parisien nous dise un peu ce qu’ils font là-bas.

— Dans cinq secondes, vous allez savoir cela, capitaine, dit le Parisien en montant dans la petite hune ; car, cette fois, les deux bâtiments étaient assez près l’un de l’autre pour qu’il n’eût pas besoin de s’élancer jusqu’à la barre de perroquet.

— Ma sœur Anne, dit le capitaine, ne vois-tu rien venir ?

— Je vois la mer qui verdoie, dit le Parisien, et le pavillon de Sa Majesté Britannique qui flamboie.

— Et entre la mer et le pavillon ? demanda le capitaine.

— Je vois chacun à son poste de combat, les canonniers à leur batterie, les soldats de marine sur les passavants et le gaillard d’arrière ; enfin, je vois le capitaine qui embouche son porte-voix.

— Ah ! Parisien, dit Pierre Herbel, quel malheur que tu n’aies pas aussi fine oreille que bons yeux ! tu nous répéterais ce qu’il va dire.

— Oh ! dit le Parisien, écoutez vous-même, capitaine, et vous allez le savoir.

Le Parisien n’avait pas achevé, que deux éclairs sortaient de l’avant du brick ennemi, qu’une détonation se faisait entendre, et que deux boulets venaient ricocher dans le sillage de la Belle-Thérèse.

— Ah ! ah ! fit le capitaine Herbel, il paraît que c’est une contredanse à quatre, Pierre, allons ! allons ! que le cavalier donne la main à sa dame, et en avant deux, Pierre ! en avant deux !

Le capitaine avait à peine achevé à son tour, que Pierre Berthaut, après s’être penché un instant sur la pièce, se relevait et approchait lui-même la lance de la lumière.

Le coup partit.

On eût dit que le capitaine suivait le sillage du boulet dans l’air.

Le boulet alla s’enfoncer dans la proue.

Presque au même instant, la seconde détonation se fit entendre, et le second boulet suivit le premier si rapidement, que l’on eût pu croire qu’il courait après lui.

— Voilà qui est encore mieux ! s’écria Pierre Berthaut tout joyeux, en voyant sauter un énorme éclat de la muraille de l’avant. Qu’en dites-vous, capitaine ?

— Je dis que tu perds ton temps, mon ami Pierre.

— Comment ? je perds mon temps ?

— Sans doute. Quand tu lui auras mis vingt boulets dans le corps, tu auras donné de la besogne au charpentier, voilà tout. À pleine volée, morbleu ! vise dans la mâture, brise-lui les jambes et casse-lui les ailes : le bois et la toile lui sont plus précieux en ce moment que la chair.

Pendant ce dialogue, la Calypso avait continué de gagner du terrain sur la Belle-Thérèse ; elle fit feu de ses deux canons d’avant, dont un des boulet vint mourir à une portée de pistolet de l’arrière du brick, tandis que l’autre, en ricochant, frappait le flanc de la Belle-Thérèse, mais retombait dans l’eau après avoir à peine marqué sa trace.

— Tenez, capitaine, dit Pierre Berthaut tout en s’allongeant sur un des deux canons, je crois que nous sommes à une bonne distance, et, si vous m’en croyez, nous nous y maintiendrons.

— Et que faut-il faire pour cela ?

— Remettre la Belle-Thérèse sous toutes voiles. Ah ! si je pouvais être à la fois au gouvernail et à mes pièces, je vous répondrais, capitaine, que je naviguerais de manière à ne pas rompre un fil de la Vierge tendu entre nous deux.

— Déployez la grande voile, le clinfoc et la brigantine ! cria le capitaine Herbel, en même temps que Pierre Berthaut approchait la mèche et faisait feu.

Cette fois, le boulet passa au-dessus de la flottaison et brisa l’extrémité de la vergue.

