‹ Les Mohicans de Paris Tome VChapitre 53 sur 56 · Chapitre 283 Où il est démontré qu’il est dangereux, non pas de recevoir, mais de donner des reçus.

Chapitre 283 Où il est démontré qu’il est dangereux, non pas de recevoir, mais de donner des reçus.

A peine mademoiselle Fifine avait-elle disparu, à peine Salvator avait-il mis dans son portefeuille les dix mille francs, et dans sa poche les neuf liasses intactes et la liasse écornée, que la porte de Gibassier s’ouvrit, et que ce digne industriel parut sur le seuil, vêtu d’un simple pantalon de molleton blanc, la tête coiffée d’un foulard et les pieds chaussés de pantoufles brodées.

Les coups que la grande fille avait frappés à la porte, les tendres appellations dont elle les avait accompagnés, le cri d’alarme qu’elle avait poussé en reconnaissant Salvator, l’espèce de lutte qui avait été la suite de cette rencontre, avaient troublé, comme nous l’avons dit, le sommeil de l’honnête Gibassier, si bien que, voulant se rendre compte de ce qui se passait sur son palier, il avait fini par s’arracher aux douceurs du sommeil, avait sauté à bas de son lit, avait passé son pantalon à pieds, chaussé ses pantoufles, et était venu à pas de loup ouvrir la porte.

N’y entendant plus aucun bruit, il s’attendait à trouver le palier vide.

Il fut donc assez étonné de voir Salvator ; nous devons même dire, à l’éloge de la prudence de Gibassier, qu’en apercevant un inconnu devant sa porte, son premier mouvement fut de la refermer.

Mais Salvator, qui connaissait le forçat, aussi bien de figure que de réputation, qui savait la part qu’il avait prise à l’enlèvement de Mina, qui le surveillait, soit directement, soit indirectement, depuis cette époque, n’avait pas pris tant de peine à le retrouver pour le laisser apparaître et disparaître ainsi.

Il s’opposa donc, en étendant la main, à son intention de refermer la porte, et, l’abordant avec toute la courtoisie dont il était capable :

— C’est bien à M. Gibassier que j’ai l’honneur de parler ? demanda-t-il.

— Oui, monsieur, répondit Gibassier en le regardant d’un air aussi soupçonneux que lui permettaient de le faire ses yeux encore tout bouffis. À qui ai-je l’honneur de parler ?

— Vous ne me connaissez pas ? demanda Salvator en poussant doucement la porte.

— Ma foi, non, dit le forçat, quoique bien certainement j’aie vu votre figure quelque part ; mais du diable si je sais où.

— Mon habit vous indique ce que je suis, dit Salvator.

— Commissionnaire, je le vois bien ; mais comment vous nomme-t-on ?

— Salvator.

— Ah ! ah ! ne vous tenez-vous point d’habitude au coin de la rue aux Fers ? demanda Gibassier avec une sorte d’effroi.

— Précisément.

— Et que me voulez-vous ?

— C’est ce que j’aurai l’honneur de vous dire si vous me permettez d’entrer.

— Hum ! fit Gibassier avec hésitation.

— Vous défieriez-vous de moi ? demanda Salvator en se glissant entre la porte et la muraille.

— Moi ! dit Gibassier. À quel propos me défierais-je de vous ? Je ne vous ai jamais rien fait ; pourquoi me voudriez-vous du mal ?

— Aussi ne vous veux-je que du bien, dit Salvator, et je viens pour vous en faire.

Gibassier poussa un soupir ; il croyait aussi peu au bien que les autres lui voulaient faire qu’à celui qu’il voulait faire aux autres.

— Vous doutez ? dit Salvator.

— J’avoue que je n’ai qu’une médiocre confiance, répondit le forçat.

— Vous allez en juger.

— Alors donnez-vous la peine de vous asseoir.

— C’est inutile, dit Salvator, je suis très pressé, et, en deux mots, si l’affaire que je viens vous proposer vous convient, cette affaire sera conclue.

