Chapitre 249 Le Sans-Culotte.
Le capitaine Pierre Herbel, surnommé le Sans-Culotte, était, à cette époque, âgé de cinquante-sept ans.
C’était un homme de petite taille, aux épaules larges, aux bras de fer, à la tête carrée, hérissée de cheveux crépus d’un blond autrefois roux, à cette heure grisonnants – un hercule breton, en un mot.
Ses sourcils, d’une couleur plus foncée que ses cheveux, et qui n’avaient point blanchi, donnaient à son visage une effroyable dureté ; mais ses yeux, d’un bleu céleste et limpide, sa bouche s’entrouvrant sur des dents blanches, révélaient en même temps une bonté parfaite, une douceur infinie.
Il était vif et brusque comme nous l’avons vu à son bord, aux Tuileries, à son entrée chez son fils ; mais, sous cette brusquerie et cette vivacité, se cachaient le cœur le plus sensible, l’âme la plus compatissante de la création.
Accoutumé dès longtemps à commander aux hommes dans des situations où le danger ne permettait pas de faiblesse, sa figure exprimait l’habitude du commandement et l’énergie de la volonté. En effet, comme s’il eût toujours été à bord de la Belle-Thérèse,dans son village, il avait, malgré la perte de sa fortune, conservé le secret de se faire obéir, non seulement des paysans qui demeuraient porte à porte avec lui, mais encore des plus riches seigneurs ses voisins.
Forcé par la paix européenne à ronger ses poings dans l’oisiveté, à défaut de la bataille avec les hommes, le capitaine avait déclaré la guerre aux animaux ; mettant à cet exercice son activité dévorante, il était devenu amateur passionné de la chasse, et, avec le regret de ne point avoir affaire à des animaux qui en valussent la peine, tels qu’éléphants, rhinocéros, lions, tigres et léopards, il s’était rabattu, avec une certaine honte de lutter contre de si faibles ennemis, sur les loups et les sangliers.
Veuf de Thérèse, éloigné de Pétrus, le capitaine Herbel en était arrivé à passer les trois quarts de l’année à courir à dix ou douze lieues à la ronde dans les bois et dans les landes, son fusil sur l’épaule, ses deux chiens courant devant lui.
Quelquefois, il restait absent une semaine, dix jours, quinze jours, ne donnant de ses nouvelles au village que par les charrettes de gibier qu’il y envoyait, et qui étaient, la plupart du temps, adressées aux familles les plus besogneuses ; de sorte que le capitaine, qui ne pouvait plus nourrir les pauvres avec ses aumônes, les nourrissait avec son fusil.
Le capitaine était donc, bien plus que Nemrod, un véritable chasseur devant Dieu.
Seulement, cette chasse acharnée avait parfois ses inconvénients.
Le lecteur n’est pas sans savoir que, dans le cours légal des choses, le chasseur le plus absolu suspend, en général, à la cheminée, son fusil du mois de février au mois de septembre. Il n’en était point ainsi du fusil du capitaine : son leclère – il avait choisi des canons sortant des ateliers du fameux armurier de ce nom –, son leclère ne se reposait jamais, et l’on entendait toujours sa détonation bien connue dans un coin ou dans un autre du département.
Il est vrai que, comme tous les gardes champêtres, gardes forestiers et gendarmes de ce département savaient dans quel but le capitaine chassait et quel usage il faisait du produit de sa chasse, il est vrai, disons-nous, que tous les gardes champêtres, gardes forestiers et gendarmes, lorsqu’ils entendaient la détonation d’un côté, s’en allaient d’un autre ; il n’y avait donc que dans le cas où le capitaine venait trop audacieusement brûler en même temps la moustache du gibier et celle du propriétaire, que l’agent public se décidait à dresser procès-verbal et à conduire le délinquant devant les tribunaux.
Et encore arrivait-il que les tribunaux, tout sévères qu’ils étaient pour les délits de chasse, sous la Restauration, quand ils apprenaient que ce délit avait été commis par le Sans-Culotte Herbel, adoucissaient la peine, quelle que fût l’opinion des juges, et que l’amende ne s’élevait jamais au-dessus du minimum. Si bien qu’avec une centaine de francs d’amende par an, le capitaine faisait pour plus de deux mille francs d’aumônes, se nourrissait lui-même, envoyait de magnifiques bourriches à son fils Pétrus, lequel les partageait particulièrement avec ceux de ses confrères qui faisaient de la nature morte ; ce qui tendrait à prouver que le braconnage, comme la vertu, trouve toujours sa récompense.