— C’est ce que nous appelons le coup de manchette ! dit le capitaine Herbel. Allons ! Pierre, dix louis de prime à manger avec les camarades sur la première terre où l’on abordera, si tu brises son mât de misaine ou son grand mât entre le grand et le petit hunier.

— Hourra pour le capitaine ! cria l’équipage.

— Est-il permis de se servir de boulets ramés ? demanda Pierre.

— Pardieu ! répondit le capitaine ; sers-toi de ce que tu voudras.

Pierre Berthaut réclama du contremaître les projectiles dont il avait besoin ; celui-ci fit apporter une pile de gargousses 1 contenant des boulets attachés deux à deux avec une chaîne.

Comme la seconde pièce était chargée, Pierre Berthaut, sans rien changer à sa charge, pointa et fit feu. Le boulet troua la misaine et la grande voile à un demi-pied du mât.

— Allons, allons, dit le capitaine Herbel, il y a de l’intention.

Tout l’équipage s’était rapproché peu à peu du gaillard d’arrière.

Une partie des matelots, pour mieux voir le spectacle, était montée sur les haubans. Les gabiers, assis dans les hunes, se tenaient aussi tranquilles que s’ils eussent été en première loge à un spectacle gratis.

Pierre Berthaut fit charger les deux pièces avec les nouvelles gargousses.

— Ohé ! capitaine ! cria le Parisien.

— Eh bien, qu’y a-t-il de nouveau, citoyen Mouffetard ?

— Il y a, capitaine, qu’ils sont occupés à rouler un canon de l’arrière à l’avant, et les deux canons de l’avant à l’arrière.

— Et que penses-tu de cela, Parisien ?

— Je pense qu’ils sont las de recevoir des oranges et de nous rendre des cerises, et que nous allons, de notre côté, avoir affaire à du trente-six.

— Tu entends, Pierre ?

— Oui, capitaine.

— Pierre, dix louis !

— Capitaine, pour l’honneur, on ferait déjà de son mieux ; aussi, jugez : « Feu ! »

Et, en s’ordonnant le feu à lui-même, Pierre approcha la mèche de la lumière ; le coup partit, une énorme déchirure se fit dans les voiles.

Presque aussitôt, la Calypso répondit par une détonation pareille, et un boulet, en emportant le bout de la vergue du grand hunier, coupa en deux un homme sur les haubans.

— Eh ! dis donc, Pierre, cria le Parisien, est-ce que tu vas nous laisser écheniller comme cela, toi ?

— Mille tonnerres ! dit Pierre, il paraît que, eux aussi, ils ont du trente-six ! Attends, attends, Parisien, et tu vas voir !

Cette fois, Pierre Berthaut pointa avec une attention toute particulière, se relevant rapidement après avoir pointé et approchant la mèche de la lumière, le tout dans l’espace d’une seconde.

Cette fois, on ne vit rien, mais on entendit un craquement terrible.

Le grand mât oscilla un instant comme s’il ne savait point s’il devait tomber en avant ou en arrière ; enfin, il s’inclina en avant, et, brisé un peu au-dessus de la grande hune, il tomba sur le pont, qu’il encombra de toile ; la chaîne du boulet l’avait coupé par la moitié.

— Ma foi, Pierre, s’écria le capitaine tout joyeux, j’ai entendu parler d’un livre intitulé les Liaisons dangereuses ; est-ce que tu l’aurais lu, par hasard ? Tu as gagné tes dix louis, mon ami.

— Et l’on boira à la santé du capitaine ! cria tout l’équipage.

— Maintenant, dit Herbel, la Calpyso est à nous, comme si on nous la donnait pour rien ; seulement, nous attendrons la lune, n’est-ce pas, Parisien ?

— Je crois que ce sera prudent, répondit le Parisien ; car voici la nuit qui arrive, et, pour la besogne qui nous reste à faire, il n’y a pas de mal de voir où l’on met le pied.

— Et moi, dit le capitaine, comme vous avez été bien sages, je vous promets un feu d’artifice. En effet, le crépuscule était venu et la nuit s’avançait avec la rapidité particulière aux latitudes tropicales.

