Chapitre 245 La Malmaison.
1815 arriva.
On était au 6 juillet : Waterloo fumait encore à l’horizon.
Le 21 juin, à six heures du matin, Napoléon était rentré à l’Élysée ; le 22, il signait cette déclaration :
« Français,
« En commençant la guerre pour soutenir l’indépendance nationale, je comptais sur la réunion de tous les efforts, de toutes les volontés, et le concours de toutes les autorités nationales. J’étais fondé à espérer le succès, et j’avais bravé toutes les déclarations des puissances contre moi. Les circonstances paraissent changées : je m’offre en sacrifice à la haine des ennemis de la France. Puissent-ils être sincères dans leurs déclarations et n’en avoir jamais voulu qu’à ma personne ! Ma vie politique est terminée, et je proclame mon fils, sous le titre de Napoléon II, empereur des Français. Les ministres actuels formeront provisoirement le conseil de gouvernement. L’intérêt que je porte à mon fils m’engage à inviter les Chambres à organiser sans délai la régence par la loi. Unissez-vous tous pour le salut public et pour rester une nation indépendante.
« Donné au palais de l’Élysée, le 22 juin 1815.
« Napoléon. »
Quatre jour après avoir signé cette déclaration, c’est-à-dire le 26 juin, Napoléon – presque en réponse, comme on voit, à son abdication – recevait l’arrêté suivant :
La commission du gouvernement arrête ce qui suit :
Article 1er. – Le ministre de la marine donnera des ordres pour que deux frégates du port de Rochefort soient armées pour transportées Napoléon Bonaparte aux États-Unis.
Art. 2. – Il lui sera fourni, jusqu’au point du débarquement, s’il le désire, une escorte suffisante, sous les ordres du lieutenant général Becker, qui est chargé de pourvoir à sa sûreté.
Art. 3. – Le directeur général des postes donnera, de son côté, tous les ordres relatifs au service des relais.
Art. 4. – Le ministre de la marine donnera des ordres pour assurer le retour des frégates aussitôt après le débarquement.
Art. 5. – Les frégates ne quitteront point la rade de Rochefort avant que les sauf-conduits demandés soient arrivés.
Art. 6. – Les ministres de la marine, de la guerre et des finances sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l’exécution du présent arrêté.
Signé : duc d’Otrante ; comte Grenier ; comte Carnot ; baron Guinette ; Caulincourt, duc de Vicence.
Le lendemain, le duc d’Otrante, en vertu d’une nouvelle décision du gouvernement, autorisait l’empereur à recevoir, contre quittance motivée : un service d’argenterie de douze couverts ; le service de douze couverts en linge damassé ; six services en linge d’office ; douze paires de draps de premier choix ; douze paires de draps de service ; six douzaines de serviettes d’appartement ; deux voitures de voyage ; trois selles et brides d’officier général ; trois selles et brides de piqueur ; quatre cents volumes à prendre dans la bibliothèque de Rambouillet ; diverses cartes géographiques ; enfin, cent mille francs pour les frais généraux de voyage.
C’était le dernier trousseau de l’empereur.
Le même jour, vers quatre heures du soir, le général comte Becker, chargé de la garde de celui qu’on n’appelait déjà plus que Napoléon Bonaparte, recevait du maréchal ministre de la guerre, prince d’Eckmühl, la lettre suivante. – Ce dernier, du moins, appelait encore son ancien maître empereur et majesté ; mais, comme on le verra, cela ne l’engageait à rien, et puis on sait ce que c’est que la force de l’habitude.
« Monsieur le général,
« J’ai l’honneur de vous transmettre ci-joint un arrêté que la commission du gouvernement vous charge de notifier à l’empereur Napoléon, en faisant observer à Sa Majesté que les circonstances sont devenues tellement impérieuses, qu’il est indispensable qu’elle se décide à partir pour se rendre à l’île d’Aix.
« Cet arrêté a été pris autant dans l’intérêt de sa personne que dans celui de l’État, qui doit lui être cher.
