Chapitre 261 Buisson creux.
— Maintenant, dit Salvator en longeant l’étang, vous comprenez tout, n’est-ce pas ?
— Pas encore tout à fait, dit M. Jackal.
— Eh bien, tandis que l’on tenait la petite fille dans le cellier, on noyait le petit garçon dans l’étang, Brésil accourait aux cris de la petite fille, étranglait Orsola ou madame Gérard, comme vous voudrez ; puis, après avoir étranglé madame Gérard, il se mettait en quête de son autre ami, le petit garçon, le retrouvait au fond de l’étang, le ramenait sur le gazon, recevait à travers le corps une balle qui, après lui avoir traversé le corps, allait s’enfoncer dans le tronc de l’arbre où nous l’avons retrouvée. Le chien, cruellement blessé, se sauvait en hurlant. Alors le meurtrier prenait le cadavre du petit garçon, l’emportait, et allait l’enterrer.
— L’enterrer ! dit M. Jackal ; et où cela ?
— Où vous allez voir.
M. Jackal secoua la tête.
— Où je l’ai vu moi-même, dit Salvator.
M. Jackal secoua la tête de nouveau.
— Mais enfin, si vous le voyez ?… dit Salvator…
— Dame, si je le vois… fit M. Jackal.
— Que direz-vous.
— Je dirai qu’il y est.
— Allons donc, alors ! dit le jeune homme.
Et il doubla le pas.
Nous connaissons le chemin qu’ils suivent : une fois nous y avons vu passer M. Gérard, une autre fois Salvator ; la première fois le crime, la seconde fois la justice. Brésil marchait à dix pas devant eux, se retournant de cinq en cinq minutes pour voir s’il était suivi.
— Nous y voici, dit Salvator en entrant dans le fourré.
M. Jackal marcha sur ses traces.
Mais, arrivé là, Brésil s’arrêta comme désappointé.
Au lieu de piquer le nez en terre et de gratter le sol avec ses pattes, il restait debout, humant l’air de tous côtés et grondant.
Salvator, qui semblait lire dans toutes les pensées de Brésil aussi facilement que Brésil semblait lire dans les siennes, comprit qu’il se passait quelque chose d’insolite.
Il regarda autour de lui. Son regard s’arrêta sur M. Jackal : la lune l’éclairait en ce moment. L’homme de police avait sur les lèvres un étrange sourire.
— Vous dites que c’est ici ? demanda M. Jackal.
— C’est ici, répondit Salvator.
Puis, s’adressant au chien :
— Cherche, Brésil.
Brésil rapprocha son nez de la terre ; puis, relevant la tête, laissa échapper un lugubre hurlement.
— Oh ! oh ! dit Salvator, nous sommes-nous trompés, mon bon Brésil ? Cherche !… cherche !…
Mais Brésil secoua la tête comme pour répondre qu’il était bien inutile de chercher.
— Bah ! dit Salvator au chien, est-ce que ?… Et lui-même, se jetant à genoux, fit ce que le chien refusait de faire, c’est-à-dire qu’il plongea profondément sa main dans le sol.
La chose était d’autant plus facile que la terre était et semblait avoir été nouvellement retournée.
— Eh bien ? demanda M. Jackal.
— Eh bien, dit Salvator d’une voix rauque, car sa suprême espérance lui échappait, le cadavre a été enlevé.
— C’est fâcheux, dit M. Jackal. Diable ! diable ! diable ! c’eût été une preuve… Cherchez bien.
Malgré la répugnance visible qu’il éprouvait à mettre sa main en contact avec cette terre, Salvator plongea son bras jusqu’à l’épaule dans la fosse, et, se relevant, le visage pâle, le front en sueur, l’œil en feu, il répéta pour la seconde fois :
— Le cadavre a été enlevé !
— Bon ! dit M. Jackal, par qui ?
— Par celui qui avait intérêt à le faire disparaître.
— Êtes-vous sûr qu’il y avait un cadavre ? demanda M. Jackal.
— Je vous dis, moi, qu’ici, à cette place, conduit par Roland, par Brésil, comme vous voudrez, j’ai retrouvé le squelette du petit Victor, qui y avait été enterré, après avoir été noyé par son oncle et tiré de l’eau par Roland. – N’est-ce pas, Roland, qu’il était là ?
Roland se dressa, appuya ses deux pattes sur la poitrine de Salvator, et fit entendre une longue et lugubre plainte.
— Mais quand était-il là ? demanda M. Jackal.
— Avant-hier encore, dit Salvator ; c’est donc dans la nuit d’hier qu’il a été enlevé.
— Naturellement !… naturellement ! reprit M. Jackal sans qu’on pût remarquer aucune altération dans sa voix ni sur son visage, puisque vous prétendez qu’il y était encore avant-hier.
