‹ Les Mohicans de Paris Tome VChapitre 25 sur 56 · Chapitre 255 Rue d’Ulm. - Les pressentiments de Babylas.

Chapitre 255 Rue d’Ulm. - Les pressentiments de Babylas.

L’appartement de madame de Marande était, on le sait déjà, au premier étage du corps de logis formant l’aile droite de l’hôtel de la rue Laffitte ou d’Artois, suivant que l’on nous permettra d’appeler cette rue de son nom actuel ou que l’on exigera que nous l’appelions de son ancien nom. C’est là que nous abandonnerons Jean Robert et madame de Marande, pour un motif que le plus difficile de nos lecteurs ne saurait trouver mauvais, la porte de l’appartement de madame de Marande s’étant soigneusement, et à double tour, refermée entre les deux amants et nous.

D’ailleurs, qu’irions-nous faire dans la chambre de cette adorable madame de Marande, que nous aimons de toute notre âme ? Cette chambre, nous la connaissons.

Suivons donc, dans le quartier moins aristocratique vers lequel il chemine en rêvant, ce poète fraîchement éclos aux rayons de l’amour, et que nous avons nommé Ludovic.

Il arriva rue d’Ulm.

Quelqu’un lui eût demandé comment il y était venu et par quelles rues il avait passé eût fort embarrassé Ludovic.

À travers les volets médiocrement clos du rez-de-chaussée qu’habitaient la Brocante, Babolin, Pharès, Babylas et ses compagnons, Ludovic aperçut une fuite de lumière. Cette lumière augmentait ou diminuait tour à tour, preuve qu’on était encore levé et qu’on la faisait voyager d’une chambre à l’autre.

Ludovic s’approcha et colla son œil à l’ouverture en homme qui la connaissait. Mais, quoique la fenêtre fût entrebâillée, vu la disposition des personnages et la place qu’ils occupaient, Ludovic ne put rien apercevoir.

Ce qu’il comprit, c’est que Rose-de-Noël n’était pas encore montée à l’entresol, rien n’y annonçant la présence de l’enfant, ni la veilleuse à la douce lumière qui brûlait dans la chambre, ni le rosier contenant la fleur qui portait son nom, et qu’en rentrant, elle mettait sur la fenêtre, Ludovic lui ayant positivement défendu d’avoir des fleurs ni des plantes dans sa chambre tandis qu’elle dormait.

Or, ne pouvant voir, Ludovic écouta.

La rue d’Ulm, déjà silencieuse dans le jour comme le faubourg d’une ville de province, était, à cette heure, déserte comme une grande route. On pouvait donc, en prêtant une attention continue, entendre, à peu de chose près, la conversation des personnages qui habitaient le rez-de-chaussée.

— Qu’as-tu donc, mon chéri ? demandait la Brocante.

Cette question était évidemment la suite d’une conversation entamée avant l’arrivée de Ludovic. Mais personne ne répondait.

— Puisque je te demande ce que t’as, mon bijou, répéta la sorcière d’une voix plus inquiète.

Malgré ce redoublement d’intérêt, même silence.

— Oh ! oh ! le chéri et le bijou auquel tu t’adresses, mère Brocante, est un polisson, un malappris de ne pas te répondre, pensa Ludovic ; et c’est sans doute ce drôle de Babolin, qui boude ou qui fait le malade.

La Brocante continuait ses interrogations, mais toujours sans obtenir la moindre réponse ; seulement, on pouvait remarquer que, par une gamme insensible, sa voix montait du ton de la douceur au ton de la menace.

— Si tu ne réponds pas, monsieur Babylas, dit enfin la bohème, je te promets, mon chéri, que tu vas recevoir une fière danse, entends-tu ?

Sans doute le personnage, ou plutôt l’animal auquel s’adressaient les questions successives que nous avons surprises, jugea qu’il y avait danger pour sa peau à garder plus longtemps le silence, car il répondit par un grognement qui, en s’allongeant d’une façon indéfinie, s’acheva dans un hurlement des plus lamentables.

— Qué que n’avons donc, mon pauvre Babylas ? s’écria la Brocante en poussant une exclamation qui avait une certaine analogie philologique avec le grognement de son chien favori.

Babylas, qui semblait avoir parfaitement compris cette interrogation nouvelle, répondit sans doute par un second grognement plus explicite encore que le premier, car la Brocante s’exclama sur le ton du plus vif étonnement :

— Est-ce possible, Babylas ?

— Oui, répondit le chien dans son idiome.

— Babolin ! cria la Brocante, Babolin ! petit gueux !

— De quoi ? de quoi ? demanda Babolin, tiré intempestivement de son premier sommeil.

— Mes cartes, drôle !

— Oh ! oh ! oh ! des cartes à cette heure-ci ? Bon, bon, bon, il ne nous manquait plus que cela !

