Chapitre 277 Épître d’un maître chanteur.
Pendant que l’abbé Dominique revient à Paris, le cœur brisé par le sombre résultat de son pèlerinage, que nos lecteurs nous permettent de les conduire rue Mâcon, chez Salvator.
Là, ils apprendront quel terrible événement avait amené, à sept heures du matin, Régina chez Pétrus.
Salvator, absent depuis quelques jours, venait de rentrer chez lui, lorsqu’il fut interrompu, au milieu des tendresses de Fragola et des caresses de Roland, par trois coups frappés à la porte.
À cette manière de frapper, il reconnut un des trois amis ; il alla ouvrir : c’était Pétrus.
Salvator recula de deux pas devant la figure décomposée du jeune homme.
Il lui prit vivement les deux mains.
— Mon ami, lui dit-il, il vient de vous arriver un grand malheur, n’est-ce pas ?
— Un malheur irréparable, répondit Pétrus d’une voix presque inintelligible.
— Je ne connais qu’un malheur irréparable, répondit gravement Salvator : c’est la perte de notre honneur, et je n’ai pas besoin d’ajouter que j’ai autant de foi dans le vôtre que dans le mien.
— Merci, répondit affectueusement Pétrus en serrant énergiquement les mains de son ami.
— Voyons, maintenant ; nous sommes des hommes, parlons en hommes. Que vous est-il arrivé, Pétrus ? demanda Salvator.
— Lisez, répondit le jeune peintre en présentant à son ami une lettre toute chiffonnée et qui avait été profondément mouillée de larmes.
Salvator prit la lettre, la déplia, tout en regardant Pétrus. Puis, reportant ses yeux du jeune homme sur le papier, il lut :
« À la princesse Régina de Lamothe-Houdon, comtesse Rappt.
« Madame,
« Un des plus dévoués et des plus respectueux serviteurs de la noble et antique famille de Lamothe-Houdon a trouvé – par un de ces hasards où se montre visiblement la main de la Providence – l’occasion de vous rendre anonymement le plus signalé service qu’une créature humaine puisse rendre à une autre créature de la même espèce.
« Vous partagerez, j’en suis certain, mon opinion, madame, quand vous saurez qu’il s’agit, non seulement du repos et du bonheur de toute votre existence, mais encore de l’honneur de M. le comte Rappt, et peut-être même d’une chose bien autrement précieuse, de la vie de l’illustre maréchal votre père.
« Je vous demande la permission de vous taire les moyens à l’aide desquels je suis arrivé à la découverte du danger qui vous menace et à l’espoir de vous en préserver à jamais. Les vrais dévouements sont modestes, et, permettez-moi de le répéter, j’ai l’honneur de me dire un des plus dévoués serviteurs de la famille de Lamothe-Houdon.
« Voici, madame, le fait dans toute son horrible vérité :
« Un homme, un scélérat, un misérable, un coquin digne du plus horrible châtiment, a trouvé par hasard, dit-il, chez M. Pétrus, onze lettres signées du nom de Régina, comtesse de Brignoles. Il sait bien, madame, que vous n’êtes pas comtesse de Brignoles ; votre noblesse est bien autrement ancienne que celle de ces dignes marchands de prunes ; mais il dit que, si vous pouvez nier le nom, vous ne pouvez pas nier l’écriture. J’ignore par quelle fatalité ces lettres sont tombées dans ses mains ; mais je suis à même de vous renseigner sur le prix exorbitant qu’il met à leur restitution… »
Salvator regarda Pétrus comme pour lui demander ce qu’il pouvait y avoir de vrai dans ce commencement d’épître.
— Oh ! lisez, lisez, dit Pétrus, nous ne sommes pas au bout.
Salvator continua :
« Il ne demande pas moins que la somme insensée de cinq cent mille francs, qui, enlevée d’une fortune comme la vôtre, fera un déficit à peine visible, tandis que, dans ses mains, elle assurera la tranquillité de toute sa vie… »
En voyant ce chiffre, Salvator fronça si durement le sourcil, que Pétrus s’écria, d’une voix étouffée et en cachant son visage entre ses mains :
— N’est-ce pas, c’est horrible ?