— Comme vous voudrez ; mais, moi, je m’assieds, dit Gibassier, qui se ressentait encore, par une certaine courbature répandue en tout son corps, des mésaventures de la nuit. – Là, ajouta-t-il en s’accommodant sur une chaise. Maintenant, si vous voulez bien me faire connaître ce qui me procure l’honneur de vous voir, j’attends.

— Pouvez-vous disposer d’une semaine ? demanda Salvator.

— Cela dépend de l’emploi qu’on me demandera de faire de cette semaine ; c’est la dix-sept cent seizième partie de la vie d’un homme, en admettant la dernière statistique qui règle la moyenne de la vie d’un homme à trente-trois ans.

— Mon cher monsieur Gibassier, dit Salvator souriant de son plus doux sourire, en adoptant cette moyenne pour le reste de l’humanité, je vois avec bonheur que vous faites exception à la règle, et, quoique vous ne paraissiez pas beaucoup plus de trente-trois ans, vous avez néanmoins incontestablement dépassé cet âge.

— Dois-je m’en louer ? répondit philosophiquement et mélancoliquement à la fois le digne Gibassier.

— La question n’est pas là, dit Salvator.

— Où est-elle, alors ?

— Elle est dans ce qu’ayant dépassé l’âge fatal, vous irez, selon toute probabilité, jusqu’au double de la moyenne, c’est-à-dire jusqu’à soixante-six ans ; ce qui fait qu’une semaine n’est pour vous que la trois mille quatre centième partie de la vie ; et remarquez que je ne vous dis point cela pour marchander le prix de votre semaine, mais pour rectifier votre jugement sur votre propre longévité.

— Oui, dit Gibassier, qui paraissait convaincu en cet endroit ; mais l’emploi de cette semaine me sera-t-il agréable ?

— Agréable et profitable ; vous aurez réuni, ce qui est si rare ici-bas, le précepte d’Horace, dont il n’est point probable qu’un savant comme vous n’ait cultivé les œuvres : Utile dulci.

— De quoi s’agit-il ? demanda Gibassier, qui, artiste en son genre, se laissait entraîner au pittoresque de la conversation.

— Il s’agit de voyages.

— Ah ! bravo !

— Vous aimez les voyages ?

— Je les adore.

— Voyez ! cela tombe à merveille !

— Et quels pays dois-je parcourir ?

— L’Allemagne.

— Germania mater... De mieux en mieux ! s’écria Gibassier ; je suis d’autant plus à même de servir en Allemagne, que je connais parfaitement ce pays et que mes voyages y ont toujours été heureux.

— On sait cela, et voilà pourquoi la proposition vous est faite ; la réussite de l’affaire est mise littéralement sous la sauvegarde de votre bonheur.

— Plaît-il ? demanda Gibassier, qui, encore un peu étourdi de sa lutte avec le charpentier, avait entendu honneur.

— Bonheur, accentua Salvator.

— Très bien, dit Gibassier. Eh bien, voyons, tout cela devient possible ; je serai enchanté d’avoir une occasion de quitter la France pour quelques jours.

— Voyez comme cela tombe !

— Ma santé s’altère à Paris.

— En effet, dit Salvator, vous avez les yeux bouffis, le cou violacé ; le sang vous porte à la tête.

— C’est au point, mon cher monsieur Salvator, que, cette nuit, tel que vous me voyez, répondit Gibassier, j’ai failli mourir d’une apoplexie foudroyante.

— Heureusement, demanda naïvement Salvator, vous avez été saigné à temps ?

— Oui, répondit Gibassier, saigné, et copieusement, même.

— Heureuse disposition pour se mettre en voyage ; on est léger.

— Oh ! très léger !

— Je puis donc aborder la question ?

— Abordez, mon cher monsieur, abordez. De quoi s’agit-il ?

— De quelque chose de très simple ; il s’agit de remettre une lettre. Voilà tout.

