Chapitre 297 Revue d’électeurs.
Le secrétaire prit le dossier relatif à M. Louis Renaud et lut :
« M. Louis Renaud, pharmacien, faubourg Saint-Jacques, propriétaire de deux ou trois immeubles, et notamment d’une maison située rue Vanneau, où il a fait élection de domicile personnel, et où demeurent une douzaine d’électeurs dont il dispose ; bourgeois incarné, ancien girondin, exécrant le nom de Napoléon, qu’il n’appelle jamais que M. de Buonaparté, et ne pouvant voir en face les hommes d’Église, qu’il désigne tous sous le nom collectif de calotins ; homme à ménager, voltairien classique, abonné à toutes les publications libérales, au Voltaire, édition Touquet, et prisant dans une tabatière à la Charte. »
— Que diable peut venir demander celui-là ? fit le comte Rappt.
— On n’a pu le savoir, répondit Bordier ; mais…
— Chut ! le voici, dit le comte.
Le pharmacien se montrait.
— Entrez, entrez, monsieur Renaud, dit d’une voix faible le député en herbe, lequel, voyant que le pharmacien, plein d’humilité, restait sur le seuil de la porte, alla à lui, le prit par la main, et le força en quelque sorte d’entrer.
En l’attirant à lui, le comte Rappt lui serra vivement la main.
— C’est trop d’honneur, monsieur, murmurait le pharmacien ; c’est, en vérité, trop d’honneur.
— Comment ! trop d’honneur ? Les braves gens comme vous sont rares, monsieur Renaud, et il y a plaisir, quand on les rencontre, à leur serrer la main. D’ailleurs, un grand poète n’a-t-il pas dit :
Les mortels sont égaux ; ce n’est point la
/ naissance,
C’est la seule vertu qui fait la différence1.
Vous connaissez ce grand poète, n’est-ce pas, monsieur Louis Renaud ?
— Oui, monsieur le comte ; c’est l’immortel Arouet de Voltaire. Mais, que je connaisse et que j’admire M. Arouet de Voltaire, il n’y a rien d’étonnant à cela ; ce qui m’étonne, moi, c’est que vous me connaissiez.
— Si je vous connais, cher monsieur Renaud ! dit le comte Rappt sur le même ton que don Juan dit : « Cher monsieur Dimanche, si je vous connais ! je le crois bien, et de longue date, allez ! » Aussi j’ai été enchanté quand j’ai su que vous quittiez la rue Saint-Jacques pour vous rapprocher de nous ; car, si je ne me trompe, vous habitez maintenant la rue Vanneau ?
— En effet, monsieur, dit le pharmacien de plus en plus étonné.
— Et quelle circonstance me procure le bonheur de vous voir, cher monsieur Renaud ?
— J’ai lu votre circulaire, monsieur le comte.
Le comte s’inclina.
— Oui, je l’ai lue, et relue même, appuya le pharmacien ; et la phrase où vous parlez des injustices qui se commettent sous le manteau de la religion m’a décidé, malgré ma répugnance, à sortir de ma sphère – car je suis philosophe, moi, monsieur le comte –, à venir vous faire une visite, et à vous soumettre quelques faits à l’appui de votre dire.
— Parlez, cher monsieur Renaud, et croyez que je vous serai on ne peut plus reconnaissant des renseignements que vous voudrez bien me donner. Ah ! cher monsieur Renaud, nous vivons dans un triste temps !
— Temps d’hypocrisie et de cafardise, monsieur, répondit le pharmacien à voix basse, règne de calotins ! Vous savez ce qui s’est passé dernièrement à Saint-Acheul ?
— Oui, monsieur, oui.
— Des magistrats, des maréchaux, ont été vus suivant la procession avec des cierges.
— C’est déplorable ; mais je présume que ce n’est point de Saint-Acheul que vous avez à me parler.
— Non, monsieur, non.
— Eh bien, causons de nos petites affaires ; car vos affaires sont les miennes, mon cher voisin. Mais asseyez-vous donc.
— Jamais, monsieur !
— Comment, jamais ?
— Demandez-moi tout ce que vous voudrez, monsieur le comte, mais pas de m’asseoir devant vous ; je sais trop ce que je vous dois.