— Horrible, en effet ! répondit Salvator en secouant tristement la tête.
Mais, de cette voix calme que semblait ne devoir point troubler la chute du monde, il continua :
« Ce misérable dit, madame, pour justifier le prix exorbitant qu’il met à ces précieuses lettres, que chaque épître, contenant une moyenne de cinquante lignes, ne peut s’estimer, vu la beauté et la condition de la personne qui les a écrites, moins de cinquante mille francs ; ce qui met chaque ligne à mille francs et les onze lettres à cinq cent cinquante mille francs.
« Quelques observations que j’aie pu lui faire, quelques prières, quelques supplications, quelques menaces même que j’aie pu lui adresser, non seulement il a persisté dans son exécrable projet, mais encore il a soutenu que, vu les sentiments de toute nature exprimés dans ces épîtres, et dont la publicité mettrait en péril l’honneur de M. le comte Rappt et les précieux jours de M. le maréchal de Lamothe-Houdon, cinq cent mille livres étaient une véritable bagatelle.
« J’ai essayé de l’effrayer alors sur les dangers qu’il courait lui-même à jouer un pareil jeu : je vous ai montrée à lui apostant des hommes de la police pour le faire arrêter lorsqu’il se présenterait pour toucher cette somme qui paraît lui être si nécessaire, que, sur son chiffre, il ne supporte aucune contestation ; je lui ai dit que toute autre femme que vous, menacée dans ses affections les plus chères, irait encore plus loin, et pourrait le faire assassiner. Mais, à cette observation, que je croyais sérieuse cependant, le drôle s’est mis à rire, disant que, dans l’un ou l’autre cas, il y aurait procès, que les lettres seraient nécessairement produites au procès, citées par le procureur du roi, reproduites par les journaux, et que, par conséquent, plus que jamais, sans compter votre réputation, seraient en péril l’honneur de M. le comte Rappt et les précieux jours de M. le maréchal.
« J’ai été obligé de me rendre à cette péremptoire raison.
« Ah ! madame, il y a de bien grands coquins dans notre pauvre monde !
« J’ai donc la douleur de vous annoncer qu’après avoir cherché inutilement tous les moyens imaginables de parer à cette catastrophe, vous n’avez, à mon avis, qu’un seul moyen d’assurer le repos de votre famille : c’est d’en passer par où veut cet indigne scélérat.
« Donc, voici les propositions qu’il a l’honneur de vous faire, et que j’ai l’honneur de vous transmettre en son nom, souhaitant et espérant, madame, qu’en passant par la bouche d’un loyal et vertueux gentilhomme, les paroles de ce coquin fieffé perdront une partie de leur amertume.
« Il demande donc cinq cent mille francs, et, pour vous prouver sa loyauté et son désintéressement – le cœur humain est un inextricable dédale qui n’a d’équivalent que l’abus que parfois on fait de la langue –, et pour vous prouver, répéterai-je, sa loyauté et son désintéressement, il offre de vous remettre d’abord une première lettre sans conditions, afin que, si vous avez l’aveuglement de conserver quelque doute, ce doute vous soit enlevé, et il me charge, en conséquence, de la joindre à cette épître.
« Voilà comment il ne pousse qu’à cinq cent mille francs une prétention qu’il eût pu élever à cinq cent cinquante mille.
« Il pense, au reste, qu’après vous avoir donné une preuve si éclatante de sa bonne foi, vous ne douterez plus de la franchise ultérieure qu’il mettra dans ses relations avec vous.
« Si ces conditions sont acceptées, ce dont il ne doute pas, il vous prie de mettre, ce soir, en signe de consentement, une bougie à la dernière fenêtre de votre pavillon.
« Il sera sous cette fenêtre à minuit sonnant.
« Ce premier point arrêté, il vous supplie de vous trouver, le lendemain, à la même heure, derrière la grille de votre jardin, du côté du boulevard des Invalides.
« Un homme dont la vue ne devra aucunement vous effrayer, car autant son cœur roule de noires perfidies, autant son visage trompeur porte de douceur et d’innocence, un homme s’approchera de la grille et vous montrera de loin un paquet de lettres.
