‹ Les Mohicans de Paris Tome VIChapitre 18 sur 50 · Chapitre 305 Encore l’émeute !

Chapitre 305 Encore l’émeute !

Cet horrible mot feu ! fut suivi d’une épouvantable détonation ; mais le cri d’horreur et d’angoisse que poussa la foule fut plus épouvantable encore.
C’était une malédiction immense, qui enveloppait prêtres et soldats, ministère et royauté.

— Feu ! répéta M. Rappt au moment où cette malédiction commençait à s’éteindre et à se perdre dans la foule de ceux qui l’avaient poussée.

Les soldats, qui avaient rechargé leurs armes, obéirent.

Un feu de peloton retentit de nouveau.

Un second cri de détresse s’éleva ; mais, cette fois, on ne dit plus : « À bas les ministres ! à bas le roi ! » on cria : « À mort ! »

Ce mot, peut-être plus terrible que la double fusillade, fit explosion du haut en bas de la rue avec la rapidité, l’éclat et le bruit du tonnerre.

La barricade du passage du Grand-Cerf fut abandonnée par les émeutiers et occupée par les soldats de M. Rappt.

Celui-ci, à la tête de ses hommes, jetait des regards pleins de fiel et de rancune sur cette population qui venait de lui faire subir un si rude échec. Il eût donné beaucoup pour avoir devant lui tous ces électeurs qu’il recevait depuis trois jours – sans parler du pharmacien et du brasseur, des deux Bouquemont et de monseigneur Coletti – ; avec quelle joie il les eût pris en flagrant délit de révolte et eût vengé sur eux sa défaite !

Mais aucun de ceux que M. Rappt eût voulu y voir n’était là ; le pharmacien conférait amicalement avec son confrère le brasseur ; les deux Bouquemont se chauffaient dévotement les genoux à un grand feu, et monseigneur Coletti était douillettement et chaudement étendu dans son lit, rêvant tout éveillé que monseigneur de Quélen était mort et qu’il venait, lui, Coletti, d’être nommé archevêque de Paris.

M. Rappt en fut donc pour ses frais d’inspection ; mais, à défaut d’ennemis de sa connaissance, il regarda avec colère tous les ennemis naturels des ambitieux, les ouvriers et les bourgeois. On eût dit qu’il voulait les foudroyer tous à la fois d’un seul regard, et, ordonnant de charger sur la multitude, il s’élança à la tête d’un détachement de cavaliers, afin d’exécuter, autant que possible, l’ordre donné par lui-même.

Il galopait donc à la poursuite des fuyards, renversant tout ce qui se trouvait sur son passage, foulant aux pieds de son cheval les malheureux tombés à terre, sabrant et abattant ceux qui étaient debout ; les yeux enflammés, le sabre au poing, éperonnant à sang son cheval, il ressemblait, non pas à l’ange exterminateur – le calme divin lui manquait –, mais au démon de la vengeance, lorsqu’il alla, emporté par sa course, se heurter à une barricade ; comme la barricade paraissait inoccupée, il rassembla les rênes de l’animal et voulut lui faire franchir l’obstacle inattendu qui se présentait à lui.

— Halte-là, colonel ! cria tout à coup une voix qui semblait sortir de dessous terre.

Le colonel s’inclinait sur le cou de sa monture pour essayer de reconnaître celui qui lui adressait cette sommation, quand, par un phénomène inexplicable pour lui, tant ce tour de force avait été exécuté avec énergie et vigueur, son cheval, soulevé de terre, alla rouler sur le pavé, l’entraînant naturellement dans sa chute.

Voici ce qui s’était passé et quelles circonstances amenaient l’accident que M. Rappt put un instant prendre pour un tremblement de terre.

Quelque désir qu’eussent les cavaliers de M. Rappt de le suivre, le colonel, beaucoup plus ardent qu’eux, et, d’ailleurs, beaucoup mieux monté, le colonel, la barricade une fois renversée, l’avait franchie avec une telle rapidité, qu’il avait mis entre ses soldats et lui une distance de plus de trente pas.

