‹ Les Mohicans de Paris Tome VChapitre 4 sur 56 · Chapitre 233 L’oncle et le neveu.

Chapitre 233 L’oncle et le neveu.

Revenons à Pétrus ou plutôt à son oncle. Le général Herbel venait assez rarement chez son neveu ; mais il n’y venait jamais, c’est une justice à lui rendre, sans apporter, sous une forme ou sous une autre, le plus souvent sous la forme de la raillerie, un petit sermon dans le pli de son manteau.

Il n’était pas venu depuis quatre ou cinq mois, c’est-à-dire depuis le temps, à peu près, où il s’était fait un grand changement dans l’existence de Pétrus ; aussi, en entrant, devait-il marcher de surprise en étonnement, et d’étonnement en stupéfaction.

Lors de sa dernière visite, la maison était encore ce qu’il l’avait vue la première fois, c’est-à-dire une maisonnette propre, avec une cour pavée, ornée d’une petite île de fumier pour le divertissement de six ou sept poules et d’un coq qui, du haut de son promontoire, avait salué le général de son chant le plus aigu, et d’une cabane à lapin, lesquels étaient nourris du supplément de la table et des choux de tous les locataires de la maison, heureux d’abandonner ce superflu à des animaux qui faisaient, aux jours de fête, les délices de la table de la portière.

Dans ce quartier de Paris entouré d’arbres de tous côtés, cette maisonnette ressemblait bien plus à un de ces chaumes qu’habitent nos paysans qu’à une maison de ville ; mais, simple et propre, isolée et même presque déserte, elle était, aux yeux du général, l’abri le plus sûr, la retraite la plus paisible qu’il pût souhaiter à un travailleur.

Or, la première chose qui frappa le comte Herbel, et qui, en le frappant, le surprit, ce fut – une fois la porte, fraîchement peinte, ouverte sous son coup de marteau – de voir un domestique à la même livrée que les siens, c’est-à-dire aux couleurs des Courtenay, se présenter à lui et lui demander.

— Que désire monsieur ?

— Comment, ce que je désire, coquin ? dit le comte en toisant le laquais de la tête aux pieds ; mais je désire voir mon neveu puisque je suis venu pour cela.

— Ah ! dans ce cas, monsieur est le général comte Herbel ? dit le valet en s’inclinant.

— Naturellement, je suis le général comte Herbel, répéta le général d’un ton gouailleur, puisque je te dis que je viens voir mon neveu, et que mon neveu, que je sache, n’a pas d’autre oncle que moi.

— Je vais prévenir monsieur, dit le domestique.

— Est-il seul ? demanda le général en prenant son lorgnon pour regarder la cour, sablée en sable de rivière, au lieu d’être, comme autrefois, pavée en grès.

— Non, monsieur le comte, il n’est pas seul.

— Une femme ? dit le général.

— Ses deux amis : MM. Jean Robert et Ludovic.

— Bon, bon, bon ! prévenez-le que je suis ici, je monterai tout à l’heure ; je vais visiter un peu la maison. Cela me paraît charmant ici.

Le domestique monta chez Pétrus, comme nous avons vu.

Resté seul, le général put lorgner et examiner tout à son aise les divers changements et embellissements qu’avaient subis la maison et la cour de son neveu, ou plutôt habitée par son neveu.

— Oh ! oh ! dit-il, le propriétaire de Pétrus a fait faire, à ce qu’il paraît, des améliorations à sa bicoque : un petit parterre de fleurs rares où était le fumier ; une volière avec des perruches vertes, des paons blancs et des cygnes noirs où était la cabane à lapins ; enfin, des écuries et remises là où il y avait tout simplement un hangar… Ah ! par ma foi, voici des harnais qui me semblent bien tenus.

Et, en amateur qu’il était, il s’approcha du porte-harnais, sur lequel chevauchaient les objets qui avaient attiré son regard.

— Ah ! ah ! dit-il, les armes des Courtenay ! Alors, ces harnais sont à mon neveu. Ah çà ! aurait-il, en effet, un oncle que je ne connaîtrais pas et aurait-il hérité de cet oncle ?

Tout en monologuant ainsi, le général faisait une figure plus surprise qu’ennuyée, plus étonnée que soucieuse ; mais, après être entré sous la remise et avoir regardé avec attention un élégant coupé de Bender ; après être entré dans l’écurie et avoir passé la main sur l’épine dorsale de deux chevaux achetés, selon toute probabilité, chez Drake, le général devint pensif, et son visage prit une expression d’indéfinissable tristesse.