— Hum ! hum ! grommela entre ses dents Gibassier, dans l’esprit duquel mille soupçons entrèrent de nouveau. Envoyer un homme en Allemagne uniquement pour porter une lettre, quand le service de la poste est si admirablement organisé ! Diable ! diable !

— Vous dites ? demanda Salvator en l’examinant avec attention.

— Je dis, fit Gibassier en hochant la tête, que c’est une diablesse de lettre que vous avez à envoyer là ; car, si c’était une lettre comme toutes les lettres, vous ne l’expédieriez point, je suppose, à si grands frais.

— Vous avez raison, dit Salvator, c’est une lettre de la plus haute importance.

— Politique, j’imagine ?

— Entièrement politique.

— Mission tout à fait délicate ?

— D’un délicatesse toute particulière.

— Dangereuse, par conséquent ?

— Dangereuse, si toutes les précautions n’étaient pas prises.

— Comment entendez-vous les précautions ?

— En ce que cette lettre sera tout simplement un papier blanc tout ouvert.

— Mais l’adresse ?

— On vous la dira de vive voix.

— Alors la lettre est écrite avec une encre sympathique.

— De l’invention de la personne qui l’écrit, invention qui défie MM. Thénard et Orfila eux-mêmes.

— Mais la police est un bien autre chimiste que MM. Thénard et Orfila.

— Cette encre défie la police elle-même, et je suis bien aise de vous dire cela, cher monsieur Gibassier, pour qu’il ne vous prenne pas l’envie d’aller vendre la lettre à M. Jackal, le double de ce que l’on vous aura donné pour la porter.

— Monsieur ! fit Gibassier en se redressant, vous me croyez donc capable ?…

— La chair est faible, répondit Salvator.

— C’est vrai, murmura le forçat avec un soupir.

— Vous voyez donc, continua Salvator, que vous ne risquez absolument rien.

— Me dites-vous cela pour obtenir de moi que j’accomplisse ma mission au rabais ?

— Pas le moins du monde : la mission sera rétribuée en raison de son importance.

— Mais qui en fixera le prix.

— Vous-même.

— Il faut d’abord que je sache où je vais.

— À Heidelberg.

— Très bien. Quand dois-je partir ?

— Le plus tôt possible.

— Demain, est-ce trop tôt ?

— Ce soir serait mieux.

— Je suis bien fatigué pour partir ce soir ; j’ai eu une mauvaise nuit.

— Agitée ?

— Très agitée.

— Eh bien, va pour demain matin. Maintenant, cher monsieur Gibassier, combien demandez-vous ?

— Pour aller à Heidelberg ?

— Oui.

— Y aura-t-il séjour ?

— Le temps de prendre la réponse à la lettre et de revenir.

— Eh bien, mille francs, est-ce trop ?

— Je vous demanderai au contraire : est-ce assez ?

— Je suis économe ; en économisant, j’y arriverai.

— Voilà qui est dit, mille francs pour porter la lettre. Mais pour apporter la réponse ?

— Ce sera le même prix.

— Deux mille, alors : mille francs pour aller et mille francs pour revenir.

— Mille francs pour aller et mille francs pour revenir, c’est bien cela.

— Maintenant, ceci est réglé pour la dépense matérielle du voyage ; reste à régler le côté de confiance, le prix de la mission elle-même.

— Ah ! le prix de la mission n’est pas compris dans les deux mille francs ?

— Vous voyagez pour une maison puissamment riche, mon cher monsieur Gibassier ; ainsi, mille francs de plus ou de moins…

— Est-ce trop de demander deux mille francs ?

— Vous êtes on ne peut plus raisonnable.

— Ainsi donc, deux mille francs pour les dépenses du voyage, deux mille francs pour la mission accomplie…

— En tout quatre mille francs.

Et, en prononçant ces mots, Gibassier poussa un soupir.

— Trouvez-vous que ce soit trop peu ? demanda Salvator.

— Non ; je pense…

— À quoi ?

— À rien.

Gibassier mentait ; il pensait à la peine qu’il allait avoir pour gagner quatre mille francs, quand il en avait, quelques heures auparavant, avec tant de facilité et sans se déranger, gagné cinq cent mille.

