Chapitre 247 Rochefort.
Le 3 juillet, le jour même où l’ennemi rentrait à Paris, l’empereur entrait à Rochefort.
Pendant toute la route, Napoléon avait été triste mais calme.
Il avait peu parlé ; les quelques mots qui lui étaient échappés indiquaient la direction de sa pensée : comme l’aiguille de la boussole persiste à chercher le nord, cette pensée s’acharnait à se tourner vers la France ; mais, de sa femme, de son fils, pas un mot.
Seulement, comme de temps en temps il puisait une prise dans la tabatière du général Becker, il s’aperçut que cette tabatière était ornée du portrait de Marie-Louise ; il crut se tromper, se pencha.
Le général comprit et tendit la tabatière à l’empereur.
Celui-ci la prit, la regarda un instant et la lui rendit sans proférer une parole.
Napoléon descendit à la préfecture maritime.
Un dernier espoir – nous dirons plus –, une dernière conviction lui restait : c’est qu’il serait rappelé par le gouvernement provisoire.
Quelques heures après l’installation à la préfecture maritime, un courrier arriva, apportant une lettre de la commission de gouvernement : elle était adressée au général Becker.
L’empereur jeta un coup d’œil rapide sur le cachet, qu’il reconnut, et parut attendre avec impatience que le général ouvrît cette lettre. Le général comprit le désir de l’empereur ; il l’ouvrit.
Pendant ce temps, Napoléon échangeait un regard avec M. Sarranti, qui avait introduit le courrier.
Dans le regard du Corse étaient visiblement écrits ces mots : « J’ai besoin de vous parler » ; mais l’esprit de Napoléon était ailleurs. Quoiqu’il eût lu dans le regard de son compatriote, ce fut vers la dépêche que son esprit se tourna.
Le général avait déjà eu le temps de la lire, et, voyant le désir de l’empereur de la lire à son tour, il la lui tendit silencieusement.
On jugera si elle était de nature à confirmer les espérances de celui qui, déjà proscrit, allait être prisonnier.
Voici le texte de cette dépêche :
« Monsieur le général Becker,
« La commission de gouvernement vous a donné des instructions relativement au départ de France de Napoléon Bonaparte.
« Je ne doute pas de votre zèle pour assurer le succès de votre mission ; dans l’intention de le faciliter, autant qu’il dépend de moi, je prescris aux généraux commandant à la Rochelle et à Rochefort de vous prêter main-forte et de seconder de leurs propres moyens les mesures que vous jugerez convenable de prendre pour exécuter les ordres du gouvernement.
« Recevez, etc.
« Pour le ministre de la guerre,
« Le conseiller d’État, secrétaire général, Baron Marchand. »
Ainsi, dans le cas où Napoléon Bonaparte hésiterait à obéir à l’ordre qui le chassait de France, le général Becker avait désormais le moyen de le prendre au collet et de le faire marcher de force.
Napoléon laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
Quelques minutes se passèrent ; il paraissait absorbé dans une profonde rêverie.
Lorsqu’il releva la tête, le général Becker était sorti pour répondre à la commission. Seul, Sarranti était debout devant lui.
— Eh bien, que me veux-tu encore ? lui demanda l’empereur avec un mouvement d’impatience.
— À la Malmaison, je voulais sauver la France, sire ; ici, je veux vous sauver, vous.
L’empereur haussa les épaules ; il semblait complètement courbé sous son destin : cette dernière lettre venait de briser ses dernières espérances.
— Me sauver, Sarranti ? dit-il. Nous reparlerons de cela aux États-Unis.
— Oui ; mais, comme vous n’arriverez jamais aux États-Unis, sire, parlons-en ici, si vous en voulez parler à temps.
— Comment, je n’arriverai pas aux États-Unis ? Qui m’en empêchera ?
— L’escadre anglaise qui, dans deux heures, bloquera le port de Rochefort.
— Qui t’a donné cette nouvelle ?
— Le capitaine d’un brick qui vient de rentrer en rade.
— Puis-je parler à ce capitaine ?
— Il attend que Votre Majesté lui fasse l’honneur de le recevoir.
— Et où attend-il ?
— Là, sire.
Et Sarranti montra la porte de sa chambre, à lui.