— Allons, je ne veux pas vous contrarier. Dites-moi ce qui vous amène, mais, là, comme à un camarade, comme à un ami.
— Monsieur, je suis propriétaire et pharmacien, et j’exerce honorablement les deux états, comme vous paraissez le savoir.
— Je le sais, en effet, monsieur, je le sais.
— J’exerce l’état de pharmacien depuis trente ans.
— Oui, je comprends : vous avez commencé par ce dernier, et, tout doucement, il vous a conduit à l’autre.
— On ne saurait rien vous cacher, monsieur ; eh bien, j’ose dire que, depuis trente ans, quoique nous ayons passé par le consulat et l’empire de M. Buonaparté, j’ose dire que, depuis trente ans, monsieur le comte, on n’a rien vu de pareil à ce qui se passe.
— Que voulez-vous dire ? Vous m’effrayez, cher monsieur Renaud !
— Le commerce ne va pas ; on gagne à peine sa vie, monsieur !
— Et d’où vient une pareille stagnation, dans votre commerce surtout, cher monsieur Renaud ?
— Ce n’est plus mon commerce, monsieur le comte, et c’est ce qui vous prouve combien je suis désintéressé dans la question ; c’est celui de mon neveu : je lui ai cédé mon fonds depuis trois mois.
— Et à de bonnes conditions, à des conditions paternelles ?
— Paternelles, c’est le mot : moyennant des paiements échelonnés. Eh bien, monsieur le comte, le commerce de mon neveu est arrêté, suspendu momentanément ; quand je dis momentanément, c’est une espérance plutôt qu’une conviction. Imaginez-vous que l’on ne fait rien de rien, monsieur.
— Diable ! diable ! diable ! fit le futur député paraissant confondu. Et qui peut donc entraver le commerce de monsieur votre neveu, je vous le demande, cher monsieur Renaud ? Ses opinions politiques ou les vôtres un peu trop avancées, peut-être ?
— Nullement, monsieur, nullement ; les opinions politiques n’ont rien à voir là-dedans.
— Ah ! reprit le comte d’un air fin et en donnant en même temps à ses paroles et à son accent une intonation d’une certaine vulgarité qui, il faut le dire, n’était point dans ses habitudes, mais qu’il crut devoir affecter en cette circonstance pour se rapprocher de son client ; c’est que nous avons des pharmaciens qui sont des cadets…
— Oui, M. Cadet-Gassicourt, pharmacien du soi-disant empereur, M. de Buonaparté ; car vous savez que je l’appelle toujours M. de Buonaparté.
— C’est une locution qu’affectionnait particulièrement S. M. Louis XVIII.
— Je l’ignorais : roi philosophe, celui-là, à qui nous devons la Charte. Mais, pour en revenir au commerce de mon neveu…
— Je n’eusse point osé vous y ramener, cher monsieur Renaud ; mais, puisque vous y revenez de vous-même, vous me faites plaisir.
— Eh bien, je disais donc, que l’on soit girondin ou jacobin, royaliste ou empiriste – c’est ainsi que je désigne les napoléoniens, monsieur…
— La désignation me paraît pittoresque.
— Je disais donc que les opinions, quelles qu’elles fussent, n’empêchaient ni les rhumes de poitrine, ni les rhumes de cerveau.
— Alors, cher monsieur Renaud, permettez-moi de vous dire que je ne comprends pas ce qui peut arrêter le débit des médicaments à l’usage des personnes enrhumées.
— Cependant, murmura en demi-aparté le pharmacien, qui parut réfléchir profondément, cependant j’ai lu votre circulaire ; je crois bien en avoir compris le sens intime, et dès lors il me semble que nous devrions nous entendre au premier mot.
— Expliquez-vous, s’il vous plaît, cher monsieur Renaud, dit le comte Rappt, qui commençait à s’impatienter ; car, à vous parler franchement, je ne vois pas nettement quel rapport ma circulaire peut avoir avec la stagnation des affaires de monsieur votre neveu.
— Vous ne le voyez pas ? demanda le pharmacien étonné.
— En vérité, non, répondit assez sèchement le futur député.