— Cependant, dit Salvator, cœur qui soupire n’a point ce qu’il désire.

— La convoitise de l’homme est insatiable, dit Gibassier, répondant à un proverbe par une sentence.

— Notre grand moraliste La Fontaine a fait une fable là-dessus 1, dit Salvator ; mais revenons à nos moutons. Il fouilla sa poche.

— Avez-vous la lettre ? demanda Gibassier.

— Non : elle ne devait être écrite que si vous acceptiez la mission.

— Eh bien, j’accepte.

— Réfléchissez bien avant de prendre cette mission.

— J’ai réfléchi.

— Vous partirez ?

— Demain, au point du jour.

Salvator tira son portefeuille de sa poche, l’ouvrit, et laissa voir à Gibassier tout un nid de billets de banque.

— Ah ! fit Gibassier, comme si, à cette vue, un poignard lui traversait le cœur.

Salvator parut ne rien remarquer ; il sépara deux billets des autres, et, s’adressant à Gibassier :

— Il n’y a pas de marché sans arrhes ; voici les frais de voyage ; à votre retour, et quand vous rapporterez la réponse à la lettre, vous aurez les deux autre mille francs.

Gibassier hésitait à étendre la main. Salvator laissa tomber les billets sur la table.

Le forçat les prit, les examina avec attention, palpant leur épaisseur entre le pouce et l’index, étudiant leur transparence en les interposant entre la lumière et lui.

— Excellents, dit Gibassier.

— Ah çà ! me croyez-vous capable de vous donner deux faux billets ?

— Non ; mais vous auriez pu être trompé vous-même ; depuis quelque temps, il se fait de tels progrès en industrie !

— À qui le dites-vous ! fit Salvator.

— Alors je vous reverrai ?

— Ce soir ; à quelle heure serez-vous à la maison ?

— Je ne quitterai pas ma chambre.

— Ah ! oui, la courbature…

— Justement.

— Eh bien, sur les neuf heures, si vous voulez.

— Va pour les neuf heures.

Et Salvator s’achemina vers la porte.

Il avait déjà la main sur la clef, lorsque tout à coup :

— Bon ! dit-il, j’allais être obligé de revenir de l’autre bout de Paris.

— Comment cela ?

— J’oubliais une toute petite chose.

— Laquelle ?

— De vous demander un reçu ; vous comprenez bien que cet argent n’est point à moi : un pauvre commissionnaire n’a pas une dizaine de mille francs dans son portefeuille et ne paie pas ses courriers quatre mille francs.

— Cela m’étonnait aussi.

— C’est-à-dire que je ne comprends pas comment cela ne vous a point inspiré de défiance.

— Je commençais à en avoir, dit Gibassier.

— Allons, donnez-moi un petit reçu de deux mille francs, et tout sera dit.

— Rien de plus juste, fit Gibassier attirant à lui son écritoire et une feuille de papier.

Puis, se retournant vers Salvator :

— Un simple reçu, n’est-ce pas ?

— Oh ! mon Dieu, oui, tout ce qu’il y a de plus simple.

— Sans désignation ?

— Valeur en compte ; nous savons quel compte, c’est tout ce qu’il faut.

Gibassier, soit machinalement, soit que, connaissant la facilité des billets à s’envoler, il craignît que ceux-ci ne lui échappassent, Gibassier les fixa sur la table avec son coude gauche, et se mit à confectionner le reçu de sa plus belle écriture.