Pour tout le reste, le capitaine était demeuré un véritable homme de mer. Il ignorait non seulement les choses de la ville, mais encore les choses du monde.
L’isolement dans lequel vit le marin perdu au milieu de la solitude de l’Océan, la grandeur du spectacle qu’il a incessamment sous les yeux, la facilité avec laquelle il joue à chaque instant sa vie, l’insouciance avec laquelle il attend la mort – la vie de marin, et ensuite celle de chasseur –, l’avaient, enfin, si absolument préservé du commerce des hommes, qu’à l’exception des Anglais, qui lui paraissaient, sans qu’il sût pourquoi, ses ennemis naturels, il avait pour tous ses semblables – ce qui peut se discuter et ce que nous discuterons tout le premier –, il avait pour tous ses semblables une sympathie et une amitié virginales.
La seule fissure de ce cœur de granit et d’or tout à la fois, c’était la douleur causée par la mort de sa femme, la pauvre Thérèse, corps charmant, âme sereine, dévouement silencieux.
Aussi, quand, en mettant le pied dans l’atelier, et après avoir embrassé Pétrus, il le regarda comme un père regarde son fils, deux grosses larmes roulèrent de ses yeux, et, tout en tendant la main au général :
— Tel que tu le vois, frère, dit-il, eh bien, c’est tout le portrait de sa pauvre mère !
— C’est possible ! répondit le général ; mais tu devrais te rappeler, vieux pirate que tu es, que jamais je n’ai eu l’honneur de connaître madame sa mère.
— C’est vrai, répondit le capitaine d’une voix douce et pleine de larmes, comme toutes les fois qu’il parlait de sa femme ; elle est morte en 1823, et nous n’étions pas encore raccommodés.
— Ah çà ! dit le général, et tu crois donc que nous le sommes, raccommodés ?
Le capitaine sourit.
— Il me semble, dit-il, que, quand deux frères se sont embrassés comme nous l’avons fait, après plus de trente-trois ans d’absence…
— Cela ne prouve rien, maître Pierre. Ah ! tu crois que je me raccommode avec un bandit comme toi ! Je lui donne la main, bon ! je l’embrasse, bien ! mais, au fond du cœur, il y a une voix qui dit : « Je ne te pardonne pas, sans-culotte ! je ne te pardonne pas, forban ! je ne te pardonne pas, corsaire ! »
Le capitaine regardait son frère en souriant, car il savait bien qu’au fond le général avait une sincère amitié pour lui. Puis, quand le grondeur eut fini :
— Bah ! dit Pierre, je te pardonne bien, moi, d’avoir servi contre la France.
— Bon ! dit le général, comme si la France avait jamais été la citoyenne République ou M. Bonaparte ; j’ai servi contre 93 et contre 1805, entends-tu, braconnier ? et non pas contre la France.
— Que veux-tu, frère ! répondit avec bonhomie le capitaine, j’ai toujours cru, moi, que c’était la même chose.
— Et, comme mon père l’a toujours cru, dit Pétrus, qu’il le croira toujours ; que vous avez toujours cru et que vous croirez toujours le contraire, vous, mon oncle, il faudrait, je crois, mettre la conversation sur un autre sujet.
— Oui, voyons, dit le général ; pour combien de temps nous fais-tu l’honneur de ta visite ?
— Hélas ! mon cher Courtenay, pour bien peu de temps.
Pierre Herbel, tout en renonçant au nom de Courtenay, avait continué de le donner à son frère comme à l’aîné de la famille.
— Comment pour bien peu de temps ? dirent ensemble le général et Pétrus.
— Je compte repartir aujourd’hui même, mes enfants, répondit le capitaine.
— Aujourd’hui, mon père ?
— Ah çà ! mais es-tu décidément fou, vieux pirate ! reprit le général ; tu veux repartir aussitôt qu’arrivé ?
— Mon départ est subordonné à la conversation que je vais avoir avec Pétrus, dit le capitaine.
— Oui, et à quelque partie de chasse arrêtée là-bas avec les braconniers du département d’Ille-et-Vilaine ?
— Non, mon frère, j’ai là-bas un ami qui s’en va mourant, un vieil ami, et qui prétend qu’il mourra mal si je ne lui ferme pas les yeux.
— Ah ! peut-être bien que celui-là aussi t’est apparu, dit le général avec son scepticisme accoutumé, comme ta Thérèse ?