— Qu’il entre, dit l’empereur.
— Auparavant, Votre Majesté ne désire-t-elle pas causer longuement et tranquillement avec lui ?
— Ne suis-je pas déjà prisonnier ? demanda Napoléon avec amertume.
— Après la nouvelle qui vient de vous être communiquée, personne ne trouvera étonnant que Votre Majesté se soit enfermée.
— Pousse donc le verrou, et fais entrer ton capitaine.
Sarranti obéit.
La porte fermée au verrou, il introduisit celui dont il avait annoncé la visite.
C’était un homme de quarante-six à quarante-huit ans, vêtu en simple marin, et ne portant aucun des insignes du grade sous lequel il avait été annoncé.
— Eh bien, demanda l’empereur à Sarranti, qui s’apprêtait à se retirer, où est donc ton capitaine ?
— C’est moi, sire, répondit le nouveau venu.
— Pourquoi ne portez-vous pas l’uniforme des officiers de la marine ?
— Parce que je ne suis pas officier de la marine, sire.
— Qu’êtes-vous donc ?
— Je suis corsaire.
L’empereur jeta sur cet homme un coup d’œil qui n’était pas exempt d’un certain dédain ; mais, en arrivant à son visage, ce regard s’arrêta, fixe et brillant.
— Ah ! ah ! dit-il, ce n’est pas la première fois que je vous vois.
— Non, sire, c’est la troisième.
— La première ?…
L’empereur chercha un instant dans sa mémoire.
— La première… reprit le marin pour aider à la mémoire défaillante de son illustre interlocuteur.
— Non, laissez-moi chercher, dit Napoléon ; vous faites partie de mes bons souvenirs, et j’aime à me retrouver avec mes vieux amis. La première fois que je vous ai vu, c’était en 1800 : je voulus vous faire capitaine de vaisseau, vous refusâtes ?
— C’est vrai, sire ; j’ai toujours préféré ma liberté à toutes choses.
— La seconde fois, c’était à mon retour de l’île d’Elbe ; j’avais fait appel au patriotisme de la France : vous vîntes m’offrir trois millions, et j’acceptai.
— C’est-à-dire, sire, qu’en échange d’un argent dont je ne savais que faire, vous me donnâtes des actions de canaux et des délégations de coupes de bois.
— Enfin, pour la troisième fois, je vous revois, et, comme toujours, dans un moment suprême. Cette fois, que me voulez-vous, capitaine Pierre Herbel ?
Le capitaine tressaillit de joie ; l’empereur se rappelait tout, même son nom !
— Ce que je veux, sire ? Je veux essayer de vous sauver.
— D’abord, dites-moi quel danger me menace.
— Celui d’être pris par les Anglais.
— Ce que me disait Sarranti est donc vrai ? le port de Rochefort est bloqué ?
— Pas encore, sire ; mais, dans une heure, il le sera.
L’empereur resta un moment pensif.
— D’un moment à l’autre, j’attends des sauf-conduits, dit-il.
Herbel secoua la tête.
— Vous ne croyez pas que je les reçoive ?
— Non, sire.
— Quelle est donc, selon vous, l’intention des souverains alliés ?
— Celle de vous faire prisonnier, sire.
— Mais je les ai tenus dans ma main, moi aussi, et je les ai relâchés, et je leur ai rendu leurs trônes !
— Peut-être avez-vous eu tort, sire.
— Et venez-vous seulement m’avertir du danger ?
— Je viens mettre ma vie à la disposition de Votre Majesté, si ma vie peut lui être utile.
L’empereur regarda cet homme, qui parlait avec tant de simplicité, qu’on ne pouvait douter qu’il ne fût prêt à faire ce qu’il promettait.
— Mais, dit Napoléon, je vous croyais républicain.
— Je le suis, en effet, sire.
— Alors, comment ne voyez-vous pas en moi un ennemi ?