— Je ne prétends pas, dit Salvator, j’affirme.
— Diable ! diable ! diable ! répéta M. Jackal.
Salvator regarda en face l’homme de police.
— Avouez, lui dit-il, que vous saviez d’avance que nous ne trouverions rien ici.
— Monsieur Salvator, je crois tout ce que vous me dites, et, comme vous me disiez que nous y trouverions quelque chose…
— Avouez que vous vous doutez qui a enlevé ce cadavre.
— En vérité, mon cher monsieur Salvator, je ne m’en doute pas.
— Sacrebleu ! mon cher monsieur Jackal, s’écria le jeune homme, vous n’êtes pas en veine de perspicacité, ce soir.
— J’avoue, répondit M. Jackal avec une bonhomie parfaite, que cette scène de nuit, dans un parc désert, au bord d’une fosse, n’est point faite pour donner de l’esprit, même au plus malin, et j’ai beau chercher, je ne devine pas qui a pu enlever ce squelette.
— Ce n’est pas M. Sarranti, du moins, puisqu’il est en prison.
— Non, dit M. Jackal ; mais ce pourraient être ses complices ; car, enfin, qui dit que ce cadavre n’a pas été déposé ici par M. Sarranti ? qui dit que ce n’est pas M. Sarranti qui a noyé l’enfant, tiré sur le chien ?
— Moi ! moi ! moi ! fit Salvator, c’est moi qui le dis ! et la preuve… Mais non, Dieu merci ! j’espère en trouver une meilleure que celle-là… Vous admettez, n’est-ce pas, que celui qui a enlevé le corps est le meurtrier ?
— Vous allez bien loin.
— Ou tout au moins son complice.
— Il y aurait matière à soupçon, en effet.
— Roland, ici ! dit Salvator.
Le chien arriva.
— Holà ! Roland, il est venu ici quelqu’un pendant la nuit dernière, n’est-ce pas, mon chien ?
Le chien gronda.
— Cherche, Roland ! cherche ! dit Salvator.
Roland traça un cercle, parut reconnaître une piste, et s’élança du côté de la grille.
— Tout beau, Roland ! tout beau ! dit Salvator, n’allons pas trop vite. – Monsieur Jackal, suivons Roland.
Et M. Jackal suivit Roland, en disant :
— Fameux limier, monsieur Salvator ! fameux limier ! Si jamais vous vous en défaites, je connais quelqu’un qui vous en donnera un bon prix.
Le chien suivait sa piste en grognant. Au bout de vingt autre pas, il fit un crochet, puis tourna à gauche.
— Tournons à gauche, monsieur Jackal, dit Salvator.
M. Jackal obéit comme un automate.
Au bout de vingt autres pas, le chien tourna à droite.
— Tournons à droite, monsieur Jackal, dit Salvator.
Et M. Jackal obéit avec la même ponctualité.
Au bout de dix pas, le chien s’arrêta au milieu d’un massif.
Salvator marcha dans le massif après lui.
— Ah ! dit-il, celui qui emportait les os de l’enfant a eu l’idée de les déposer ici ; il a même donné en terre les deux premiers coups de bêche ; mais il n’a pas trouvé la place assez sûre et a continué son chemin, n’est-ce pas, Roland ?
Roland poussa une plainte et reprit le chemin de la grille. À la grille, il s’arrêta, mais faisant un effort pour essayer de passer.
— Il est inutile que nous cherchions davantage dans l’intérieur du parc, dit Salvator : le cadavre est sorti par là.
— Diable ! diable ! fit M. Jackal, la grille est fermée et la serrure me paraît solide.
— Oh ! dit Salvator, nous trouverons bien quelque levier, quelque pince pour la faire sauter. Le pis aller, d’ailleurs, serait d’escalader le mur comme nous avons fait pour entrer. Nous reprendrons la piste de l’autre côté de la grille.
Et Salvator s’avança vers la muraille dans l’intention de l’escalader.
— Bon ! fit M. Jackal en l’arrêtant par le pan de sa redingote, je sais quelque chose de plus court encore.
Et, tirant de sa poche un petit trousseau de rossignols, il en essaya trois, et, au troisième, la porte s’ouvrit comme par magie. Brésil passa le premier, et, comme l’avait prévu Salvator, retrouva immédiatement la piste. La piste longeait le mur, et, à travers terres, par la ligne la plus directe, rejoignait le grand chemin.
En traversant une terre labourée, on revit jusqu’à la trace des pas.
— Tenez, dit Salvator, voyez-vous ! voyez-vous !
— Oui, je vois, dit M. Jackal. Par malheur, ces pas-là ne sont pas signés.
— Bah ! dit Salvator, peut-être trouverons-nous la signature au bout de la piste.
Mais la piste aboutissait au grand chemin, route royale, large de soixante-quatorze pieds et pavée. Roland alla jusqu’au pavé, puis leva la tête et hurla.