Et, derrière cette barricade – de même qu’il n’y a pas de feu sans fumée, il n’y a pas de barricades sans barricadeurs –, se trouvait engagé Jean Taureau, à la recherche de Toussaint-Louverture et de Sac-à-Plâtre, que le feu des soldats de M. Rappt avait naturellement dispersés.

Salvator lui avait donné l’ordre de les rejoindre et de les faire rentrer chez eux, et Jean Taureau les cherchait pour leur faire exécuter, de gré ou de force, l’ordre qu’il avait reçu.

Or, après une recherche minutieuse, sinon fructueuse, de ses amis, l’honnête charpentier, n’ayant trouvé personne, allait se retirer, lorsqu’il entendit le premier feu de peloton commandé par M. Rappt.

— Il paraît que M. Salvator avait raison, murmura Jean Taureau, et que l’on va un tant soit peu charcuter les passants.

Nous demandons pardon à nos lecteurs de cette expression charcuter, qui peut sembler appartenir au langage plus que familier ; mais Jean Taureau n’était pas de l’école de l’abbé Delille, et ce mot exprimait si bien sa pensée, et à la rigueur traduit si bien la nôtre, qu’on nous passera la forme et faveur du fond.

— En conséquence, continua en monologuant le charpentier, je crois qu’il serait prudent de faire ce que les amis me paraissent avoir fait, c’est-à-dire de se retirer.

Par malheur, c’était une résolution plus facile à prendre qu’à exécuter.

— Diable ! diable ! continua le charpentier en jetant un regard autour de lui, comment faire ?

En effet, devant Jean Taureau, fuyait une foule épaisse et difficile à entamer ; d’ailleurs, le charpentier ne voulait ni fuir, ni avoir l’air de fuir.

Derrière lui, les cavaliers, le sabre au poing, arrivaient au galop. Enfin, à droite et à gauche, dans les petites rues adjacentes, la circulation était interdite, chacun de ces défilés étant gardé par un piquet de soldats ayant la baïonnette au bout du fusil.

Or, nous savons que notre ami Jean Taureau n’était pas la présence d’esprit incarnée ; il jetait donc à droite et à gauche de gros yeux effarés, lorsqu’il vit une seconde barricade éventrée par le milieu, derrière laquelle il jugea prudent de se réfugier.

Deux ou trois hommes, cachés dans un coin de cette barricade, semblaient avoir eu la même idée que lui.

Mais, en ce moment, Jean Taureau ne cherchait pas tel ou tel de ses semblables ; il cherchait une poutre, un échafaudage, un monolithe quelconque pour fermer l’ouverture de ladite barricade, arrêter les cavaliers, et se donner le temps de se retirer sain et sauf.

Il aperçut une petite charrette et se mit, non pas à la traîner, c’eût été trop long, à cause des débris dont la rue était jonchée, mais à la porter vers l’ouverture.

Il allait fermer, aussi artistement que possible, la solution de continuité qui le préoccupait, lorsqu’une agression inattendue le força de changer la destination de la charrette, et, au lieu d’une arme défensive, d’en faire une arme offensive.

Disons ce qu’étaient les trois ou quatre hommes entrevus par Jean Taureau, ce qu’ils faisaient là, et sur quelle chose ils dissertaient.

Ils dissertaient sur l’identité de Jean Taureau.

— C’est lui, avait d’abord dit un personnage à longue et blême figure.

— Qui, lui ? avait demandé un autre avec un accent provençal très prononcé.

— Le charpentier.

— Ah çà ! mais il y a six mille charpentiers à Paris.

— Jean Taureau, donc !

— Tu crois ?

— J’en suis sûr.

— Hum !

— Oh ! il n’y a pas de hum !

— Au reste, dit un des hommes, il y a une façon bien simple de s’assurer de la vérité.

— Il y en a plusieurs ; de laquelle parles-tu ?