Puis il le tendit à Salvator, qui le lut attentivement, et, d’un air de satisfaction, le plia et le mit lentement dans sa poche. Gibassier le regardait faire avec une certaine inquiétude. Ce sourire de Salvator lui déplaisait. Mais ce fut bien autre chose lorsque Salvator, croisant les bras et regardant Gibassier en face, lui dit en donnant à son sourire l’expression de la raillerie la plus complète :

— Il faut convenir, maître escroc, que vous êtes à la fois d’une rare impudence et d’une suprême sottise. Comment ! vous avez la niaiserie de croire à des contes pareils à ceux que je vous fais ? Comment ! vous êtes assez imbécile pour vous laisser prendre à un piège d’enfant ? C’est à ne pas y croire ! Comment ! vous ne vous êtes pas défié, après votre aventure de cette nuit, des recherches que l’on pourrait faire ? vous n’avez pas songé que, si l’on n’avait qu’un simple soupçon sur vous, rien n’était plus facile que de vous demander une ligne de votre écriture ? Mais êtes-vous assez sot, et volez-vous assez impudemment l’argent que vous donne M. Jackal ! – Or çà, monsieur le comte Ercolano, asseyez-vous et écoutez-moi.

Gibassier avait écouté le commencement de ce discours avec un étonnement croissant. En voyant la sottise qu’il avait faite de donner à Salvator un reçu de son écriture, il avait voulu reprendre ce reçu, et, à cet effet, avait commencé un mouvement pour se jeter sur lui ; mais, sans doute, Salvator, qui prévoyait tout, avait prévu cette agression, car il tira de sa poche un pistolet tout armé qu’il posa sur la poitrine du forçat, en même temps qu’il lui disait :

— Or çà, monsieur le comte Ercolano, asseyez-vous et écoutez-moi.

Il en résulta que Gibassier, désarmé dans sa lutte nocturne avec Jean Taureau, et, d’ailleurs, plus homme de ruse que de violence, jugea, au commandement de Salvator, qu’il n’avait d’autre parti à prendre que celui d’obéir, et tomba plutôt qu’il ne s’assit sur une chaise, le visage verdâtre et ruisselant de sueur.

Gibassier comprenait que, comme le maréchal de Villeroy, il en était arrivé à cette époque de la vie où la fortune nous abandonne et où l’on n’a plus que des défaites à attendre.

Salvator passa de l’autre côté de la table, s’assit en face de Gibassier, et renoua la conversation en ces termes, tout en jouant avec son pistolet :

— Vous avez été condamné au bagne pour vols et faux bien prouvés, et vous avez failli être condamné à mort pour meurtre ; seulement, le meurtre n’ayant pas été prouvé, vous avez échappé à la mort. Le meurtre avait eu lieu dans une maison infâme de la rue Froidmanteau, sur un provincial nommé Claude Vincent ; il avait été commis de complicité avec la naine Bébé et mademoiselle Fifine ; je puis prouver que c’est vous qui avez porté le premier coup, un coup de chenet qui a renversé le malheureux évanoui ; et, comme il a été achevé par les deux coquines dont l’une est déjà pour autre cause entre les mains de la justice, et dont l’autre vous apportait ce matin les cinq cent mille francs que vous avez volés à la comtesse Rappt, et que je vous ai fait reprendre, je puis demain vous mettre, vous et mademoiselle Fifine, entre des mains dont M. Jackal, tout puissant qu’il est, se gardera bien de vous tirer… Croyez-vous que j’aie ce pouvoir et que vous couriez quelques risques à ne pas suivre en tout mes volontés ?

— Je le crois, murmura tristement Gibassier.

— Attendez, nous ne sommes pas au bout.

« Quelques jours après vous être échappé du bagne, vous avez enlevé une jeune fille d’un pensionnat de Versailles, par les ordres de M. Lorédan de Valgeneuse. Vos complices, après vous avoir volé la part d’argent qui vous revenait de cette belle expédition, vous ont jeté dans un puits, d’où vous a tiré M. Jackal ; depuis ce jour, vous êtes sa créature dévouée, mais ni vous ni lui n’avez pu empêcher que je ne reprisse Mina à M. de Valgeneuse et ne la misse en sûreté. Vous voyez donc, maître coquin, que je puis lutter contre vous et réussir malgré vous. Aujourd’hui, il s’agit d’une chose encore plus grave, je vous le déclare, que l’enlèvement d’une jeune fille, d’une chose à laquelle je sacrifierai, s’il le faut, non seulement les cinq cent mille francs que je vous ai fait reprendre cette nuit, mais encore le double, le triple, le quadruple de cette somme. Or, malheur à ceux qui se trouveront entre moi et mon but, car je les briserai comme verre. Ami, on aura tout à gagner ; ennemi, tout à perdre. Écoutez-moi donc de toutes vos oreilles. »

— Je vous écoute.