« Vous, madame, de loin aussi, vous montrerez le premier paquet de cinquante mille francs, en billets de banque, soit de mille, soit de cinq cents francs. Cette démonstration de votre part sera la preuve que vous avez compris. Il fera alors trois pas vers vous, vous ferez trois pas vers lui, et, en même temps qu’il avancera sa main, vous étendrez la vôtre ; alors vous lui remettrez le prix de la première épître, et lui vous remettra l’épître.
« Il sera ainsi fait avec la même régularité pour la deuxième, la troisième, enfin jusqu’à la dixième inclusivement.
« Il croit, madame, que les mauvais jours qu’il traverse en compagnie de toute la France, la cherté des vivres, l’augmentation exorbitante du prix des loyers, les cris déchirants d’une famille nombreuse et affamée sont autant de motifs, sinon suffisants, du moins spécieux, pour justifier ou tout au moins atténuer la hardiesse de sa requête.
« Quant à celui qui se charge, d’une façon tout à fait désintéressée, d’être l’intermédiaire de ce misérable près de vous, il se prosterne bien humblement à vos pieds, vous suppliant une troisième fois, madame, de le compter au nombre de vos plus dévoués et de vos plus respectueux serviteurs.
« Comte Ercolano ***. »
— Voilà, en effet, un grand misérable ! dit Salvator de sa voix calme et douce.
— Oh ! oui, un infâme coquin ! reprit Pétrus les dents et les poings serrés.
— Et que comptez-vous faire ? demanda Salvator regardant fixement Pétrus.
— Je n’en sais rien, répondit Pétrus désespéré. J’ai cru que j’allais devenir fou ; par bonheur, j’ai tout naturellement pensé à vous, et je suis accouru vous demander conseil et assistance.
— Ainsi, vous n’avez trouvé aucun remède ?
— J’avoue qu’un seul, jusqu’à présent, s’est présenté à mon esprit.
— Lequel ?
— Celui de me brûler la cervelle.
— Ce n’est point un remède, c’est un crime, répondit froidement Salvator, et un crime n’a jamais guéri une douleur.
— Pardonnez-moi, répondit le jeune homme, mais vous devez comprendre que je n’ai point la tête à moi.
— Et cependant, si vous en avez eu jamais besoin, de votre tête, c’est aujourd’hui.
— Ô mon ami, mon cher Salvator, dit le jeune homme en se jetant dans ses bras, tandis que Fragola les regardait les mains croisées, la tête inclinée sur l’épaule, et pareille à la statue de la Pitié, ô mon ami, sauvez-moi !
— J’y tâcherai, dit Salvator ; mais, pour que j’y arrive, il faut que je sache les circonstances dans tous leurs détails. Vous comprenez que ce n’est point par curiosité, n’est-ce pas, que je vous demande vos secrets ?
— Oh ! Dieu me garde d’en avoir pour vous ! Régina en a-t-elle pour Fragola ?
Et Pétrus tendit la main à la jeune fille.
— Alors, dit Fragola, pourquoi n’est-elle pas venue me trouver ?
— Que pouviez-vous faire dans une circonstance pareille ? demanda Pétrus.
— Pleurer avec elle, répondit simplement Fragola.
— Vous êtes un ange ! murmura Pétrus.
— Voyons, dit Salvator, il n’y a pas de temps à perdre. Comment cette lettre, adressée à madame la comtesse Rappt, est-elle entre vos mains ? comment les lettres de madame la comtesse Rappt sont-elles entre celles de ce bandit ? et qui soupçonnez-vous de vous les avoir volées ?
— Je vais tâcher de mettre autant d’ordre dans mes réponses que vous en avez mis dans vos demandes, mon cher Salvator ; mais ne m’en veuillez pas si, n’ayant pas sur moi-même le pouvoir que vous avez sur vous, je m’écarte du chemin que vous me tracez.
— Dites, mon ami, reprit Salvator de sa voix plus douce et la plus encourageante.
— Dites, et ayez confiance en Dieu, ajouta Fragola en faisant un mouvement pour se retirer.
— Oh ! restez, restez, dit Pétrus ; n’êtes-vous pas l’amie de Régina depuis plus longtemps que Salvator n’est le mien ?