Comme cette nuit, tant qu’elle serait sans lune, menaçait d’être fort obscure, le capitaine Herbel ordonna que, pour bien indiquer aux Anglais que son intention n’était point de disparaître dans l’obscurité, on hissât des lanternes à ses perroquets.

Les lanternes furent hissées.

L’Anglais, de son côté, en signe qu’il regardait la partie comme commencée seulement, arbora deux fanaux, ainsi qu’avait fait son adversaire.

Des deux côtés, on paraissait attendre avec une impatience égale le lever de la lune. Les deux bâtiments avaient masqué leurs voiles de manière à rester en panne, ou à peu près ; ils semblaient, au milieu de l’obscurité, deux nuages courant sur la mer, nuages terribles, et qui cachaient dans leurs flancs l’éclair et la tempête.

À onze heures, la lune se leva.

À l’instant même, une douce clarté se répandit dans l’atmosphère et la mer se glaça d’argent.

Le capitaine Herbel tira sa montre.

— Mes enfants, dit-il, je vous ai dit qu’à onze heures un quart la Calpyso serait prise, et qu’à onze heures et demie nous serions dans nos hamacs, nous n’avons pas de temps à perdre. Ne nous occupons pas de l’ennemi, il fera ce qu’il voudra. Voici ce que nous avons à faire… Pierre Berthaut a-t-il transporté son attelage à l’avant ?

— Oui, capitaine, dit Pierre Berthaut.

— Tout est-il chargé à mitraille ?

— Oui, capitaine.

— Nous marchons droit sur l’Anglais. Pierre Berthaut commence par le saluer avec les deux sultanes : bon ! nous lui envoyons notre volée de bâbord : très bon ! nous virons immédiatement, nous l’abordons, nous jetons nos grappins, et nous lui envoyons notre volée de tribord : excellent ! Comme il a perdu son mât de hune et qu’il est leste comme un homme qui a la jambe cassée, il nous envoie en tout sa volée de tribord ; dix-huit pièces de vingt-quatre pour vingt-quatre de dix-huit et deux de trente-six : faites le report, et vous verrez que nous avons un bénéfice net de huit coups de canon. Maintenant, accostons, et le reste me regarde. Allons, mes enfants, en avant ! et vive la France !

Un immense cri de « Vive la France ! » sembla s’élever du sein de la mer et annoncer aux Anglais que le combat allait recommencer.

En même temps, la Belle-Thérèse manœuvra pour prendre l’avantage du vent. Il en résulta que, tout en ayant l’air d’abord de s’éloigner de la Calypso, à un moment donné, et lorsqu’elle sentit qu’elle avait le vent arrière, la Belle-Thérèse mit le cap sur son ennemie et fondit sur elle comme l’aigle des mers sur sa proie.

Ce qu’il y avait d’admirable dans l’équipage du capitaine Herbel, c’était son obéissance passive.

Le capitaine aurait ordonné de naviguer droit au Maelstrom – ce fameux gouffre des Contes scandinaves... qui dévore les vaisseaux à trois ponts avec la même facilité que Saturne avalait ses enfants –, que le pilote eût navigué droit au Maelstrom.

Ce qui avait été ordonné fut exécuté à la lettre.

Pierre Berthaut envoya ses deux coups à mitraille presque en même temps que la Belle-Thérèse recevait la volée de bâbord de son ennemie ; puis sa volée de bâbord, à elle, gronda à son tour ; puis, avant même que la Calypso eût songé, endolorie comme elle était, à virer pour lui envoyer sa volée de tribord, avant qu’elle eût temps de recharger ses canons, le beaupré de la Belle-Thérèse, chargé d’hommes comme un cep de vigne l’est de raisins, s’engagea dans les haubans du grand mât, tandis qu’au milieu du craquement des cordages, on entendait la voix du capitaine qui criait :

— Feu, mes enfants ! une dernière bordée ! rasez-le comme un ponton, et puis nous l’escaladerons comme une forteresse.

