Chapitre 285 Ode à l’amitié.
Maintenant, voyons un peu ce que faisait M. Gérard pendant que s’accomplissait dans son parc le grave événement que nous venons de raconter.
Nous l’avons vu sortir de chez lui, et ne l’avons perdu de vue qu’au moment où, après avoir gravi les marches de son perron, il avait disparu dans le vestibule.
Dans le vestibule, se tenait discrètement un homme de haute taille, vêtu d’une longue lévite, avec son chapeau rabattu sur les yeux. Cet homme avait eu la discrétion de ne pas se montrer.
M. Gérard alla droit à lui. Au deuxième pas, il savait à qui il avait affaire.
— Ah ! ah ! c’est vous, Gibassier ! fit-il.
— Moi en personne, honnête monsieur Gérard, répondit le forçat.
— Et vous venez de la part de ?…
— Oui, fit Gibassier.
— De la part de ?… répéta M. Gérard, qui désirait ne point aller à l’aventure.
— De la part du patron, quoi ! dit Gibassier, qui marchait à pieds joints sur toutes ces petites délicatesses.
Prononcé par cet acolyte, le mot de patron, qui signifiait un maître commun fit sourire le futur député. Il garda le silence un instant en se pinçant les lèvres, et reprit.
— Ainsi, il m’envoie chercher ?
— Il m’envoie vous chercher, oui, répondit Gibassier.
— Et vous savez pourquoi ?
— Je l’ignore absolument.
— Serait-ce à propos de ?…
Il hésita.
— Oh ! parlez avec confiance, dit Gibassier ; vous savez que, moins l’honnêteté, je suis un autre vous-même.
— Serait-ce à propos de M. Sarranti ?
— Vous m’y faites songer, dit Gibassier ; cela pourrait bien être.
Non seulement M. Gérard baissa la voix, mais encore sa voix prit une légère teinte d’émotion.
— Est-ce que, demanda-t-il, l’exécution n’aurait plus lieu demain ?
— Je ne crois pas ; je sais de source certaine que les ordres ont été donnés à M. de Paris pour se tenir prêt demain à trois heures, et que le condamné a été conduit à la Conciergerie.
M. Gérard laissa échapper un soupir sortant visiblement d’une poitrine oppressée.
— Et, demanda-t-il encore, il ne serait pas possible de remettre à demain matin ce que nous avons à faire ce soir ?
— Oh ! fit Gibassier, impossible !
— C’est donc une affaire grave ?
— De la plus haute gravité.
M. Gérard regarda Gibassier dans le blanc des yeux.
— Et vous prétendez ne rien savoir ?
— Par saint Gibassier, je vous le jure.
— Alors le temps de prendre mon chapeau.
— Prenez, monsieur Gérard ; les soirées sont un peu froides, et l’on peut s’enrhumer.
M. Gérard décrocha son chapeau.
— Je suis prêt, dit-il.
— Alors partons, fit Gibassier.
À la porte de la rue, un fiacre attendait.
En voyant ce fiacre, qui, comme tous les fiacres, avait un faux air de corbillard, M. Gérard ne put réprimer un léger frisson.
— Montez, dit-il à Gibassier. Je vous suis.
— Je n’en ferai rien, je vous jure, répondit Gibassier.
Et le forçat, ouvrant la portière, fit courtoisement monter M. Gérard dans la voiture, où il prit place près de lui, après avoir échangé quelques paroles avec le cocher.
Le fiacre prit, au petit trot de son attelage, la route de Paris, Gibassier ayant jugé à propos de changer l’itinéraire tracé par Salvator, en pensant que l’endroit où il emmènerait M. Gérard était indifférent, pourvu qu’il l’emmenât.
— Bon ! se dit M. Gérard un peu rassuré par l’allure des chevaux, si c’est pour une affaire grave, ce n’est pas au moins pour une affaire pressée.
Et, sur cette judicieuse réflexion, le plus profond silence régna dans la voiture et se soutint pendant le premier kilomètre. Ce fut Gibassier qui le rompit le premier.
— À quoi pensez-vous donc si obstinément, cher monsieur Gérard ? demanda-t-il.
— Je l’avoue, monsieur Gibassier, répondit le philanthrope, je pense au but inconnu de cette visite inattendue.
— Et cela vous tourmente ?
— Cela me préoccupe, du moins.
— Voyez-vous ! Eh bien, à votre place, moi, je ne serais nullement préoccupé, je vous jure.