« Si l’empereur ne prenait point une résolution à la notification que vous lui ferez de cet arrêté, vous exerceriez la surveillance la plus active, soit pour que Sa Majesté ne puisse sortir de la Malmaison, soit pour prévenir toute tentative contre sa personne. Vous feriez alors garder toutes les avenues qui aboutissent de tous côtés à la Malmaison. J’écris au premier inspecteur de la gendarmerie et au commandant de la place de Paris de mettre à votre disposition la gendarmerie et les troupes que vous pourriez leur demander.
« Je vous réitère, monsieur le général, que cet arrêté a été entièrement pris pour l’intérêt de l’État et la sûreté personnelle de l’empereur. Sa prompte exécution est indispensable ; le sort de Sa Majesté et de sa famille en dépend.
« Je n’ai pas besoin de vous dire, monsieur le général, que toutes ces mesures doivent être prises dans le plus grand secret possible.
« Le maréchal, ministre de la guerre, Prince d’Eckmühl. »
Une heure après, le même général Becker recevait du duc d’Otrante cette autre lettre, qui lui était transmise par le ministre de la guerre :
« Monsieur le comte,
« La commission vous rappelle les instructions qu’elle vous a transmises il y a une heure. Il faut faire exécuter l’arrêté tel que la commission l’avait pris hier, et d’après lequel Napoléon Bonaparte restera en rade de l’île d’Aix jusqu’à l’arrivée de ses passeports.
« Il importe au bien de l’État, qui ne saurait lui être indifférent, qu’il y reste jusqu’à ce que son sort et celui de sa famille aient été réglés d’une manière définitive. Tous les moyens seront employés pour que cette négociation tourne à sa satisfaction.
« L’honneur français y est intéressé ; mais, en attendant, on doit prendre toutes les précautions pour la sûreté personnelle de Napoléon, et pour qu’il ne quitte point le séjour qui lui est momentanément assigné.
« Duc d’Otrante. »
Dès le 25, sur l’invitation de la commission de gouvernement, l’empereur avait quitté l’Élysée et s’était retiré à la Malmaison, toute pleine encore du souvenir de Joséphine.
Malgré la lettre du duc d’Otrante et les instances du gouvernement provisoire, Napoléon ne pouvait se décider à partir.
Le 28 juin, il dictait cette lettre au comte Becker. – Il était bien entendu que, quoique dictée par l’empereur, le comte Becker en prenait la responsabilité. – Elle était adressée au ministre de la guerre.
« Monseigneur,
« Après avoir pris connaissance de l’arrêté du gouvernement, relatif à son départ pour Rochefort, Sa Majesté l’empereur m’a chargé d’annoncer à Votre Altesse qu’elle renonce à ce voyage, attendu que, les communications n’étant pas libres, elle ne trouve pas une garantie suffisante pour la sûreté de sa personne.
« D’ailleurs, en arrivant à cette destination, l’empereur se considère comme prisonnier, puisque son départ de l’île d’Aix est subordonné à l’arrivée des passeports qui lui seront sans doute refusés pour se rendre en Amérique.
« En conséquence de cette interprétation, l’empereur est déterminé à recevoir son arrêt à la Malmaison, et, en attendant qu’il soit statué sur son sort par le duc de Wellington, auquel le gouvernement peut annoncer cette résignation, Napoléon restera à Malmaison, persuadé que l’on n’entreprendra rien contre lui qui ne soit digne de la nation et du gouvernement.
« Comte Becker. »
On voit qu’on n’appelait plus Napoléon majesté, mais que l’on appelait toujours le prince d’Eckmühl altesse.
Une pareille réponse devait amener des mesures de rigueur.
Dans le courant de la journée, arriva une dépêche ; on crut d’abord qu’il s’agissait du départ de l’empereur ; Napoléon l’ouvrit et lut ce qui suit :
Ordre du ministre de la guerre au général Becker
« Paris, 28 juin 1815,
« Monsieur le général,
« Vous prendrez une partie de la garde qui se trouve à Rueil sous vos ordres, et vous irez brûler et détruire complètement le pont de Chatou.
« Je fais détruire également par les troupes qui sont à Courbevoie le pont de Bezons.
« J’y envoie un de mes aides de camp pour cette opération.
« J’enverrai demain des troupes à Saint-Germain, mais, en attendant, gardez-vous sur cette route.