Douze pièces de canon chargées à mitraille semblèrent hurler de joie à cet ordre.

Un jet de flamme éclaira la Calypso d’une lueur sinistre ; un nuage épais se répandit sur le pont ; on entendit des craquements de bois et des hurlements de douleur, puis la voix du capitaine Herbel criant comme si elle commandait à la tempête :

— À l’abordage, enfants ! Au même moment, le premier, comme c’était son habitude, le capitaine Herbel sauta sur le pont de la Calypso.

Mais il n’était pas encore affermi sur ses pieds, qu’une voix dit à son oreille.

— C’est égal, capitaine, c’est moi qui serai le parrain de votre premier.

C’était la voix de Pierre Berthaut.

À la même minute, par le beaupré, qui s’égrena comme un épi, par les vergues, par les haubans, par les agrès, par les cordages, les Malouins se laissèrent glisser sur le pont de la Calypso, où, pendant cinq secondes, les hommes tombèrent pressés comme la grêle dans un orage d’été.

Ce qui se passa alors sur le pont de la Calypso est impossible à rendre : ce fut un pêle-mêle effroyable, une lutte corps à corps, un hallali général, un sabbat de démons, au milieu duquel, au grand étonnement de chacun, on ne voyait ni n’entendait le capitaine Herbel.

Mais, au bout de quelques minutes, on l’aperçut sortant par une écoutille. Une torche qu’il tenait à la main éclairait son visage, noir de poudre et rouge de sang.

— Tous à bord de la Belle-Thérèse, enfants ! cria-t-il ; l’Anglais va sauter !

L’effet de ces paroles fut magique : le blasphème commencé s’éteignit, le bras levé s’arrêta.

Tout à coup, de l’intérieur du bâtiment abordé, sortit le cri terrible :

— Au feu !

Aussitôt, avec le même empressement qu’il avait mis à sauter à bord du brick ennemi, l’équipage de la Belle-Thérèse commença de l’abandonner, s’accrochant à toutes les manœuvres, sautant d’un bord à l’autre, tandis que le capitaine, Pierre Berthaut et ce que l’on aurait pu appeler le groupe des géants, c’est-à-dire ces hommes que nous avons montrés, avant le combat, armés d’armes fantastiques, soutenaient la retraite.

Elle s’opéra avant que l’Anglais fût revenu de sa stupéfaction ; et, tandis que deux hommes, la hache à la main, dégageaient le beaupré des cordages où il était pris, on entendit une voix qui criait :

— Brassez bâbord devant ! hissez les focs ! carguez la grande voile et la brigantine ! balinguez derrière la barre, tout à tribord !

Ces diverses manœuvres, commandées avec la voix puissante qui impose l’obéissance passive, furent exécutées si rapidement, que, quels que fussent les ordres donnés par le capitaine anglais, on ne put lier les deux bâtiments l’un à l’autre, et que la Belle-Thérèse, comme si elle comprenait le danger auquel elle était exposée, se dégagea des haubans du bâtiment ennemi, hachant ses grappins, coupant ses cordages, n’ayant plus, enfin, qu’une pensée, celle d’échapper à la terrible contagion des flammes.

Toutefois, le capitaine Herbel ne put empêcher que le brick ennemi, virant sur lui-même par un dernier effort, ne lui envoyât toute sa volée de bâbord, comme un suprême adieu de haine ou de vengeance ; mais l’équipage était si heureux de se sentir échappé à l’effroyable danger auquel il abandonnait son ennemi, qu’à peine fit-on attention à la chute de trois ou quatre morts et aux cris de cinq ou six blessés.

— Et maintenant, enfants, dit le capitaine, voilà le feu d’artifice que je vous avais promis. Attention !