— Pourquoi ?
— Oh ! c’est bien simple ! – Notez que j’ai dit à votre place, et non à la mienne.
— Oui, je le reconnais ; mais pourquoi avez-vous dit à ma place ?
— Parce que, si ma conscience était pure comme la vôtre, me sentant tout à fait digne des faveurs de la fortune, je ne ferais pas au destin l’honneur de redouter ses coups.
— Sans doute, sans doute, murmura M. Gérard en hochant mélancoliquement la tête ; mais la fortune a des soubresauts si bizarres, que, tout en ne craignant rien, on doit s’attendre à beaucoup de choses.
— En vérité, si vous eussiez vécu du temps de Thalès, la Grèce, au lieu d’avoir sept sages, en eût eu huit, cher monsieur Gérard, et c’est vous qui eussiez fait ce beau vers :
À tout événement le sage est préparé.
Remarquez que je dis préparé et non résigné – attendu que, si vous êtres préparé, vous ne me paraissez pas résigné –. Oui, vous avez raison, continua Gibassier de son ton le plus solennel et le plus sentencieux : la fortune a des soubresauts bizarres ; c’est pour cela que les anciens, qui n’étaient pas bêtes, la représentaient quelquefois assise sur un serpent, ce qui signifiait qu’elle est au-dessus de la prudence. Toutefois, à votre place, je vous le répète, tout en laissant travailler mon esprit – un esprit aussi actif que le vôtre ne peut pas s’endormir tout à fait –, tout en laissant, dis-je, travailler mon esprit, je ne m’inquiéterais pas outre mesure. Que peut-il vous arriver ? Vous avez que le bonheur d’être orphelin dès votre bas âge, ce qui fait que vous ne craignez plus de perdre vos parents ou d’être compromis par eux ; vous n’êtes point marié, ce qui fait que vous ne craignez point de perdre votre femme ou d’être trompé par elle ; – vous êtes millionnaire, et une grande partie de votre fortune est en biens fonciers, ce qui fait que vous ne craignez pas qu’un notaire ne vous ruine ou qu’un banqueroutier ne vous dévalise ; – vous avez de la santé, cette vertu du corps ; – vous avez la vertu, cette santé de l’âme ; – vous avez la considération de vos concitoyens, qui vont vous élire député ; votre brevet de la Légion d’Honneur, comme bienfaiteur de l’humanité, est à la signature : c’est un secret, je le sais bien, mais je puis vous dire cela en confidence ; enfin, M. Jackal vous tient en si particulière estime, que, deux fois par semaine, si graves que soient ses occupations, il vous reçoit dans son cabinet et cause tête à tête avec vous ; vous recevez, en un mot, et vous allez recevoir la juste récompense de cinquante ans de philanthropie et de probité. – Que vous manque-t-il ? Voyons ! que pouvez-vous craindre ? Dites !
— Qui sait ! soupira M. Gérard ; l’inconnu, cher monsieur Gibassier.
— Enfin, vous y tenez ? Soit, n’en parlons plus ; parlons d’autre chose.
M. Gérard fit un signe qui voulait dire : « Parlons de ce que vous voudrez, pourvu que ce soit vous qui parliez et moi qui me taise. »
Il est évident que Gibassier prit le signe pour un assentiment, puisqu’il continua :
— Oui, parlons de quelque chose de plus gai ; ce ne sera pas difficile, n’est-ce pas ?
— Non.
— Vous receviez quelques amis aujourd’hui à dîner, cher monsieur Gérard ? Notez que je me permets de vous appeler cher monsieur Gérard, parce que, de temps en temps, vous m’appelez cher monsieur Gibassier, et que tout à l’heure encore vous m’avez fait cet honneur.
M. Gérard s’inclina. Gibassier passa sa langue sur ses lèvres.
— Vous avez dû leur donner un crâne dîner, hein ?
— À vous dire la vérité, et sans me vanter, je le crois.
— Moi, j’en suis sûr, à en juger par les vapeurs qui montaient de la cuisine dans le vestibule, où je vous ai attendu un instant.
— J’ai fait de mon mieux, répondit modestement M. Gérard.
— Et, continua Gibassier, vous avez dîné dans le parc, sur la pelouse ?
— Oui.
— Ce devait être un coup d’œil charmant. A-t-on chanté, au dîner ?
— On allait apporter le dessert, au moment où vous êtes arrivé.