Fragola s’inclina en signe d’assentiment.
— Eh bien, ce matin, il y a une demi-heure, dit Pétrus après un moment de silence pendant lequel il avait rassemblé ses idées, Régina est arrivée chez moi la figure bouleversée.
« – Avez-vous mes lettres ? m’a-t-elle demandé.
« J’étais si loin de me douter de ce qui se passait, que je lui demandai moi-même :
« – Quelles lettres ?
« – Les lettres que je vous ai écrites, mon ami, répondit-elle ; onze lettres ! »
« – Elles sont là, répondis-je.
« – Où, là ?
« – Dans ce bahut, dans notre coffre.
« – Ouvrez-le, voyez-y, et montrez-les moi.
« J’avais la clef suspendue à mon cou ; je ne la quitte jamais. Le coffre était scellé au bahut ; j’avais donc cru pouvoir répondre affirmativement.
« – Montrez-les-moi vite, vite ! répéta-t-elle.
« J’allai au bahut, je tirai la porte, le coffre était à sa place.
« – Voyez ! lui dis-je.
« – En effet, répondit-elle, je vois le coffre ; mais les lettres, les lettres ?
« – Les lettres sont dedans !
« – Montrez-les moi, Pétrus.
« J’ouvris le coffre, plein de confiance et le sourire sur les lèvres. Le coffre était vide ! Je jetai un cri de désespoir, Régina poussa un plainte.
« – Ah ! dit-elle, c’était donc vrai !
« J’étais écrasé, je n’osais pas relever la tête ; je tombai à genoux devant elle.
« Ce fut alors seulement qu’elle me présenta la lettre que vous connaissez. Je la lus… Mon ami, je compris alors combien facilement on peut devenir un meurtrier.
— Soupçonnez-vous quelqu’un ? êtes-vous sûr de votre domestique ?
— Mon domestique est un imbécile ; mais il est en même temps incapable d’une mauvaise action.
— Il est cependant impossible que vous n’ayez point de doute sur quelqu’un.
— J’ai bien un soupçon, mais nulle certitude.
— On procède du connu à l’inconnu. Qui soupçonnez-vous ?
— Un homme que vous eussiez vu chez moi si, depuis quelque temps, vous y étiez venu.
Salvator, au lieu de s’excuser de ne pas avoir été visiter son ami, garda la silence.
— Un homme, répéta Pétrus, qui comprenait la cause du mutisme de Salvator, un homme qui se disait mon parrain.
— Votre parrain ?… Ah ! oui, une espèce de capitaine de vaisseau, n’est-ce pas ?
— Justement.
— Grand amateur de peinture ?
— C’est cela, un vieux camarade de mon père ; le connaissez-vous ?
— Non ; mais, avant mon départ, Jean Robert m’a dit deux mots de lui, et, au signalement qu’il m’a donné, j’ai senti vaguement que vous alliez être dupe de quelque escroquerie, ou tout au moins de quelque mystification ; par malheur, j’étais forcé de m’absenter pendant quelques jours ; mais, aujourd’hui même, j’allais aller chez vous pour faire connaissance avec votre personnage… Et vous dites que cet homme ?…
— S’est présenté chez moi comme un ancien ami de mon père, se nommant d’un nom qui m’était bien connu et que, tout enfant, j’avais appris à respecter comme celui d’un brave et loyal marin.
— Mais celui qui se présentait chez vous avait-il le droit de porter ce nom ?
— Comment en aurais-je douté, et quel eût été son but ?
— Vous le voyez, de vous soustraire ces lettres.
— Pourquoi aurais-je pu supposer cela ? Il se présentait chez moi comme un nabab et a commencé par me rendre un service.
— Un service ! fit Salvator regardant fixement Pétrus. Quel service ?
Pétrus sentit qu’il rougissait jusqu’au blanc des yeux sous le regard de Salvator.
— Il a empêché, balbutia Pétrus, que je ne vendisse mes meubles et mes tableaux, en me prêtant dix mille francs.
— Oui, pour lesquels il en demande cinq cent mille à la comtesse Rappt… Voilà, vous en conviendrez, mon cher Pétrus, un gaillard qui sait faire valoir son argent.