— Mon oncle !… dit Pétrus intervenant.
— Oui, je sais que mon frère le pirate croit en Dieu et aux revenants. Mais, vieux loup de mer que tu es, il est bien heureux que, s’il y a un Dieu au ciel, ce Dieu ne t’ait pas vu exercer tous tes affreux brigandages : sans cela, il n’y aurait de saint pour toi ni dans ce monde-ci ni dans l’autre.
— Si cela était, frère, répondit doucement et en secouant la tête le capitaine, ce serait bien malheureux pour mon pauvre ami Surcouf, et ce serait une raison de plus pour que je retournasse au plus vite près de lui.
— Ah ! c’est Surcouf 1 qui se meurt ! s’écria le général.
— Hélas ! oui, dit Pierre Herbel.
— Par ma foi, ce sera un fier bandit de moins !
Pierre regarda tristement le général.
— Eh bien, demanda celui-ci, tout pénétré de ce regard, qu’as-tu à me dévisager ainsi ?
Le capitaine secoua la tête avec un soupir.
— Voyons, parle, insista le général ; je n’aime pas les gens qui se taisent quand on leur dit de parler ; à quoi penses-tu ? cela peut-il se dire ?
— Je pense que, lorsque je mourrai, voilà tout ce que mon frère aîné dira de moi.
— Qui ? quoi ? que disais-je ?
— Ah ! par ma foi, répéta le capitaine en essuyant une larme, c’est un fier bandit de moins !
— Mon père ! mon père ! murmura Pétrus.
Puis, se tournant vers le général :
— Mon oncle, dit-il, vous me grondiez tout à l’heure, et vous aviez raison, si je vous grondais, à mon tour, aurais-je tort ? dites !
Le général étouffa une petite toux qui lui échappait toujours quand il était embarrassé et ne savait que répondre.
— Voyons, est-il si mal, ton Surcouf ? Pardieu ! je sais bien qu’il avait du bon et que c’était un brave, une espèce de Jean Bart, et qu’il ne lui a manqué que de servir une autre cause.
— Il a servi la cause du peuple, mon frère ! la cause de la France !
— La cause du peuple ! la cause de la France ! quand ils ont dit la France, quand ils ont dit le peuple, ces damnés sans-culottes croient avoir tout dit. Demande à ton fils Pétrus, à M. l’aristocrate, s’il n’y a pas autre chose en France que le peuple.
Pétrus rougit jusqu’au blanc des yeux.
Le capitaine tourna vers son fils un regard doux et interrogateur.
Pétrus garda le silence.
— Oh ! il te contera tout cela quand vous ne serez que vous deux, et sans doute que tu trouveras encore qu’il a raison.
Le capitaine secoua la tête.
— Je n’ai que lui d’enfant, Courtenay, dit-il, et c’est tout le portrait de sa mère.
C’était encore là une de ces réponses auxquelles le général ne savait que répliquer.
Il toussait.
Mais, tout en toussant :
— Je demandais donc, dit-il, s’il était si mal, ton ami Surcouf, que cela t’empêchât de venir dîner chez moi avec Pétrus ?
— Très mal, mon ami, dit tristement le capitaine.
— Alors, c’est autre chose, fit le général en se levant ; je te laisse avec ton fils, car je suis le premier à te dire que vous avez pas mal de linge sale à laver en famille ; si tu restes et que tu veuilles dîner avec moi, tu sera le bienvenu ; si tu pars et que je ne te revoie pas, bon voyage !
— J’ai peur que tu ne me revoies pas, frère, dit Pierre Herbel.
— Eh bien, alors, embrasse-moi donc, vieux scélérat !
Et il ouvrit à son frère deux bras où le digne capitaine se précipita avec une profonde tendresse mêlée du respect qu’il avait toujours conservé pour son aîné.
Puis, comme pour échapper à une scène d’attendrissement, sorte d’émotion qui était peu dans ses habitudes et surtout dans ses sympathies, le général s’arracha violemment des bras de son frère et jeta ces dernières paroles à Pétrus :
— Ce soir ou demain, je vous reverrai, n’est-ce pas, monsieur mon neveu ?
Et il se précipita vers l’escalier, qu’il descendit avec la légèreté d’un jeune homme de vingt ans, tout en murmurant :
— Diable d’homme, va ! ne pourrais-je donc jamais le retrouver sans m’apercevoir qu’il me reste une larme au fond de l’œil !
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