— Oui. Si bien que je suis tombé là, au milieu de cette réunion de famille, comme une bombe, comme le Banquo de Macbeth, ou le commandeur de Don Juan.
— C’est vrai, dit M. Gérard en s’efforçant de sourire.
— Mais, reprit Gibassier, voyons, avouez que c’est un peu de votre faute, cher monsieur Gérard.
— Comment cela ?
— Sans doute. Supposez que vous m’ayez fait la faveur de m’inviter avec vos autres amis ; eh bien, il y a mille à parier contre un, cher monsieur Gérard, qu’étant installé chez vous au commencement du dîner, je ne serais pas venu vous déranger à la fin.
— Croyez, cher monsieur Gibassier, s’empressa de dire M. Gérard, que je regrette vivement mon oubli ; mais je vous affirme qu’il est involontaire, et il ne tiendra qu’à vous de me le faire réparer.
— Ma foi, non, dit Gibassier en affectant une profonde tristesse, ma foi, non, je suis fâché contre vous.
— Contre moi ?
— Oui, vous m’avez blessé au cœur ; et, vous le savez, dit Gibassier en portant avec un geste pathétique sa main à sa poitrine, les blessures au cœur sont mortelles… Hélas ! continua-t-il en passant de la tristesse à la lamentation, comme il avait passé de la mélancolie à la tristesse, encore une croyance qui s’éteint, encore une illusion qui s’envole, encore un feuillet noir à buriner sur le livre déjà si sombre de ma vie ! Ô amitié ! légère et inconstante amitié, que lord Byron a si faussement appelée l’amour sans ailes, que de maux tu m’as causés, et que de maux tu me causeras encore ! Il avait raison sur toi, l’aristocratique rapsode, l’auteur du Monde comme il va, lorsqu’au lieu de faire une ode à la louange de l’Amitié, il s’écriait avec amertume : « Aujourd’hui, tes autels, ô déesse ! ne sont plus éclairés de la flamme des sacrifices ; les voûtes de ton temple ne retentissent plus du bruit des chants de tes fidèles. Exilée, par l’intérêt, de ton antique séjour, tu erres maintenant seule, abandonnée, jouet malheureux de la populace des cours et de tous les lâches mortels que fatigue une sordide avidité ! Parmi les hommes enorgueillis de leur richesse, de leur naissance, de leur grandeur, qui fait attention à tes cris, qui a compassion de ton malheur, qui va visiter ton temple ? » Hélas ! hélas ! l’infortuné Gibassier, comme Portland, le héros du poème, est le seul qui en demande encore l’entrée !
Après cette prétentieuse citation, dont M. Gérard n’apprécia point tout le pédantisme, l’ex-forçat tira un foulard jaune de sa poche, fit semblant de s’essuyer les yeux.
Le philanthrope de Vanves, qui ne comprenait pas, et, hâtons-nous de le dire, qui ne pouvait comprendre où tendait le verbiage de son compagnon, le crut véritablement ému et commença de lui prodiguer des consolations mêlées d’excuses.
Mais celui-ci continua :
— Il faut que le monde moderne soit devenu bien mauvais, quand le monde ancien cite, sans compter celui d’Achille et de Patrocle, quatre exemples de cette amitié qui, des hommes, faisait des demi-dieux, de n’avoir rien à opposer à des exemples comme ceux d’Hercule et de Pirithoüs, d’Oreste et de Pylade, d’Euryale et Nisus, de Damon et Pithias ; oh ! nous sommes véritablement à l’âge de fer, cher monsieur Gérard !
— Vous voulez dire, monsieur, que nous sommes à la barrière d’Enfer, dit le cocher, qui, après avoir arrêté son fiacre, s’était approché de la portière et avait entendu les derniers mots de Gibassier.
— Ah ! nous sommes à la barrière d’Enfer ? dit Gibassier, redescendant toute la gamme de l’élégie pour prendre sa voix naturelle ; ah ! nous sommes à la barrière d’Enfer ? Tiens, tiens, tiens, la route ne m’a pas paru longue. Combien y a-t-il donc que nous sommes partis ?
Il tira sa montre.
— Une heure et un quart, par ma foi ! Nous sommes arrivés, cher monsieur Gérard.
— Mais, demanda celui-ci avec inquiétude, nous ne sommes point rue de Jérusalem, il me semble.
— Qui vous a donc dit que nous allions rue de Jérusalem ? Ce n’est pas moi, fit Gibassier.