Une fumée épaisse commençait à sortir par les écoutilles du brick anglais, tandis qu’une vapeur d’un autre genre apparaissait aux sabords et voilait la bouche des canons.

On entendit la parole du capitaine anglais grossie par le porte-voix.

— Les canots à la mer ! cria-t-il.

À l’instant même, la manœuvre fut exécutée, et quatre canots flottèrent autour de la frégate.

— Le canot de la poupe et le canot de la draine pour les soldats de marine ! cria le capitaine ; les deux canots de côté pour les matelots. Descendez les blessés d’abord.

Les soldats et les officiers de la Belle-Thérèse se regardèrent les uns les autres. C’était là et sous leurs yeux qu’éclatait la supériorité de la discipline anglaise. La manœuvre qui s’exécutait à bord de la Calypso, avec autant de régularité que si le bâtiment eût fait un simple exercice dans le port de Portsmouth ou dans le golfe de Solway, eût, selon toute probabilité été impossible à bord d’un navire français.

Les blessés furent descendus d’abord ; ils étaient en grand nombre : on les partagea entre les quatre canots ; puis, avec un ordre parfait, les soldats de marine allèrent prendre place dans les deux canots qui leur étaient dévolus ; puis vint le tour des matelots.

Le capitaine était sur son banc de quart, donnant ses ordres avec le même calme que s’il n’avait pas eu une mine sous ses pieds.

À partir de ce moment, le lieu de la scène cessa d’être visible ; la fumée sortant plus épaisse par toutes les ouvertures, enveloppa le vaisseau d’un voile à travers lequel il fut impossible de rien distinguer.

De temps en temps, des serpents de feu semblaient s’enrouler le long des mâts ; puis quelques canons, restés chargés et qu’on n’avait pas eu le temps de décharger, éclatèrent d’eux-mêmes ; puis on vit sortir de l’incendie un canot, puis deux, puis trois ; puis, tout à coup, une détonation effroyable se fit entendre, le bâtiment s’ouvrit comme le cratère d’un volcan, l’air se raya de débris enflammés qui montèrent au ciel, pareils à de gigantesques fusées !

C’était le bouquet du feu d’artifice promis par le capitaine Herbel.

Tout retomba à la mer, tout s’éteignit, tout rentra dans l’obscurité, et rien ne demeura du géant qui, un instant auparavant, se tordait dans les flammes ; seulement, trois barques sillonnaient la mer, s’éloignant à force de rames.

Le capitaine Herbel se garda bien de les poursuivre ; et même, une de ces barques étant passée sous le feu de la batterie de bâbord de la Belle-Thérèse, les matelots et le capitaine lui-même levèrent leurs chapeaux pour saluer ces braves qui, échappés au péril de l’incendie, allaient en affronter un autre, moins proche, moins visible, mais qui n’en était pas moins imminent : le double péril de la tempête et de la faim !

Le quatrième canot, le capitaine et le dernier quart de l’équipage avaient sauté avec le bâtiment.

Herbel et ses hommes suivirent des yeux les trois canots jusqu’au moment où ils les perdirent complètement de vue dans l’obscure immensité.

Alors, tirant sa montre :

— Mes enfants, dit le capitaine Herbel, il est minuit passé ; mais, ma foi, les jours de fête, il est permis de se coucher un peu plus tard que d’habitude.

Et, maintenant, si l’on nous demande pourquoi le capitaine Herbel, au lieu de faire prisonniers les trois quarts de l’équipage de la Calypso, les laissait s’échapper ainsi, nous dirons que la Belle-Thérèse, portant déjà cent vingt hommes, ne pouvait se surcharger d’une centaine de prisonniers.

Enfin, si, ne se contentant pas de cette réponse, quelques lecteurs encore plus difficiles nous demandent pourquoi alors le capitaine Herbel, qui, avec trois coups de canon, pouvait couler les trois canots, ne tirait pas ces trois coups de canon, nous répondrons…

Non, nous ne répondrons pas.

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