— Mes cartes, te dis-je !

Mais Babolin ne répondit que par une espèce de grognement qui indiquait que le bonhomme n’était pas tout à fait étranger à la langue maternelle de Babylas.

— Ne me fais pas répéter deux fois, mauvais mioche ! dit la vieille.

— Qu’est-ce que vous voulez faire de vos cartes, à cette heure ? dit le gamin du ton d’un interlocuteur qui commence à désespérer de faire entendre raison à son adversaire. Vos cartes, c’est du joli, allez ! si la police savait que vous faites les cartes à une heure indue, à deux heures du matin…

— Oh ! mon Dieu ! dit la douce voix de Rose-de-Noël, est-ce vrai qu’il est deux heures du matin ?

— Eh ! non, fillette, il est minuit à peine, dit la Brocante.

— Oh ! oui, minuit, dit Babolin, allez-y voir.

Comme pour terminer la discussion, la pendule sonna la demie.

— Là ! voyez-vous, une heure qui sonne ! s’écria Babolin.

— C’est-à-dire minuit et demi, riposta la Brocante, qui ne voulait pas avoir le dernier mot.

— Oui, oui, minuit et demi ! qu’est-ce qui dit cela ? Votre maudit coucou, qui ne bat que d’une aile. Allons, bonsoir, la maman ! soyez bien gentille et laissez pioncer tranquillement le pauvre Babolin.

Nous demandons pardon au lecteur pour le mot pioncer ; mais il avait encore cours à cette époque. Il paraît, au reste, que la Brocante en comprit à merveille la portée, car elle s’écria :

— Attends, attends, je vais te faire pioncer, moi !

Sans doute Babolin, de son côté, comprit de quelle façon désobligeante la Brocante allait l’endormir, ou plutôt le réveiller, car il sauta de son lit à terre, et, de terre, sur le martinet vers lequel la Brocante étendait la main.

— Ce n’est pas le martinet que je te demande, dit alors la Brocante, ce sont les cartes.

— Eh bien, les voilà, vos cartes, dit Babolin en les apportant à la Brocante et en cachant le martinet derrière son dos.

Puis il ajouta, en manière de commentaire :

— Si cela ne fait pas suer, de voir une femme d’âge passer son temps à de pareilles bêtises, au lieu de s’endormir tranquillement !

— Est-il possible que tu sois si ignorant à l’âge après lequel tu cours ! dit la Brocante avec un mouvement d’épaules plein de mépris ; mais tu ne vois donc rien, tu n’entends donc rien, tu n’observes donc rien ?

— Mais si, mais si ! je vois qu’il est une heure du matin ; j’entends que tout Paris ronfle, excepté nous, et je vous observe que c’est le moment de suivre l’exemple de tout Paris.

Je vous observe n’était peut-être pas d’un français bien pur ; mais on se souvient que l’éducation de Babolin avait été tant soit peu négligée.

— Oui, plaisante, plaisante, malheureux ! s’écria la Brocante en lui arrachant les cartes des mains.

— Mais, jour de Dieu ! la mère, que voulez-vous donc que j’observe ? dit Babolin en poussant un bâillement des plus énergiques et des plus prolongés.

— Tu n’as donc pas entendu Babylas ?

— Ah ! oui, votre chéri… Eh bien, il ne manquerait plus que cela d’être obligé d’écouter monsieur !

— Tu ne l’as donc pas écouté, je te réitère ?

— Eh bien, si, je l’ai écouté.

— Qu’a-t-il fait ?

— Il a gémi.

— Et, de sa plainte, tu n’as tiré aucune conjecture ?

— Si fait.

— À la bonne heure ! quelle conjecture en as-tu tirée ? Voyons.

— Si je vous le dis, me laisserez-vous dormir ?

— Oui, paresseux !

— Eh bien, j’en ai tiré la conjecture qu’il avait une indigestion. Il a mangé ce soir comme quatre, et il a bien le droit de gémir comme deux.

— Tiens, dit la Brocante furieuse, va te coucher, méchant gamin ! Tu mourras dans la peau d’un imbécile, c’est moi qui te le prédis.

— Allons, allons, la maman, calmez-vous ; vous savez que vos prédictions ne sont point des paroles d’Évangile, et, puisque vous m’avez réveillé, expliquez-moi les grognements de Babylas.

— Un malheur plane sur nous, Babolin.

— Ah bah !

— Un grand malheur : Babylas ne hurle pas sans cause.

— Je comprends bien, Brocante, que Babylas, qui ne manque de rien, qui est ici comme un coq en pâte, ne s’amusera pas à gémir pour le roi de Prusse ; mais encore, de quoi gémit-il ? – Voyons, de quoi gémis-tu, Babylas ?