— Une voiture attendait ici, dit Salvator ; l’homme y est monté avec le cadavre.
— Alors ? demanda M. Jackal.
— Alors il me reste à chercher où il est descendu.
M. Jackal secoua la tête.
— Ah ! cher monsieur Salvator, dit-il, j’ai grand-peur que vous ne vous donniez bien du mal pour rien.
— Et moi, monsieur Jackal, dit Salvator piqué au jeu, je suis sûr d’arriver à quelque chose.
M. Jackal fit avec la bouche ce petit bruit qui indique le doute.
— La piste perdue, reprit-il, madame Gérard étranglée, les deux enfants morts…
— Oui, fit Salvator ; mais les deux enfants ne sont pas morts.
— Comment ! les deux enfants ne sont pas morts ? s’écria M. Jackal en feignant le plus vif étonnement ; vous m’avez dit que le garçon avait été noyé ?
— Oui ; mais je vous ai montré la trace du sang de la petite fille qui se sauvait.
— Eh bien ?
— Eh bien, pendant que Brésil étranglait cette bonne madame Gérard, la petite fille se sauvait… et… elle est sauvée.
— Ah ! fit M. Jackal ; et vit-elle toujours ?
— Elle vit toujours.
— Voilà, en effet, qui va jeter un grand jour sur l’affaire, surtout si elle se rappelle.
— Elle se rappelle.
— Ce sera un souvenir bien pénible pour cette enfant, dit en secouant la tête M. Jackal.
— Oui, dit Salvator ; mais, si pitoyable que vous soyez, cher monsieur Jackal ; quelque émotion que ce souvenir puisse lui causer, comme il s’agit de la vie d’un homme, vous l’interrogerez, n’est-ce pas ?
— Sans doute ; c’est mon devoir.
— Voilà tout ce que je veux savoir pour le moment. Maintenant, voici le jour qui commence à poindre ; quand vous voudrez revenir à Paris, cher monsieur Jackal, je ne vous retiens plus.
Et Salvator fit un mouvement pour repasser le fossé.
— Où allez-vous ? demanda M. Jackal.
— Rejoindre la voiture que nous avons laissée au pont Godeau.
— Bon ! dit M. Jackal, c’est à la voiture de nous rejoindre.
Et il tira de son immense poche un sifflet qui, approché de ses lèvres, rendit un son tellement aigu, qu’on devait l’entendre à une demi-lieue.
Ce son fut répété trois fois.
Cinq minutes après, on entendit le bruit d’une voiture roulant sur la grande route.
Cette voiture était celle de M. Jackal.
Les deux hommes y montèrent.
Roland, qui semblait infatigable, partit en courrier.
À huit heures du matin, la voiture franchissait la barrière de Fontainebleau.
— Laissez-moi vous déposer chez vous, monsieur Salvator, c’est notre chemin, dit M. Jackal.
Salvator n’avait aucune raison pour refuser cette politesse de M. Jackal. Il acquiesça en silence. La voiture s’arrêta sur Mâcon, no 4.
— Allons, dit M. Jackal, une autre fois, nous serons plus heureux, cher monsieur Salvator.
— Je l’espère, dit Salvator.
— Au revoir ! dit M. Jackal.
— Au revoir ! répondit Salvator.
Salvator sauta hors de la voiture ; la portière se referma, et le coupé partit au grand trot.
— Oh ! démon ! dit Salvator, je te soupçonne de mieux savoir que moi où est le cadavre du pauvre enfant !
Et, sur ces mots, il ouvrit la porte et rentra chez lui.
— N’importe, dit-il, reste Rose-de-Noël.
Et il commença de monter l’escalier, que déjà avait escaladé Roland.
— Est-ce toi, ami ? dit une voix du haut du palier.
— Oui, c’est moi, s’écria Salvator.
Et il se jeta dans les bras de Fragola.
Un instant, il oublia le terrible désappointement de la nuit dans cette douce étreinte qui lui faisait tout oublier. Fragola revint à elle la première.
— Rentre, Salvator, dit-elle ; depuis sept heures du matin, il y a là une vieille femme qui t’attend et se désole sans vouloir dire ce qui la fait pleurer.
— Une vieille femme ! s’écria Salvator ; c’est la Brocante.
Et, s’élançant dans l’appartement :
— Rose-de-Noël ? cria-t-il, Rose-de-Noël ?
— Hélas ! répondit la Brocante, ce matin, quand je suis entrée dans sa chambre, la fenêtre était ouverte et la pauvre petite n’y était plus.
— Ah ! s’écria Salvator en se frappant la tête du point, j’aurais dû me douter que, du moment où je ne trouvais plus le cadavre du frère, on ferait, en même temps, disparaître la sœur !
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