« L’officier qui vous porte cette lettre est chargé de m’apporter lui-même le rapport de l’exécution de cet ordre. »
Le général Becker attendait la décision de l’empereur.
L’empereur, avec le plus grand calme, lui rendit la lettre.
— Qu’ordonne Sa Majesté ? demanda le comte Becker.
— Faites exécuter l’ordre qui vous est donné, répondit l’empereur.
Le général Becker fit exécuter l’ordre à l’instant même.
Le soir, on appela le général à Paris : il partit à huit heures.
Napoléon ne voulut point se coucher avant le retour du général. Il désirait savoir ce qui se serait passé entre celui-ci et le ministre de la guerre.
À onze heures, le général rentra.
L’empereur le fit aussitôt appeler.
— Eh bien, lui demanda-t-il dès qu’il l’aperçut, que se passe-t-il à Paris ?
— Des choses étranges, sire, et que Votre Majesté aura peine à croire.
— Vous vous trompez, général : depuis 1814, je suis guéri de l’incrédulité. Dites donc ce que vous avez vu.
— Vu ! oui, sire, on dirait que Votre Majesté a le don de deviner. En arrivant à l’hôtel du ministre, je me suis croisé avec une personne qui sortait de chez le prince, et à laquelle je ne fis point d’abord une grande attention.
— Et quelle était cette personne ? dit Napoléon impatient.
— Le prince prit le soin de me l’apprendre lui-même, continua le général. « Avez-vous reconnu l’homme qui me quitte ? demanda-t-il. – Je n’ai point fait attention à lui, répondis-je. – Eh bien, c’est M. de Vitrolles, agent de Louis XVIII. »
Napoléon ne put réprimer un léger tressaillement.
Le général Becker continua ou plutôt reprit :
— « Eh bien, mon cher général, me dit le ministre de la guerre, c’est M. de Vitrolles, agent de Louis XVIII, qui vient, de la part de Sa Majesté (Louis XVIII était redevenu majesté), me soumettre des propositions que j’ai trouvées tout à fait acceptables pour le pays ; de sorte que, si les miennes sont agréées, je monterai demain à la tribune pour exposer le tableau de notre situation et pour faire sentir la nécessité d’adopter des projets que je crois utiles à la cause nationale. »
— Ainsi, murmura Napoléon, la cause nationale, maintenant, c’est le retour des Bourbons… Et vous n’avez rien répondu à cela, général ?
— Si fait, sire. « Monsieur le maréchal, ai-je répondu, je ne puis vous dissimuler mon étonnement de vous voir prendre une détermination qui doit décider du sort de l’empire en faveur d’une seconde restauration : prenez garde de vous charger d’une pareille responsabilité. Il y a peut-être encore des ressources pour repousser l’ennemi, et l’opinion de la Chambre ne me paraît point, après son vote pour Napoléon II, favorable au retour des Bourbons. »
— Eh bien, demanda vivement l’empereur, qu’a-t-il répondu, lui ?
— Rien sire ; il est rentré dans son cabinet et m’a fait passer un nouvel ordre de départ.
En effet, le général rapportait un ordre où il était dit que, si Napoléon tardait de vingt-quatre heures à partir, on ne répondait plus de sa personne.
Mais l’empereur restait comme insensible à cet ordre. Lui, qui ne devait plus s’étonner de rien, s’étonnait cependant d’une chose : c’était que le retour des Bourbons fût négocié avec M. de Vitrolles par le prince d’Eckmühl, qui avait négocié son retour, à lui, Napoléon, par ce même homme qui lui avait envoyé à l’île d’Elbe M. Fleury de Chaboulon pour appeler son attention sur l’état des choses et lui dire que la France lui était ouverte et l’attendait !
Et, en effet, lorsqu’arriva la nouvelle du débarquement, l’ancien chef d’état-major de Napoléon était tellement compromis, qu’il alla demander un refuge à M. Pasquier, chirurgien en chef des Invalides, qu’il avait connu à l’armée et sur le dévouement duquel il savait pouvoir compter.
Napoléon se trompait ; il y avait donc encore des choses qui pouvaient l’étonner.
Il donna l’ordre de son départ pour le lendemain.
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