— C’est ce que nous allons voir, dit la Brocante en battant ses cartes. Viens ici, Pharès.

Pharès ne répondit point à cet appel.

La Brocante l’appela une seconde fois ; mais la corneille ne bougea point.

— Parbleu ! à cette heure-ci, dit Babolin, ce n’est pas étonnant : elle dort, la pauvre bête ; sans compter qu’elle a bien raison, et que ce n’est pas moi qui la blâmerai pour cela.

— Rose, dit la Brocante.

— Mère, répondit l’enfant interrompant pour la seconde fois sa lecture.

— Laisse ton livre, petite, et appelle Pharès.

— Pharès ! Pharès ! chanta le jeune fille avec sa voix douce, qui retentit dans le cœur de Ludovic comme le ramage d’un oiseau.

La corneille s’élança aussitôt hors de son clocher, décrivit au-dessous du plafond quatre ou cinq cercles, et vint se percher sur l’épaule de la jeune fille, comme nous l’avons déjà vue faire dans le chapitre où nous avons présenté à nos lecteurs l’intérieur de la Brocante.

— Mais qu’avez-vous donc, mère ? demanda l’enfant. Vous paraissez tout émue !

— J’ai de bien tristes pressentiments, ma petite Rose, répondit la Brocante : vois comme Babylas est inquiet, vois comme Pharès est effarée ; si les cartes sont mauvaises avec cela, mon enfant, il faut nous attendre à tout.

— Vous m’effrayez, mère ! dit Rose-de-Noël.

— Mais à qui en a-t-elle donc, la vieille sorcière ? demanda Ludovic, et à quoi bon jeter ainsi le trouble dans le cœur de la pauvre enfant ? Que diable ! quoiqu’elle en vive, et surtout parce qu’elle en vit, elle sait bien que ses cartes, c’est du charlatanisme. J’ai bonne envie de l’étrangler, elle, sa corneille et ses chiens.

Les cartes furent mauvaises.

— Attendons-nous à tout, Rose ! dit douloureusement la sorcière, qui, quoi qu’en dît Ludovic, prenait au sérieux sa profession de magicienne.

— Mais, enfin, bonne mère, dit Rose, si la Providence permet que vous soyez avertie du malheur, elle doit vous donner en même temps les moyens de l’éviter.

— Chère enfant ! murmura Ludovic.

— Non, dit la Brocante, non, voilà le triste : c’est que je vois le mal et que je ne sais point comment y échapper.

— Eh bien, alors, la belle avance ! dit Babolin.

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! murmura la Brocante en levant les yeux au ciel.

— Bonne mère ! bonne mère ! fit Rose, ce ne sera peut-être rien. Il ne faut pas nous alarmer ainsi. Voyons, quel malheur peut donc nous arriver ? Nous n’avons jamais fait de mal à personne ! nous n’avons jamais été si heureux ; M. Salvator veille sur nous… J’aime.

Elle s’arrêta ; elle allait dire, la naïve enfant : « J’aime Ludovic ! » ce qui lui paraissait, à elle, le comble du bonheur.

— Tu aimes quoi ? demanda la Brocante.

— Oh ! tu aimes quoi ? fit Babolin.

Puis, à demi-voix :

— Dis donc, Rosette, la Brocante qui croit que c’est le sucre, la mélasse ou le raisin sec que tu aimes ! Oh ! elle est bonne, la Brocante ! fameuse, la Brocante !

Et Babolin se mit à chanter, sur un air connu :

Nous aimons d’amour, le fait est public,

Monsieur Ludovic...

Mais Rose-de-Noël tourna vers l’affreux gamin un si doux regard, que celui-ci s’arrêta tout court, en disant :

— Eh bien, non, non, tu ne l’aimes pas, là ! Es-tu contente, petite sœur de mon cœur ? Dis donc, la Brocante, il me semble que ce n’est pas difficile de faire des vers comme M. Jean Robert : tu vois, j’en exécute malgré moi... Ah ! c’est décidé, je me fais poète.

Mais tout ce que pouvait dire Rose-de-Noël ou Babolin ne parvenait point à tirer la Brocante de sa préoccupation.

Aussi persista-t-elle, et fût-ce d’une voix lugubre qu’elle reprit :

— Monte te coucher, mon enfant. – Et toi, fais-en autant, paresseux ! ajouta-t-elle en se tournant vers Babolin, qui bâillait à se décrocher la mâchoire ; pendant ce temps, je vais méditer et essayer de conjurer le mauvais sort. – Monte te coucher, mon enfant.

— Ah ! fit Ludovic en respirant, voilà le premier mot raisonnable que tu dis depuis une heure que tu parles, vieille sorcière !

Rose-de-Noël monta à son entresol ; Babolin se réintégra dans son lit, et la Brocante, pour méditer plus à son aise, sans doute, ferma la fenêtre.

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