Pétrus ne put s’empêcher de jeter un regard de reproche à Salvator.
— Enfin, dit le jeune peintre, c’est un tort, j’en conviens ; mais, ces dix mille francs, je les ai acceptés.
— De sorte que c’est dix mille francs de plus que vous devez, dit Salvator.
— Oh ! dit Pétrus, sur ces dix mille francs, j’ai payé six ou sept mille francs de dettes pressées.
— La question n’est point là, dit Salvator ; revenons au malheur réel. Cet homme a disparu de chez vous ?
— Oui.
— Depuis quand ?
— Depuis hier matin.
— Vous ne vous êtes point inquiété de cette disparition ?
— Non ; il lui arrivait parfois de coucher dehors.
— C’est cet homme !
— Cependant…
— Je vous dis que c’est lui ; nous ferions fausse route en suivant une autre trace.
— Je le crois comme vous, mon ami.
— Qu’a fait la comtesse en recevant cette lettre ?
— Elle a calculé ses ressources.
— Elle est immensément riche ?
— Oui ; mais elle ne peut vendre ou emprunter qu’avec le consentement de son mari, et elle ne peut lui demander ce consentement, puisqu’il est à huit cents lieues d’elle. Elle a donc réuni ses diamants, ses dentelles, ses bijoux ; mais toutes ces choses, fort chères quand on les achète, perdent plus de la moitié de leur valeur lorsqu’on veut les vendre : elle peut faire soixante-quinze à quatre-vingt mille francs au plus.
— Elle a des amies.
— Madame de Marande… Elle a, en effet, couru chez elle ; M. de Marande est à Vienne ! Ne dirait-on pas que tout est conjuré contre nous ? Madame de Marande lui a donné tout ce qu’elle avait d’argent et une parure d’émeraude ; cela peut monter à soixante autre mille francs. Quant à la pauvre Carmélite, inutile d’y songer, c’était lui faire une douleur sans résultat.
— Et, quand à la pauvre Fragola, dit la jeune fille, elle n’a que cet anneau d’or, qu’elle ne donnerait pas pour cinq cent mille francs, c’est vrai, mais qui, pour un bijoutier, en vaut dix.
— Vous avez votre oncle, insista Salvator ; le général est riche, il vous aime, c’est un vrai chevalier, il donnerait certainement sa vie pour racheter l’honneur d’une femme comme la comtesse Rappt.
— Oui, dit Pétrus, il donnerait sa vie, mais il ne donnerait point la dixième partie de sa fortune. J’ai pensé tout naturellement à lui, comme vous dites ; mais le général est violent et ne connaît que les prompts expédients : il irait s’embusquer derrière un arbre avec sa canne à épée, et il tomberait sur le premier passant équivoque qu’il rencontrerait à cette heure sur le boulevard des Invalides.
— Et, quand ce passant-là, reprit Salvator, serait notre escroc lui-même, il pourrait bien n’avoir pas les lettres dans sa poche ; d’ailleurs, comme le drôle l’a dit lui-même, toute tentative d’arrestation ou de meurtre amènerait un procès, la publicité des lettres ; cette publicité, le déshonneur de la comtesse.
— Peut-être y aurait-il un moyen, dit Pétrus.
— Lequel ? demanda Salvator.
— Vous connaissez M. Jackal…
— Eh bien ?
— Ce serait de le prévenir.
Salvator sourit.
— Oui, en effet, dit-il, c’est le moyen le plus simple et le plus naturel en apparence ; mais c’est le plus dangereux en réalité.
— Comment cela ?
— À quoi nous ont servi nos recherches légales dans l’enlèvement de Mina ? Sans le hasard, je me trompe, sans la Providence, qui a permis que je la retrouvasse d’une façon inespérée, elle serait encore la prisonnière de M. de Valgeneuse. À quoi nous ont servi ces mêmes recherches dans l’affaire de M. Sarranti ? À faire disparaître Rose-de-Noël, comme avait disparu Mina. Sachez bien ceci, cher ami : c’est que notre police de 1828 ne découvre une chose que lorsqu’elle a intérêt à la découvrir ; or, dans l’affaire dont il s’agit, je suis à peu près sûr qu’elle ne découvrira rien, et, bien plus, que, loin de vous venir en aide, elle nous desservira de tout son pouvoir.
