Chapitre 239 Un compatriote.
D’abord, ils virent disparaître Pierre Herbel dans l’obscurité de la nuit, rendue plus épaisse par l’ombre que projetait le sloop ; puis ils entendirent ce dialogue en bas breton, que deux des nageurs, étant l’un de Saint-Brieuc et l’autre de Quimperlé, purent traduire à leurs compagnons : c’était évidemment Pierre Herbel qui le provoquait.
— Ohé ! de la barque, ohé ! du secours !
Une voix qu’on reconnut pour celle qu’on avait déjà entendue répondit :
— Qui demande du secours, là-bas ?
— Un camarade, un compatriote du pays de Galles.
— Du pays de Galles ? de quelle partie du pays de Galles ?
— De l’île d’Anglesey 1… Eh ! vite ! vite ! du secours, ou je coule !
— Du secours, du secours, c’est bientôt dit ; mais que fais-tu là au milieu du port ?
— Je suis marin à bord du vaisseau anglais la Couronne ; on m’a puni injustement, je déserte.
— Que demandes-tu ?
— Un instant de repos qui me donne la force de gagner la terre.
— Pourquoi m’exposerai-je à la prison pour un homme que je ne connais pas ? Passe au large !
— Mais puisque je te dis que je coule, puisque je te dis que je me noie !
Et l’on entendit la voix coupée par la vague qui passait par-dessus la tête du nageur.
La scène était si bien jouée, que les fugitifs crurent un instant que leur camarade se noyait effectivement et se rapprochèrent du sloop de plusieurs brasses.
Mais la voix se fit bientôt entendre de nouveau.
— À moi ! disait-elle, à moi ! tu ne laisseras pas périr un compatriote, quand, pour le sauver, tu n’as qu’à lui jeter une tire-veille, une corde.
— Allons ! tourne à babord.
— Oh ! mon dieu ! est-ce que ce n’est pas toi, Pitcaërn ?
— Si fait, c’est moi, dit le matelot étonné. Et toi, qui es-tu ?
— Qui je suis ?… La corde ! J’enfonce ! je me noie… La cor…
Pour la seconde fois, la vague passa sur la tête du nageur.
— Eh ! morbleu ! la voilà, la corde ! La tiens-tu ?
On entendit ce grognement du noyé qui veut répondre, mais dont les voies respiratoires sont obstruées par l’eau.
— Bon ! fit Picaërn, ne lâche pas… Ah ! tu ne m’as pas l’air d’un fameux marin ; si on avait su, on aurait embarqué un fauteuil roulant sur deux poulies pour monter monsieur à bord.
Mais le matelot gallois eut à peine le temps d’achever sa plaisanterie, qu’Herbel, qui venait d’enjamber par-dessus le bastingage du sloop, avait pris son ami Pitcaërn à bras-le-corps, l’avait renversé sur le pont, et, lui tenant le couteau sur la gorge, criait en français à ses compagnons :
— À moi, camarades ! montez par bâbord ; nous sommes sauvés !
Les fugitifs ne se le firent pas dire à deux fois, ils s’approchèrent, chacun tirant sa coupe la plus vigoureuse, et, en un instant, ils furent tous les quatre sur le pont du sloop.
Herbel tenait Pitcaërn renversé sous son genou avec le couteau sur la gorge.
— Liez-moi et bâillonnez-moi ce brave garçon-là, dit Pierre Herbel, mais sans lui faire aucun mal.
Puis, à Pitcaërn :
— Mon cher Pitcaërn, continua Herbel, il faut nous pardonner cette petite supercherie ; nous sommes, non pas des déserteurs anglais, mais des Français qui s’échappent des pontons ; or, nous t’empruntons ton sloop pour faire un petit tour en France ; une fois à Saint-Malo ou à Saint-Brieuc, tu es libre.
— Mais, demandèrent les fugitifs, comment se fait-il que l’équipage d’un sloop anglais parle le bas breton ?
— Ce n’est pas l’équipage du sloop anglais qui parle le bas breton, c’est nous qui parlons le gaélique.
— Me voilà juste aussi avancé qu’auparavant, dit le Parisien.
— Tiens-tu à avoir une explication ? demanda Herbel en bâillonnant Pitcaërn avec toute la précaution possible, il faut lui rendre cette justice.
— Mais cela ne me serait point désagréable, je l’avoue.
— Eh bien, je vais donc t’apprendre ce que l’on m’a appris, à moi, au collège.
— Apprends.