— Quand s’écoule le délai accordé à l’abbé Dominique pour aller à Rome ?

— Il est écoulé à partir d’aujourd’hui.

— Quand M. Sarranti doit-il être exécuté ?

— Demain à quatre heures de l’après-midi.

Salvator pâlit et frissonna malgré lui, à cette certitude donnée par l’immonde coquin auquel il avait affaire ; mais il se remit, comme un homme à qui il reste une suprême espérance, et, changeant brusquement de conversation :

— Vous connaissez l’honnête M. Gérard, de Vanves ? demanda Salvator.

— Il est mon collège et mon ami, répondit Gibassier.

— Je sais cela… Vous a-t-il déjà invité à venir visiter sa campagne ?

— Jamais.

— L’ingrat ! Comment, par ces belles journées d’été, l’idée ne lui est seulement pas venue d’inviter un ami à un déjeuner champêtre, dans son château de Vanves ?

— L’idée ne lui en est pas venue.

— De sorte que, si l’occasion se présentait de le punir un peu de son ingratitude à votre endroit, vous ne seriez pas homme à laisser perdre cette occasion ?

— En vérité, non, je suis trop susceptible pour cela.

— Eh bien, je crois que cette occasion s’offre à vous aujourd’hui même.

— Vraiment ?

— M. Gérard vient d’être nommé maire de Vanves…

— Il y a des gens bien heureux, murmura Gibassier en poussant un soupir.

— Bon ! dit Salvator, avec de la patience, même bonheur peut vous arriver ; vous avez seulement tenté de tuer, vous ! M. Gérard a tué tout à fait ; vous avez été au bagne : lui est destiné à y aller, s’il ne va plus loin. Après cela, si, victime de l’amitié que vous lui portez, vous voulez donner aux modernes un de ces grands exemples de fraternité que l’antiquité nous a transmis, et, comme Nisus, mourir avec votre Euryale…

— Non.

— Je crois que c’est plus prudent. Alors il faut faire de point en point ce que je vais vous dire.

— Et en le faisant ?…

— Vous ne courrez d’autre danger que d’aider un honnête homme à accomplir une bonne action. Ce n’est pas assez, je le sais, pour un esprit aussi méticuleux que le vôtre ; mais, en aidant cet honnête homme à accomplir une bonne action, vous rentrerez dans une avance de dix mille francs, avance que vous croyiez perdue.

— Ah ! oui, les dix mille francs que j’ai prêtés à mon filleul ?

— Justement.

— Ah ! par ma foi, vous avez bien raison, je les croyais perdus.

— Eh bien, ils ne le sont pas, et la preuve, c’est qu’en voici deux mille que vous pouvez déjà mettre dans votre poche – Salvator présenta à Gibassier les deux mille francs qui étaient sur la table –, et qu’en voilà trois mille autres que vous pouvez adjoindre aux premiers.

— Et, pour ceux-là, demanda Gibassier, il ne vous faut pas de reçu ?

— Allons, dit Salvator, vous êtes un homme d’esprit.

— Oui, et c’est cela qui me perd ! Trop d’imagination, monsieur, trop d’imagination ! Mais continuez ; que faut-il faire ? où faut-il aller ?

— Il faut aller à Vanves.

— Ce n’est pas très loin.

— Vous alliez bien à Heidelberg pour quatre mille francs, vous irez bien à Vanves pour dix mille.

— Pour cinq mille.

— Pour dix mille, attendu que vous aurez les cinq mille autres quand vous en serez revenu.

— Je suis prêt à aller à Vanves ; mais que dois-je faire à Vanves ?