— Mais pourquoi ?
— Parce que, ou je me trompe fort, ou la police n’est étrangère à rien de ce qui nous arrive.
— La police ?
— Ou les policiers ; nous sommes mal notés au livre de M. Delaveau, cher ami.
— Mais quel intérêt la police peut-elle avoir au déshonneur de la comtesse Rappt ?
— J’ai dit la police ou les policiers. Il y a la police et les policiers, comme il y a la religion et les prêtres ; ce sont deux choses fort différentes : la police est une institution salutaire, exercée par des gens fort gangrenés. Vous demandez quel intérêt la police peut avoir au déshonneur de Régina ? Quel intérêt la police pouvait-elle avoir à l’enlèvement de Mina ? quel intérêt a-t-elle à l’exécution de M. Sarranti, dont l’échafaud sera, dans huit jours, dressé en place de Grève ? quel intérêt a-t-elle à ce que M. Gérard passe pour un honnête homme et obtienne le prix Montyon ? quel intérêt a-t-elle, enfin, à ce que Rose-de-Noël disparaisse de chez la Brocante ? La police, cher ami, c’est une tortueuse et ténébreuse déesse qui ne s’avance que par des voies obscures et souterraines ; vers quel but ? nul ne le sait qu’elle-même, quand elle le sait. Elle a tant d’intérêts, cette digne police, qu’on ignore toujours vers quel but elle agit : intérêt politique, intérêt moral, intérêt philosophique, intérêt humoristique. Il y a des hommes d’imagination comme M. de Sartine, des hommes de fantaisie comme M. Jackal, qui font de la police, tantôt un art, tantôt un jeu ; c’est un homme diablement fantaisiste que M. Jackal, allez ! Vous connaissez sa maxime lors-qu’il veut découvrir un secret quelconque : Cherchez la femme ; dans ce cas, la femme n’a pas été difficile à trouver. Il y a, en ce moment-ci, d’ailleurs, police et contre-police : police du roi, police de M. le dauphin, police royaliste, police ultra-royaliste. M. le comte Rappt est envoyé à Saint-Pétersbourg ; le bruit court que c’est pour traiter avec l’empereur, à huis-clos, d’un grand projet qui aurait pour but une alliance contre l’Angleterre, alliance dans laquelle on nous rendrait nos frontières du Rhin. En outre, M. de Lamothe-Houdon a été appelé aux Tuileries ; on veut l’amener à faire partie d’un nouveau ministère, composé de M. de Martignac, de M. Portalis, de M. de Caus, de M. Roy, de M. de La Ferronays, que sais-je ! mais le maréchal ne se laisse point prendre à tous ces marivaudages. Il refuse de faire partie d’un ministère de transition ; peut-être veut-on forcer la main au général et le mettre entre un portefeuille et un scandale. Eh ! mon Dieu, mon cher, par le temps qui court, tout est possible.
— Oui, dit Pétrus avec un soupir, excepté de trouver cinq cent mille francs.
Salvator fit comme s’il n’eût pas entendu. Puis, poursuivant sa pensée :
— Remarquez cependant que je n’affirme rien, dit-il, je cherche avec vous.
— Oh ! moi, dit Pétrus découragé, je ne cherche même pas.
— Alors, dit Salvator avec un sourire qui ne laissa point que d’étonner Pétrus, alors je tâtonne seul. Toutefois, ou je me trompe étrangement, ou il doit y avoir de la police, ou tout au moins du policier là-dessous. Cet homme de mer, qui vient s’installer chez vous, qui vous connaît depuis votre enfance, qui, en sa qualité d’ancien ami du capitaine Herbel, sait tous vos secrets de famille, cet homme me paraît sortir tout vif de la rue de Jérusalem. Il n’y a qu’un père ou une mère, ou la police, cette mère de la société, qui connaisse ainsi la vie d’un homme depuis le berceau jusqu’à l’atelier ; puis j’ai toujours pensé que, par l’écriture, on pouvait connaître le caractère d’un homme ; voyez la main qui a tracé ces lignes…
Salvator montra la lettre à Pétrus.