— Où allons-nous donc, alors ? demanda le philanthrope étonné.
— Moi, je vais à mes affaires, dit l’ex-forçat, et, si vous en avez, je vous engage à aller aux vôtres.
— Mais, moi, dit M. Gérard stupéfait, nulle affaire ne m’amène à Paris.
— Ah ! tant pis ! car, si vous aviez la chance d’avoir aujourd’hui une affaire dans la capitale, et que l’affaire fût dans ce quartier-ci, vous vous trouveriez tout porté.
— Ah çà ! maître Gibassier, dit M. Gérard en se redressant, est-ce que, par hasard, vous vous moqueriez de moi ?
— Mais cela m’en a tout l’air, maître Gérard, dit le forçat en éclatant de rire.
— Alors M. Jackal ne m’attend pas ? s’écria M. Gérard furieux.
— Non seulement il ne vous attend pas, mais je puis même vous dire que, si vous vous présentez chez lui à cette heure, vous êtes certain de lui faire une agréable surprise.
— Cela veut dire que vous m’avez mystifié, maître drôle ! dit M. Gérard, qui reprenait son insolence au fur et à mesure que le danger s’évanouissait.
— Complètement mystifié, honnête monsieur Gérard. Maintenant, nous sommes quittes, ou manche à manche, comme vous voudrez.
— Mais je ne vous ai jamais fait de mal, Gibassier, s’écria M. Gérard ; d’où vient que vous me faites, vous, une si mauvaise plaisanterie ?
— Vous ne m’avez jamais fait de mal ? s’écria Gibassier. Il dit qu’il ne m’a jamais fait de mal, l’ingrat ! Et de quoi parlons-nous depuis notre départ de Vanves, sinon de ta noire ingratitude ? Comment, oublieux ami, tu donnes dans ta villa de Vanves un raout gastronomico-politique, tu invites à une réunion électorale et culinaire tes plus banales connaissances, et tu ne préviens pas ton plus tendre ami, ton Pirithoüs, ton Pylade, ton Euryale, ton Damon, ton autre toi-même enfin ! tu l’oublies comme un sac de nuit, tu le foules aux pieds, tu fais litière de son dévouement ! Que les dieux te pardonnent ; mais, quant à moi, il m’a semblé plaisant de me venger de l’injure sur le même mode où l’injure m’a été faite ; tu m’as privé de ton dîner, j’ai privé ton dîner de toi. Qu’en dis-tu ?
Et, refermant vivement la portière :
— J’ai pris le cocher à quatre heures précises, dit-il, et, comme je ne veux pas qu’il vous vole, je vous dis l’heure ; quant au prix, c’est cinq francs les soixante minutes, tant qu’il vous plaira de le garder.
— Comment ! s’écria M. Gérard, qui ne pouvait jamais vaincre ses premières idées d’économie, vous ne payez pas ?
— Bon ! dit Gibassier, si je payais, où serait donc la plaisanterie ?
Et, lui faisant un salut respectueusement grotesque :
— Au revoir, honnête monsieur Gérard, dit-il.
Et il disparut.
M. Gérard resta stupéfait.
— Où faut-il vous conduire, notre bourgeois ? Vous savez qu’on m’a pris à quatre heures et que c’est prix fait à cinq francs l’heure, retour même à vide compris ?
M. Gérard pensa bien à se fâcher contre le cocher ; mais ce n’était pas la faute de ce brave homme : on l’avait pris sur la place, on avait fait prix avec lui, il était parti de bonne foi.
Gibassier était donc le seul contre lequel pût récriminer M. Gérard.
— À Vanves, dit-il ; mais cinq francs l’heure, mon ami, ce n’est pas pour rien.
— Ah ! s’il vous plaît de me payer ici, dit le cocher, par le temps qu’il va faire, j’aime autant cela.
M. Gérard mit le nez à la portière et regarda le ciel.
En effet, un orage s’amassait sur Vaugirard, et l’on entendait des grondements sourds de tonnerre à l’horizon.
— Non, dit M. Gérard, je vous garde ; à Vanves, mon ami, et le plus vite possible.
— Oh ! on ira comme on pourra, notre bourgeois, répondit le cocher ; les pauvres bêtes n’ont que quatre pieds et ne peuvent faire que ce que l’on peut faire avec quatre pieds.
Et, remontant sur son siège, il fit tourner, tout en grommelant, son équipage, et reprit le chemin de Vanves.
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