Chapitre 236 Dans lequel on voit, au moment où l’on s’y attendait le moins, entrer un nouveau personnage.
— À partir de ce moment, continua le comte, notre jeune homme fut lancé. L’éditeur de musique eût bien voulu continuer l’exploitation commencée ; mais ce que ne vit pas notre jeune homme, ses amis le lui firent voir, et, quelle que fût sa modestie, il finit par comprendre qu’il pouvait voler de ses propres ailes. Et, en effet, à partir de ce moment, études pour le piano, leçons, concerts, tout marcha de front, et le jeune homme arriva, à vingt-trois ou vingt-quatre ans, à gagner ses six mille francs par an, c’est-à-dire le double de ce que son père gagnait à cinquante ans.
« Maintenant, la première pensée qui se présenta au cœur du jeune homme – car il avait un bon cœur –, ce fut de rendre à son père ce que son père avait dépensé pour lui. Il avait vécu longtemps avec dix-sept cents francs par an, il pouvait donc grandement vivre avec trois mille. C’était trois mille francs par année qu’il pouvait rendre à son père. Son père, qui s’était privé de tout pour lui, ne manquerait donc plus désormais de rien.
« Puis les recettes doubleraient ; un poème viendrait, il en ferait la musique ; il serait joué à l’Opéra-Comique, comme Hérold, ou au grand Opéra, comme Auber ; il gagnerait vingt, trente, quarante mille francs par an, et, comme l’aisance allait succéder à la misère, le luxe succéderait à l’aisance. »
— Que dis-tu de ce plan, Pétrus ?
— Mais, dit le jeune homme assez embarrassé, car il s’apercevait que, de plus en plus, la situation du musicien se rapprochait de la sienne, mais je le trouve tout naturel, mon oncle.
— Et tu eusses fait, à la place du musicien, ce que le musicien avait projeté de faire ?
— Mon oncle, j’eusse tâché d’être reconnaissant envers mon père.
— Rêve ! beau rêve, mon ami, que la reconnaissance des enfants !
— Mon oncle !
— Je n’y crois pas, moi, pour mon compte, continua le général, et la preuve, c’est que je ne suis pas marié.
Pétrus ne répondit rien.
Le général fixa sur lui un regard profond ; puis, après un instant de silence :
— Eh bien, ce rêve, dit-il, une femme le fit évanouir.
— Une femme ? murmura Pétrus.
— Oh ! mon Dieu, oui, continua le général ; notre musicien rencontra de par le monde une belle dame fort riche et menant grand train. C’était une très belle et très intelligente personne, au reste ; artiste elle-même autant qu’il est permis à une grande dame de l’être. Le jeune homme mit, comme on dit en termes de soupirant, son amour à ses pieds. Elle daigna ramasser cet amour, et, à partir de ce moment, tout fut fini.
Pétrus releva vivement la tête.
— Oui, dit le général, tout fut fini. Notre musicien négligea ses leçons. – Comment donner encore des leçons à dix francs le cachet quand on avait été distingué par une comtesse, une marquise, une princesse ; que sais-je, moi ? – Il négligea les études, les thèmes, les variations pour le piano ; il n’osa plus donner de concerts. Il avait parlé d’un poème, d’une audition à l’Opéra ; il attendit le poème, le poème ne vint pas. Les éditeurs faisaient queue à sa porte, il prit des engagements avec eux, à la condition qu’on lui ferait des avances. On le savait honnête homme, entièrement dévoué à sa parole, on fit tout ce qu’il désirait ; il s’entêta. Ne fallait-il pas se mettre sur le pied où doit être l’amant d’une grande dame, avoir chevaux, coupé, valets en livrée, tapis sur les escaliers ? Elle, naturellement, ne se doutait de rien : elle avait deux cent mille livres de rente ; ce qui était pour le pauvre musicien un train ruineux était la médiocrité pour elle. Un coupé, deux chevaux ! elle ne remarqua même pas que le jeune homme avait un coupé et deux chevaux. Qui n’a pas deux chevaux et un coupé ?… Lui, cependant, épuisait toutes ses ressources ; puis, ses ressources épuisées, s’adressait à son père. Je ne sais pas comment fit le père pour l’aider. Il ne lui donna, certes, pas d’argent, il n’en avait pas ; mais probablement lui donna-t-il sa signature. La signature d’un honnête homme qui n’a pas un sou de dettes, cela s’escompte – à perte, je le sais bien, mais cela s’escompte –. Seulement, au jour du paiement, le père, malgré sa bonne volonté, ne pourra pas payer ; de sorte qu’un jour, en revenant du bois, notre domestique en livrée remettra à notre jeune homme, sur un plat d’argent, une lettre qui lui annoncera que son père est rue de la Clef, et, quand on est là, tu le sais, Pétrus, on y est pour cinq ans.
— Mon oncle ! mon oncle ! s’écria Pétrus.
— Eh bien, quoi ? demanda le général.
— Oh ! grâce, je vous prie !
— Grâce ? Ah ! ah ! mon cher, vous comprenez donc que c’est votre histoire, ou à peu près, que je vous raconte là ?
— Mon oncle, dit Pétrus, vous avez raison, je suis un fou, un orgueilleux, un insensé !