— La main qui a tracé ces lignes n’a pas tremblé ; l’écriture est large, droite, ferme, aucunement déguisée ; preuve que l’écrivain n’a pas peur qu’on le reconnaisse : elle est l’image de l’esprit qui la dicte. L’homme qui a confectionné cette épître est donc, non seulement un habile homme, mais encore un homme de résolution ; il sait parfaitement qu’il risque les galères ; pourtant pas une lettre n’hésite, pas une ligne ne dévie ; c’est écrit clair et droit comme écrirait un teneur de livres. Nous voilà donc en face d’un compagnon hardi, adroit et résolu ; eh bien, soit, j’aime la lutte autant que je hais la ruse ; nous agirons en conséquence.
— Nous agirons ? dit Pétrus.
— Je veux dire que j’agirai.
— Mais, si vous me promettez d’agir, reprit Pétrus, c’est donc que vous avez quelque espérance ?
— J’ai mieux qu’une espérance, maintenant : j’ai une certitude.
— Salvator ! s’écria Pétrus devenant presque aussi pâle de joie qu’il l’avait été de terreur ; Salvator, faites attention à ce que vous me dites.
— Je vous dis, mon ami, que nous avons affaire à un rude lutteur ; mais vous m’avez vu à la besogne et vous savez que j’ai les reins solides. Où est Régina ?
— Elle est retournée chez elle, où elle attend avec anxiété que Fragola lui porte une réponse.
— Elle a donc compté sur Fragola ?
— Comme j’ai compté sur vous.
— Allons, vous avez eu raison tous deux, et cela fait plaisir d’avoir des amis qui ont une pareille confiance en nous.
— Mon Dieu, mon Dieu, Salvator, je n’ose vous interroger…
— Mets ta mante et ton chapeau, Fragola ; prends une voiture, cours chez Régina, dis-lui de rendre à madame de Marande sa parure et ses billets de banque ; dis-lui de remettre, quant à elle-même, ses diamants dans son écrin et son argent dans sa bourse ; dis-lui surtout d’être tranquille, de ne point se tourmenter, et, ce soir, à minuit, de mettre la bougie demandée à la dernière fenêtre de son pavillon.
— J’y vais, répondit la jeune fille sans paraître aucunement étonnée de la mission que lui donnait Salvator.
Et elle entra dans sa chambre pour prendre sa mante et son chapeau.
— Mais, dit Pétrus, si Régina fait, ce soir, le signal demandé, demain, à la même heure, l’homme se présentera pour réclamer les cinq cent mille francs.
— Sans aucun doute.
— Que fera-t-elle, alors ?
— Elle les lui donnera.
— Et qui les lui donnera, à elle, pour les donner à cet homme ?
— Moi, dit Salvator.
— Vous ? s’écria Pétrus presque épouvanté de cette assurance et près de croire que Salvator était fou.
— Sans doute, moi.
— Mais où les trouverez-vous ?
— Cela doit peu vous importer, pourvu que je les trouve.
— Oh ! mon ami, à moins que je ne les voie, je vous avoue…
— Vous êtes bien incrédule, Pétrus ; vous avez cependant un précédent : saint Thomas ! Eh bien, comme saint Thomas, vous verrez.
— Quand cela ?
— Demain.
— Demain, je verrai les cinq cent mille francs ?
— Tout divisés en dix paquets afin d’épargner à Régina la peine de les diviser elle-même ; chaque paquet, comme il est indiqué, contiendra dix billets de banque de cinq mille francs chacun.
— Mais, balbutia Pétrus, ce ne seront point de vrais billets.
— Bon ! et pour qui donc me prenez-vous ? demanda Salvator ; je n’ai point envie que notre homme m’envoie aux galères : ce seront de beaux et bons billets de cinq mille francs, à l’encre rouge et portant en toutes lettres cette légende : La loi punit de mort le contrefacteur.
— Me voici, dit Fragola rentrant, toute prête pour la course.
— Tu te souviens de ce que tu as à dire ?
— « Rends à madame de Marande sa parure et ses billets de banque, remets tes diamants dans ton écrin et ton argent dans ta bourse, et fais, demain, à l’heure dite, le signal convenu. »
— Qui est ?