— Je vais vous dire cela. En l’honneur de sa nomination de maire, M. Gérard donne aujourd’hui un dîner de douze couverts ; il ne vous a pas invité, de peur que vous ne soyez treize à table et que cela ne lui porte malheur.

— J’ai remarqué, en effet, qu’il était très superstitieux, dit Gibassier.

— Eh bien, il me semble que c’est le cas où jamais d’aller le relancer là-bas et de lui donner une leçon de courtoisie ; qu’en pensez-vous ?

— Mais… je n’en pense rien, je ne vous comprends pas.

— Je vais alors être aussi clair que possible. Je vous disais donc que M. Gérard, votre collègue, avait aujourd’hui une douzaine de personnes à dîner, et, entre autres, son adjoint, son juge de paix, et trois ou quatre de ses conseillers municipaux ; eh bien, pour une raison qu’il est inutile de vous dire, j’ai besoin que M. Gérard soit absent de chez lui juste au milieu de ce dîner, pendant une heure ou deux, et… et, cher monsieur Gibassier, j’ai compté sur vous pour l’accomplissement de ce projet.

— De quelle façon puis-je vous y aider, monsieur Salvator ?

— D’une façon bien simple. M. Gérard ne peut, dans sa position vis-à-vis de la police, refuser d’obéir à un ordre de M. Jackal.

— C’est matériellement impossible.

— Eh bien, supposez que M. Jackal ordonne à M. Gérard de se rendre immédiatement, et toute affaire cessante, à l’hôtel de la Tête-Noire, à Saint-Cloud. M. Gérard devra se rendre à l’instant même à l’endroit où M. Jackal lui aura fait dire qu’il l’attend.

— C’est mon avis.

— Alors, vous comprenez tout à fait l’affaire. Vous allez vous rendre à Vanves, chez M. Gérard, juste au moment de son dîner, à six heures et demie. Pour profiter des derniers beaux jours, on se met à table à cinq heures et dans le jardin. Vous arriverez donc là à l’entremets environ ; vous vous approcherez, l’œil amical, la lèvre souriante, et vous direz : « Cher collègue, M. Jackal, notre maître commun, vous prie de vous rendre à l’instant même, et pour affaire de la plus haute importance, à l’hôtel de la Tête-Noire, à Saint-Cloud. »

— Et c’est là tout ce que vous exigez de moi ?

— Absolument tout.

— Cela me semble assez facile ; je dis assez, et je me trompe cependant.

— Comment cela ?

— Oui, car je vais encourir la colère de M. Jackal… Voyons, n’y aurait-il pas un moyen plus avantageux de faire sortir M. Gérard de chez lui ?

— Croyez, cher monsieur Gibassier, dit Salvator, que, si je connaissais un moyen plus avantageux, comme vous le dites, je m’empresserais de vous le proposer ; mais il n’y en a point de préférable à celui que je vous offre ; car remarquez qu’il ne s’agit pas seulement de faire sortir M. Gérard de chez lui, mais de le retenir dehors pendant deux heures. Or, trois quarts d’heure pour aller de Vanves à Saint-Cloud, une demi-heure pour attendre inutilement M. Jackal, trois quarts d’heure pour revenir, font juste les deux heures dont j’ai besoin.

— N’en parlons plus, monsieur Salvator ; il sera fait comme vous le désirez, quoique, à vrai dire, j’aime peu à affronter la colère du patron.

— Vous pouvez l’éviter.

— Comment cela ?