— C’est que les Anglais du pays de Galles sont tout simplement une colonie de bas Bretons qui a émigré de France, il y a tantôt huit ou neuf cents ans, et qui a conservé, pure et intacte, la langue maternelle ; voilà comment les Gaéliques se trouvent parler breton, et comment les Bretons se trouvent parler gaélique.
— Ce que c’est que d’avoir étudié ! dit le Parisien à Herbel, tu seras un jour amiral.
Pendant ce temps, on avait lié et bâillonné Pitcaërn.
— Maintenant, dit Pierre Herbel, il s’agit de se réchauffer, de faire sécher ses habits, de voir s’il n’y a pas dans ce bienheureux sloop quelque chose à se mettre sous la dent, et de se tenir prêts à sortir du port au point du jour.
— Pourquoi pas tout de suite ? dit le Parisien.
— Parce qu’on ne sort pas du port, Parisien, mon ami, avant que le vaisseau amiral en ait ouvert la porte par un coup de canon.
— C’est juste, répondirent en chœur les fugitifs.
Un des quatre compagnons fut placé en vedette sur le beaupré, et les trois autres allèrent rallumer le feu qui dormait dans la cabine.
Par malheur, les vêtements mouillés par l’eau de mer ne sèchent pas facilement. On chercha de tous côtés, et l’on trouva des chemises, des pantalons et des vareuses appartenant aux amis de Pitcaërn ; on s’en revêtit, tant bien que mal, et l’on était absorbé dans cette grave occupation, lorsque l’on entendit la voix de la vedette qui criait :
— Hé ! là-bas ! tout le monde sur le pont !
En un instant, les trois compagnons furent au poste où on les appelait.
Ce n’était pas sans raison qu’on les avait fait venir : on voyait s’avancer trois ou quatre points lumineux qui, à mesure qu’ils s’avançaient, prenaient la forme de barques chargées de soldats.
Ces barques faisaient une battue dans le port.
— Allons, dit Pierre Herbel, nous n’échapperons pas à la visite ; il s’agit de payer d’audace. Faites-moi disparaître l’ami Pitcaërn.
— Faut-il donc le jeter à l’eau ? demanda l’un des fugitifs.
— Non pas ; il faut seulement le cacher de façon qu’on ne le trouve pas.
— Dis donc, Pierre, fit le Parisien, si nous le cachions dans un hamac, en lui montant la couverture jusqu’aux yeux, on ne verrait pas qu’il est bâillonné, et nous dirons qu’il est malade, et nous y trouverions un avantage : c’est que, comme un malade ne se couche pas tout habillé, l’un de nous hériterait d’une veste, d’un pantalon et d’une vareuse tout bassinés.
La proposition passa à l’unanimité.
— Maintenant, dit Pierre Herbel, que ceux qui parlent le bas breton restent avec moi sur le pont, tandis que les autres tiendront compagnie à Pitcaërn ; je me charge de tout.
Quand Herbel avait dit : « Je me charge de tout », on savait que l’on pouvait s’en reposer sur lui ; aussi le Parisien et son compagnon descendirent-ils, emportant Pitcaërn, tandis qu’Herbel et les deux Bretons attendaient la visite.
Elle ne se fit pas attendre.
Une des barques se dirigea vers le sloop.
Pierre Herbel, pour être bien en vue, monta sur le bastingage.
— Ohé ! de la barque ! cria le capitaine qui commandait l’escouade.
— Présent ! répondit en bas breton Pierre Herbel.
— Allons, bon ! dit le capitaine, nous avons affaire à des Gallois. Y a-t-il quelqu’un qui parle la langue de ces sauvages ?
— Moi, mon officier, répondit un soldat ; je suis de Caërmarten.
— Alors interroge.
— Ohé ! de la barque ! cria le soldat en gallois.
— Présent ! répéta Herbel.
— Qui êtes-vous ?
— La Belle-Sophie de Pembroke.
— D’où venez-vous ?
— D’Amsterdam.
— De quoi êtes-vous chargés ?
— De morue.
— Vous n’avez pas vu cinq prisonniers français échappés des pontons ?
— Non, mais, si nous les voyons, ils peuvent être tranquilles.
— Que leur ferez-vous ?
— Nous les traiterons comme ils le méritent.
— Que disent-ils ? demanda le capitaine.
Le soldat traduisit le dialogue.
— C’est bien, dit l’officier. Mort aux Français, et vive le roi Georges !
— Hourra ! répondirent les trois Bretons.
La barque s’éloigna.
— Bon voyage ! dit Pierre Herbel. Et maintenant, comme il va faire jour dans une demi-heure, levons l’ancre et appareillons.
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