— Belles bêtes ! murmura-t-il tout en caressant les chevaux ; voilà un attelage qui vaut six mille francs comme un liard… Ah ! çà ! mais est-il bien possible que ces chevaux-là appartiennent à un pauvre diable de peintre qui gagne à peine dix mille francs par an ?

Et le général, croyant s’être trompé dans son investigation des armes des harnais, alla examiner les armes de la voiture. C’étaient pardieu bien les armes des Courtenay, surmontées d’une couronne ou plutôt d’un tortil de baron.

— C’est bien cela, c’est bien cela, murmura-t-il : moi, comte, son corsaire de père vicomte, lui baron. C’est bien heureux qu’il se soit contenté du tortil et qu’il n’ait pas pris la couronne fermée !… Et, au bout du compte, ajouta-t-il, l’eût-il prise, il en a le droit, puisque nos aïeux ont régné.

Après quoi, jetant un dernier regard sur les chevaux, sur les harnais, sur la volière, sur les fleurs et sur le sable roulant sous ses pieds comme des perles, il monta l’escalier de son neveu. Mais, arrivé au premier étage, il s’arrêta, et, passant sa main sur ses yeux pour essuyer une larme :

— Mon pauvre Pierre, murmura-t-il, est-ce que ton fils serait devenu un malhonnête homme ? Pierre, c’était le frère du comte Herbel, celui que, dans ses boutades, il gratifiait du titre de jacobin, de pirate, d’écumeur de mer.

Au moment où le comte Herbel achevait ces mots et essuyait clandestinement la larme dont ils étaient accompagnés, il entendit descendre rapidement l’escalier qui conduisait du premier au second étage, tandis qu’avec son plus joyeux accent, la voix de son neveu criait :

— Bonjour, mon oncle ! bonjour, mon cher oncle ! Pourquoi donc ne montez-vous pas ?

— Bonjour, monsieur mon neveu, répondit sèchement le comte Herbel.

— Oh ! oh ! comme vous me dites cela, mon oncle ! fit le jeune homme étonné.

— Que veux-tu ! Je te le dis comme je le sens, repartit le général en prenant la rampe et en continuant de monter l’escalier.

Puis, sans ajouter un mot, il entra, choisit de l’œil le meilleur fauteuil, et s’y laissa tomber avec un ouf de mauvais augure.

— Allons, allons, murmura Pétrus, je ne m’étais pas trompé.

Puis, s’approchant du général :

— Mon cher oncle, lui dit-il, permettez-moi de vous dire que vous ne me paraissez pas ce matin de très bonne humeur.

— Non, certes, dit le général, je ne suis pas de bonne humeur, et c’est mon droit.

— Je suis loin de vous contester ce droit-là, mon cher oncle, et je connais assez votre égalité de caractère pour me dire à moi-même que si vous êtes de mauvaise humeur, ce n’est pas sans raison.

— Et vous dites la vérité, monsieur mon neveu.

— Auriez-vous reçu dès l’aurore une visite désobligeante, mon oncle ?

— Non ; mais j’ai reçu une lettre qui m’a fait de la peine, Pétrus.

— J’en étais sûr ; je parie que c’est une lettre de la marquise de la Tournelle.

— Ce ton de légèreté est inconvenant, Pétrus, et permets-moi de te rappeler qu’en ce moment tu manques de respect à deux vieillards.

Pétrus, qui s’était assis sur un pliant, se releva comme si un ressort l’eût remis debout sur ses jambes.

— Excusez-moi, mon oncle, dit-il ; vous m’effrayez ! je ne vous ai jamais entendu parler avec cette dureté.

— C’est que jamais, Pétrus, je n’ai eu à vous faire de reproches aussi sérieux que ceux que j’ai à vous faire aujourd’hui.

— Croyez, mon oncle, que je suis prêt à les recevoir avec la soumission que je vous dois et surtout avec le regret de les avoir mérités ; car, du moment où vous me les faites, mon oncle, c’est que je les mérite.

— Vous en jugerez vous-même ; écoutez-moi donc sérieusement, Pétrus, comme je vais vous parler.

— Je vous écoute.

Le général fit signe à son neveu de se rasseoir ; mais celui-ci, d’un autre signe, lui demanda la permission de rester debout.

Il attendit donc l’accusation dans la posture d’un criminel devant son juge.

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