— N’avez-vous pas fait une allusion transparente aux infamies commises par les calotins ? – C’est ainsi que j’appelle les prêtres, moi…
— Entendons-nous, monsieur, interrompit en rougissant M. Rappt, qui ne voulait pas être entraîné trop loin dans les voies du libéralisme comme l’entendait le Constitutionnel. J’ai parlé, sans doute, d’injustices commises par certaines personnes sous le manteau de la religion ; mais je ne me suis pas servi d’expressions aussi… sévères que celles que vous venez d’employer.
— Passez-moi l’expression, monsieur le comte ; comme dit M. de Voltaire :
J’appelle un chat un chat et Rolet un fripon2.
Le comte Rappt allait faire observer au digne pharmacien que sa citation était inexacte à l’endroit de l’auteur, si elle était fidèle à l’endroit du vers ; mais il songea que ce n’était point le moment d’engager une polémique littéraire, et il se tut.
— Je ne sais pas jouer sur les mots, continua le pharmacien. Je n’ai reçu d’éducation que ce qu’il m’en a fallu pour élever honnêtement ma famille, et je n’ai point la prétention de m’exprimer comme un académicien ; mais j’en reviens à votre circulaire, et je soutiens que nous sommes d’accord, si je l’ai bien comprise.
Ces mots, dits avec une certaine rudesse, interloquèrent un moment le candidat, qui, pensant que son électeur pouvait le mener trop loin, s’empressa de l’arrêter par ces hypocrites paroles :
— On est toujours d’accord avec les honnêtes gens, monsieur Louis Renaud.
— Eh bien, puisque nous sommes d’accord, dit Louis Renaud, je puis donc vous raconter ce qui se passe.
— Parlez, monsieur.
— Dans la maison que j’habitais quand j’ai cédé à mon neveu, maison dont je vous parle sciemment, puisque j’en suis le propriétaire, demeurait, il y a quelques jours encore, un pauvre vieux maître d’école, c’est-à-dire, de son état primitif, ce n’était pas un maître d’école, c’était un musicien.
— N’importe.
— Oui, n’importe ! Il se nommait Müller et instruisait presque gratuitement une vingtaine d’enfants, remplaçant, dans cette noble et pénible mission, le véritable instituteur nommé Justin et parti pour l’étranger, par suite, non pas de mauvaises affaires, mais d’événements de famille. Eh bien, le digne M. Müller jouissait de l’estime de tout le quartier ; mais les hommes noirs de Montrouge passaient souvent devant l’école et ils ne voyaient pas sans chagrin et sans haine des enfants élevés par d’autres qu’eux. Or, un matin, on est venu signifier au pauvre maître d’école par intérim qu’il lui fallait déguerpir, lui et ses enfants, et la famille de l’instituteur qu’il remplaçait ; et, depuis quinze jours, ce sont les frères ignorantins qui ont pris l’école ; rien qu’au point de vue de la morale, vous comprenez comment cela doit marcher, n’est-ce pas ?
— Je ne comprends pas trop, fit M. Rappt embarrassé.
— Comment, vous ne comprenez pas trop ?
Alors, s’approchant du comte et clignant de l’œil :
— Vous connaissez la nouvelle chanson de Béranger, cependant.
— Je dois la connaître, dit M. Rappt ; mais il faudrait me pardonner si je ne la connaissais pas : depuis deux mois et demi, je suis hors de France, à la cour tu tzar.
— Ah ! si M. de Voltaire vivait, le grand philosophe ne dirait plus comme du temps de Catherine seconde :
C’est du Nord aujourd’hui que nous vient la
/ lumière3.
— Monsieur Louis Renaud, fit le comte impatienté, par grâce, revenons…
— À la nouvelle chanson de Béranger. Vous voulez que je vous la chante, monsieur le comte ?
— Volontiers.
Et le pharmacien commença :
Hommes noirs, d’où sortez-vous ?
– Nous sortons de dessous terre...4
— Non, dit le comte, revenons à votre M. Müller ; vous réclamez pour lui une indemnité, n’est-ce pas ?