— N’êtes-vous pas pis que tout cela encore, Pétrus ? dit le comte avec une sévérité mélangée cependant d’une certaine tristesse. Parce que votre père a possédé autrefois, au prix de son sang, une fortune qui vous eût permis de vivre en gentilhomme, si cette vie de gentilhomme, à une époque où le travail est un devoir pour tout citoyen, si cette vie de gentilhomme n’était pas synonyme d’oisiveté, et, par conséquent, de honte ; parce que votre père, qui avait été, pendant trente années, secoué sur le rude lit de l’Océan, vous a couché tout enfant dans un berceau doré, vous vous êtes imaginé, la tempête ayant repris la proie, que la tempête s’était laissé prendre ; vous vous êtes imaginé que tout était encore comme aux jours de votre enfance, quand vous jouiez avec les guinées anglaises et les doublons espagnols, et vous n’avez pas pensé qu’il y avait lâcheté à vous, ne le lui eussiez-vous pas demandé, d’accepter d’un vieillard, et cela, pour satisfaire votre folle vanité, ce que la charité du hasard lui laissait.
— Mon oncle ! mon oncle ! par grâce, dit Pétrus, épargnez-moi !
— Oui, je t’épargnerai ; car je t’ai vu rougir tout à l’heure de ta propre faute, déguisée sous le nom d’un autre. Oui, je t’épargnerai ; car j’espère que, s’il est temps encore de te sauver, la vue du gouffre où tu cours et où tu entraînes mon pauvre frère avec toi te fera faire un pas en arrière.
— Mon oncle, dit Pétrus en tendant la main au général, je vous promets…
— Oh ! dit le général, je ne rends pas ainsi la main que j’ai retirée une fois. Tu promets, c’est bien, Pétrus ; mais c’est quand tu viendras me dire : « J’ai tenu », c’est seulement alors que je te dirai : « Bravo, garçon ! tu es véritablement un honnête homme. »
Et le général, pour rendre un peu moins dur son refus, occupa ses deux mains, l’une à tenir sa tabatière, l’autre à porter une prise à sa destination.
Pétrus, rougissant et blêmissant tour à tour, laissa retomber inerte la main qu’il tendait au général. En ce moment, on entendit un grand bruit dans l’escalier, tout à la fois un bruit de voix et un bruit de pas. Les voix disaient :
— Je déclare à monsieur que les ordres que j’ai reçus sont positifs.
— Et quels ordres as-tu donc reçus, drôle ?
— De ne laisser monter qu’après avoir porté la carte.
— À qui ?
— À M. le baron.
— Et qui appelles-tu M. le baron ?
— M. le baron de Courtenay.
— Est-ce que je viens chez M. le baron de Courtenay, moi ? Je viens chez M. Pierre Herbel.
— Alors, monsieur ne montera pas.
— Comment ! je ne monterai pas ?
— Non.
— Ah ! tu me barres le chemin ?… Attends !
Sans doute celui qui était invité à attendre n’attendit pas longtemps, car l’oncle et le neveu entendirent presque immédiatement un bruit assez étrange et qui ressemblait à celui d’un corps pesant qui tombe du premier étage au rez-de-chaussée.
— Que diable se passe-t-il donc dans ton escalier, Pétrus ? demanda le général.
— Je ne sais, mon oncle ; mais, autant que j’en puis juger, c’est mon domestique qui se dispute avec quelqu’un.
— Ouais ! fit le général, est-ce un créancier qui aurait jugé à propos de choisir le moment où je suis chez toi ?
— Mon oncle ! fit Pétrus.
— Allons, va voir.
Pétrus fit quelques pas vers la porte.
Mais, avant qu’il l’eût atteinte, cette porte s’ouvrit violemment et donna passage à un homme qui entra dans l’atelier avec la furie d’une bombe.
— Mon père ! s’écria Pétrus en se jetant dans les bras de cet homme.
— Mon fils ! dit le vieux marin en le recevant dans ses bras.
— Eh ! en effet, c’est mon pirate de frère ! fit le général.
— Tiens, toi aussi ! s’écria le vieux marin. – Ah ! par ma foi, le failli 1 chien avait doublement tort de me fermer ta porte, Pétrus.
— Je présume que tu parles du valet de chambre de monsieur mon neveu ?
— Je parle d’un drôle qui voulait m’empêcher de monter.
— Oui, et que tu m’as bien l’air d’avoir fait descendre.
— J’en ai peur… Dis donc, Pétrus ?
— Mon père !
— Tu devrais voir si cet imbécile-là ne s’est point cassé quelque chose.
— Oui, mon père, dit Pétrus en descendant rapidement l’escalier.
— Eh bien, vieux loup de mer, tu n’es donc pas changé, dit le général, et je te trouve aussi rageur que je t’ai quitté !
— Et il y a gros à parier que je ne changerai plus maintenant, dit Pierre Herbel, je suis trop vieux.
— Ah ! ne dites pas que vous êtes vieux, monsieur mon frère, attendu que j’ai trois ans de plus que vous, fit le général.
En ce moment, Pétrus rentra, annonçant que son domestique n’avait rien de cassé, mais s’était seulement foulé le pied droit.
— Allons, dit le vieux marin, en ce cas, il était encore moins bête qu’il n’en avait l’air.
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