— Qui est de mettre une bougie allumée derrière la dernière fenêtre du pavillon.
— Hein ! fit Salvator en riant, ce que c’est que d’être la maîtresse d’un commissionnaire ! voilà comme on fait les commissions. Va, ma colombe de l’arche, va !
Et Salvator regarda sortir Fragola avec un œil plein d’amour. Quant à Pétrus, il eût voulu baiser les petits pieds qui paraissaient se presser de porter une bonne nouvelle à une amie.
— Ah ! Salvator, s’écria Pétrus en se jetant dans les bras de son ami quand la porte se fut refermée derrière Fragola, comment vous remercierai-je jamais du service que vous me rendez ?
— En l’oubliant, répondit Salvator avec son doux et calme sourire.
— Mais, enfin, insista Pétrus, ne puis-je vous être bon à rien ?
— À rien absolument, mon ami.
— Dites-moi cependant ce que je dois faire.
— Vous tenir parfaitement tranquille.
— Où cela ?
— Où vous voudrez ; chez vous, par exemple.
— Oh ! je ne pourrai jamais.
— Promenez-vous, alors ; courez à pied, montez à cheval, allez à Belleville, à Fontenay-aux-Roses, à Bondy, à Montmartre, à Saint-Germain, à Versailles ; allez partout où vous voudrez, excepté au boulevard des Invalides.
— Mais Régina, Régina ?
— Régina va être complètement rassurée par Fragola, et je suis sûr que, plus raisonnable que vous, elle se tiendra chez elle.
— Voyez-vous, Salvator, c’est un rêve !
— Oui, un mauvais rêve, mais qui, espérons-le, finira mieux qu’il n’a commencé.
— Et vous dites que, demain, je verrai les cinq cent mille francs en billets de banque ?
— À quelle heure serez-vous chez vous ?
— Oh ! à l’heure que vous voudrez ; toute la journée, s’il le faut.
— Bon ! vous disiez que vous ne sauriez rester en place.
— Vous avez raison, je ne sais ce que je dis. Eh bien, à demain dix heures, si vous voulez, mon cher Salvator.
— À demain dix heures du soir.
— Vous permettez que je vous quitte ? Il faut que je prenne l’air, j’étouffe !
— Attendez ; j’ai moi-même à sortir, nous allons descendre ensemble.
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! dit Pétrus en battant l’air de ses bras, suis-je bien éveillé ? est-ce bien réel ? nous sommes sauvés !
Et il remplit ses poumons d’air par une large et bruyante aspiration.
Pendant ce temps, Salvator entrait dans la chambre à coucher et prenait dans le tiroir à secret d’un petit meuble en bois de rose un papier orné d’un double timbre et couvert d’une fine écriture, qu’il mettait dans la poche de côté de sa veste de velours.
Les deux jeunes gens descendirent rapidement l’escalier, laissant à Roland la garde de l’appartement.
À la porte de la rue, Salvator tendit la main à Pétrus.
— Nous ne suivons pas le même chemin ? demanda celui-ci.
— Je ne crois pas, dit Salvator ; vous allez, selon toute probabilité, rue Notre-Dame-des-Champs, tandis que, moi, je vais certainement rue aux Fers.
— Comment ! vous allez ?…
— À ma borne, dit en riant Salvator ; il y a longtemps que les dames de la halle ne m’ont vu, et elles doivent être inquiètes de moi ; puis je vous avouerai une chose, c’est que j’ai besoin de faire une ou deux commissions pour compléter vos cinq cent mille francs.
Et, le sourire sur les lèvres, Salvator salua de la main Pétrus, lequel reprit, en songeant à tout ce qui venait de se passer, le chemin qui conduisait à la rue Notre-Dame-des-Champs.
Comme nous n’avons rien à faire dans l’atelier du peintre, suivons Salvator, non point du côté de la rue aux Fers, où il n’avait nul dessin d’aller, quoi qu’il en eût dit à Pétrus, mais rue de Varennes, où était située l’étude du digne notaire que nous avons déjà eu l’honneur de présenter à nos lecteurs sous le nom de maître Pierre-Nicolas Baratteau.
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