— Il y a toute sorte de droits, répondit le pharmacien ; mais ce n’est pas de lui seulement que je veux vous parler : je m’en rapporte à vous pour réparer cette injustice qui vous a frappé, je le vois bien ; non, je veux vous parler du commerce de mon neveu.
— Remarquez, mon cher monsieur, que je vous y ramène sans cesse et de toutes mes forces.
— Eh bien, il est interrompu d’une part, le commerce de mon neveu, d’abord parce que les frères ignorantins font chanter les enfants toute la journée et que les pratiques se sauvent en entendant ces cris forcenés.
— J’aviserai au moyen de les faire déménager, monsieur Renaud.
— Attendez un moment, reprit le pharmacien ; car ce n’est pas le tout ; d’une autre part, ces frères ont des sœurs : autrement dit, près de ces frères, il y a des sœurs, lesquelles sœurs débitent, à 40 pour 100 au-dessous du cours, des médicaments qu’elles fabriquent elles-mêmes, de véritables drogues, celles-là ! Si bien qu’il se passe des journées, à la pharmacie, où l’on ne voit pas un chat ! si bien qu’il faudra que mon neveu, qui a encore trois paiements à me faire, ferme boutique, si vous ne trouvez pas moyen de remédier au mal que lui causent à la fois les sœurs et les frères !
— Eh quoi ! s’écria M. Rappt d’un air indigné, car il vit bien qu’il n’en finirait jamais avec le filandreux apothicaire, s’il n’abondait pas dans son sens, eh quoi ! des sœurs ignorantes se permettent de débiter des médicaments au préjudice d’un des plus honnêtes pharmaciens de la ville de Paris ?
— Oui, monsieur, dit Louis Renaud, vivement ému du profond intérêt que le comte Rappt paraissait prendre à sa cause, oui, monsieur, elles ont cette audace, les calotines !
— C’est incroyable ! s’écria le comte Rappt en laissant tomber sa tête sur sa poitrine et ses mains sur ses genoux. En quels temps vivons-nous, mon Dieu ! mon Dieu !
Et il ajouta, comme plein de doute :
— Et vous pourriez me donner la preuve de ce que vous avancez, cher monsieur Renaud ?
— La voici, monsieur, répliqua l’apothicaire en tirant de sa poche une feuille de papier pliée en quatre ; c’est une pétition signée par douze médecins les plus notables de l’arrondissement.
— Voilà qui me révolte véritablement ! répliqua M. Rappt. Remettez-moi cette pièce, cher monsieur Renaud : je vous en rendrai bon compte ; on y fera droit, je vous jure, ou j’y perdrai mon nom d’honnête homme.
— Ah ! l’on m’avait bien dit que je pouvais me fier à vous ! s’écria le pharmacien touché du résultat de sa visite.
— Oh ! quand je vois une injustice, je suis impitoyable, moi, dit le comte en se levant et en reconduisant son électeur. Avant peu, vous aurez de mes nouvelles, et vous verrez comment je tiens ce que je promets !
— Monsieur, dit le pharmacien en se retournant et en tenant, comme un habile acteur, à dire son dernier mot sur sa sortie, je ne saurais vous exprimer combien je suis ému de votre franchise et de votre droiture : j’avais peur, en entrant, je l’avoue, de n’être pas compris par vous comme je le désirais.
Le brave homme sortit, et Baptiste annonça :
— M. l’abbé Bouquemont et M. Xavier Bouquemont, son frère.
— Qu’est-ce que c’est que ces Bouquemont ? demanda le comte Rappt au nomenclateur Bordier.
Bordier lut :
« L’abbé Bouquemont, quarante-cinq ans ; il a une cure aux environs de Paris ; homme rusé et intrigant insatiable. Il rédige une prétendue revue bretonne encore inédite, intitulée l’Hermine. Il a fait tous les métiers pour être abbé, et, maintenant qu’il est abbé, il ferait tous les métiers pour être évêque ; son frère est peintre sacré, c’est-à-dire qu’il ne fait que les tableaux d’église ; il fuit le nu. Il est hypocrite, vaniteux et envieux comme tous les artistes sans talent. »
— Peste ! dit le comte Rappt, ne faites pas attendre.
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