— Parce que, avant tout, je suis patriote. Oh ! oui, sire, je regrette, et du plus profond de mon cœur, que vous n’ayez pas, comme Washington, rendu à la nation le dépôt intact de ses libertés ; mais, du moins, si vous n’avez pas fait la France libre, vous l’avez faite grande ; voilà pourquoi je viens vous dire : « Heureux et au faîte de la gloire, sire, vous ne m’eussiez pas revu. »
— Oui, et malheureux et au comble de l’infortune, après m’avoir offert votre fortune, vous venez m’offrir votre vie. Donnez-moi la main, capitaine Herbel ; je n’ai plus, moi, que ma reconnaissance à vous rendre en échange de votre dévouement.
— L’acceptez-vous, sire ?
— Oui ; mais que venez-vous m’offrir ?
— Trois choses, sire. Voulez-vous marcher sur Paris par la Loire ? L’armée de la Vendée, sous les ordres du général Lamarque, l’armée de la Gironde, sous les ordres du général Clausel, sont à votre disposition. Rien de plus facile que de décréter le gouvernement provisoire de trahison, et de marcher contre lui à la tête de vint-cinq mille soldats et de cent mille paysans fanatisés.
— Ce serait un second retour de l’île d’Elbe, et je ne veux pas recommencer. Et puis, je suis las, monsieur ; je désire me reposer et voir, quand je ne serai plus là, ce que le monde mettra à ma place. Passons à la seconde chose que vous venez m’offrir.
— Sire, un homme dont je réponds comme de moi-même, Pierre Berthaut, mon second, a une corvette à l’embouchure de la Seudre ; vous montez à cheval, vous traversez les marais salins, vous vous jetez dans une felouque, vous sortez par la passe de Maumasson, vous évitez les Anglais, et vous rejoignez en mer le bâtiment américain l’Aigle. Vous voyez que le nom est de bon augure.
— C’est fuir, cela, monsieur, fuir comme un coupable qui s’échappe, et non sortir de France comme un empereur qui descend du trône !… Votre troisième moyen ?
— Le troisième est plus hasardeux ; mais j’en réponds.
— Voyons.
— Deux frégates françaises, le Saule et la Méduse, mouillées sous la protection de l’île d’Aix, sont mises à la disposition de Votre Majesté par le gouvernement français ?
— Oui, monsieur ; mais si le port est bloqué ?…
— Attendez, sire… Je connais les deux commandants de ces frégates, deux des plus braves officiers : le capitaine Philibert et le capitaine Ponet.
— Eh bien ?
— Eh bien, choisissez celui de ces deux bâtiments que vous voulez monter. La Méduse, par exemple, c’est la meilleure marcheuse. Le blocus se compose de deux vaisseaux, le Bellérophon,de soixante-quatre, le Superbe, de quatre-vingts. Je m’accrocherai au Bellérophon avec mon brick : le capitaine Philibert s’accrochera au Superbe avec le Saule ; il leur faudra bien une heure avant de nous couler ! Pendant ce temps, vous passerez avec la Méduse,et, cette fois, non pas comme un fugitif, mais comme un vainqueur, sous un arc de triomphe de flammes.
— Et j’aurai à me reprocher la perte de deux bâtiments et de deux équipages, monsieur ! Jamais !
Le capitaine Herbel regarda Napoléon avec étonnement.
— Et la Bérésina, sire ! et Leipzig, sire ! et Waterloo, sire !
— C’était pour la France ; et, pour la France, j’avais le droit de répandre le sang des Français. Cette fois-ci, ce serait pour moi, et pour moi seul.
Napoléon secoua la tête. Puis, plus fermement encore que la première fois, il répéta le mot :
— Jamais !
Le 13 du même mois, il écrivait au prince régent la fameuse lettre devenue si fatalement historique :
« Altesse royale,
« En butte aux factions qui divisent mon pays et à l’inimitié des grandes puissances de l’Europe, j’ai consommé ma carrière politique, et je viens, comme Thémistocle, m’asseoir au foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de Votre Altesse royale, comme celle du plus puissant, du plus constant et du plus généreux de mes ennemis.
« Napoléon. »
Le lendemain, 15 juillet, l’empereur montait à bord du Bellérophon.
Le 15 octobre, il débarquait à Saint-Hélène.
En mettant le pied sur l’île maudite, il s’appuya au bras de M. Sarranti, et, s’approchant de son oreille :
— Oh ! murmura-t-il, que n’ai-je accepté la proposition du capitaine Herbel !
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