— Rien de plus simple. Vous ne quittez pas M. Gérard, vous le suivez à Saint-Cloud, vous avez l’air de vous ennuyer avec lui du regard de M. Jackal ; puis, au bout d’une demi-heure, vous éclatez de rire et vous lui dites : « Eh bien, cher monsieur Gérard, que pensez-vous de la farce que je vous ai faite ? Eh ! eh ! eh ! – Quelle farce ? demandera-t-il. – Mais, lui direz-vous, c’est bien simple. J’ai appris par la voix publique que vous donniez une petite fête champêtre dans votre villa de Vanves ; vous ne m’aviez pas fait l’amitié de m’inviter : j’ai trouvé cet oubli impardonnable, et je me suis vengé de ce mauvais procédé en vous mystifiant. M. Jackal n’avait pas le moins du monde affaire à vous, et je n’étais chargé de rien autre chose que de vous présenter bien des compliments de sa part. » Sur quoi, vous lui tirerez votre révérence et le laisserez libre de rejoindre ses convives. Il en résulte que vous n’aurez encouru la colère de personne, si ce n’est celle de M. Gérard, et de celle-là, je crois, vous vous souciez fort peu.

Gibassier regarda Salvator avec admiration.

— Décidément, dit-il, vous êtes un grand homme, monsieur Salvator, et, si ce n’était pas trop demander de vous, je serais honoré de vous toucher la main.

— Oui, dit Salvator, vous voulez vous assurer, n’est-ce pas, de quelle force est la main que vous toucherez ? En la voyant petite et blanche, vous croyez qu’elle est facile à briser dans la vôtre ? Encore une erreur dont il est bon de vous faire revenir, cher monsieur Gibassier ; je ne vous demande que le temps de mettre un gant.

Salvator désarma son pistolet, le mit dans sa poche, passa à sa main droite un gant de couleur foncée, comme les élégants en portent le matin, et tendit à Gibassier une main, qui, pour la délicatesse, n’avait rien à envier à une main de femme.

Gibassier, plein de confiance, laissa tomber sa lourde main dans celle qui lui était tendue et essaya de l’envelopper de ses doigts noueux.

Mais, à peine les deux mains se furent-elles touchées, que la figure de Gibassier commença par exprimer la surprise, et, passant peu à peu par toutes les nuances d’une douleur croissante, en arriva à l’angoisse la plus désespérée.

— Ah ! sacrebleu ! ah ! mille tonnerres ! mais vous me brisez la main, cria-t-il. Grâce ! grâce ! grâce !

Et il tomba à genoux devant Salvator, dont le gant avait craqué sous l’effort qu’il avait fait, mais dont le visage avait conservé son expression souriante.

Salvator lâcha la main qu’il broyait dans la sienne au moment où le sang commençait à s’en échapper par-dessous les ongles.

— Là, fit-il, pour votre propre gouverne, monsieur Gibassier, et pour aller au-devant des dangers auxquels votre ignorance pouvait vous exposer, je tenais à vous prouver que, si je me suis, vis-à-vis de vous, servi d’une arme quelconque, ce n’était qu’afin de ne vous toucher qu’à la dernière extrémité ; vous avez désiré que je vous fisse l’honneur de vous donner une poignée de main, tâchez de vous souvenir longtemps de l’honneur que je vous ai fait.

— Oh ! sacrebleu ! oui, je m’en souviendrai, je vous le promets, dit le forçat en décollant avec sa main gauche les doigts de sa main droite incrustés les uns dans les autres. Merci de la leçon, monsieur Salvator, elle me profitera, et vous n’aurez pas à vous en repentir ; un homme aussi bien averti que je le suis en vaut au moins deux.

— Abrégeons, dit Salvator.

— Vos derniers ordres.

— À six heures et demie, vous serez chez M. Gérard ; vous ne le lâcherez qu’à huit heures, et, demain matin, vous viendrez toucher vos cinq mille francs restants, chez moi, rue Mâcon, no 4 ; moyennant quoi, M. Pétrus, votre prétendu filleul, sera parfaitement quitte envers vous de l’avance que vous lui avez faite.

— Cela suffit.

— D’ici là, seulement, mettez-vous bien en tête qu’au premier mauvais tour que vous me jouez, vous êtes un homme mort, soit de mon fait, soit de celui de la justice.

— Je vous promets de ne pas penser à autre chose, répondit le forçat en s’inclinant humblement devant Salvator, qui descendit rapidement l’escalier et alla retrouver Jean Taureau, qu’il avait laissé en exploration sur l’esplanade de l’Observatoire.

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