— Puisque je parle de la plus simple, je parle de la meilleure.

— Alors dis ta façon ; mais dis bas et vite, le coquin pourrait nous échapper.

— Voici, reprit celui dont l’accent avait trahi l’origine méridionale. Que fais-tu, Longue-Avoine, quand tu veux savoir l’heure ?

— Déshabitue-toi donc, une fois pour toutes, d’appeler les gens par leur nom.

— As-tu la fatuité de croire ton nom populaire ?

— Non ; mais n’importe ! tu demandais ce que je faisais quand je voulais savoir l’heure ?

— Oui.

— Je la demande aux imbéciles qui ont des montres.

— Eh bien, pour t’assurer de l’identité d’un individu, il suffit…

— De lui demander…

— Bélître que tu es ! tu viens juste d’inventer le seul moyen qui existe de ne pas le savoir.

— Que faut-il donc faire ?

— Il ne faut pas lui demander son nom, il faut le lui dire.

— Je ne comprends pas.

— Parce que tu n’es pas Christophe Colomb de la poudre, cher ami ; mais suis-moi bien. Je t’aperçois dans la foule, je crois te reconnaître, et cependant je doute.

— Que fais-tu ?

— Je vais tout doucement auprès de toi ; je t’approche avec aménité ; j’ôte mon chapeau avec courtoisie, et je dis avec une voix d’une ineffable douceur : « Bonjour, cher monsieur Longue-Avoine. »

— C’est vrai ; mais je te réponds, moi, avec une voix non moins douce : « Mon cher monsieur, vous faites erreur ; je me nomme Bonaventure ou Chrysostome. » Qu’as-tu à dire à cela ?

— Tu te trompes, cher ami, tu ne réponds pas cela, attendu – soit dit sans t’offenser – qu’il faut beaucoup d’esprit pour prévoir les surprises. Tu fais, au contraire, un mouvement quelconque en t’entendant appeler quand tu as intérêt à ne pas être reconnu. À la suite de ce mouvement, ton visage exprime une stupéfaction d’une sorte ou d’une autre ; tu frissonnes, toi particulièrement, Longue-Avoine, attendu que tu es nerveux en diable. Or, remarque, futur marguillier de mon cœur, que le colosse ici présent est, à peu de chose près, aussi impressionnable que le pouvait être le colosse de Rhodes, ou tout autre colosse de toute autre cité. Il suffit donc que tu t’approches de lui et que tu lui dises, avec cette onctueuse civilité qui est ton apanage : « Bonjour, cher monsieur Jean Taureau. »

— Oui, répliqua Longue-Avoine ; seulement, j’ai peur que notre charpentier ne mette pas dans sa réponse autant d’urbanité que j’en pourrais mettre dans ma demande.

— Tranchons le mot : tu as peur qu’il ne te détache un coup de poing.

— Appelle le sentiment que j’éprouve de la peur ou de la défiance, peu m’importe, mais…

— Mais tu hésites.

— Je l’avoue.

Nos trois compagnons en étaient là de leurs propos, quand un quatrième personnage, à peu près aussi grand que Longue-Avoine, mais trois fois plus gros que lui, tomba entre les causeurs en demandant :

— Peut-on se faufiler dans votre entretien, chers amis ?

— Gibassier ! firent d’une seule voix les trois agents.

— Chut ! dit Gibassier ; où en sommes-nous ?

— Nous en sommes à ton aventure du boulevard des Invalides, dit Carmagnole ; à l’homme qui t’a serré le cou de manière à te donner un avant-goût des délices que l’on éprouve, à ce qu’on assure du moins, dans l’acte de la pendaison.

— Oh ! celui-là, dit Gibassier en grinçant des dents, si je le retrouve jamais…

— Eh ! justement, dit Carmagnole, il est retrouvé.

— Comment, retrouvé ?

— Tiens, continua Carmagnole en montrant à Gibassier celui qui, depuis cinq minutes, était l’objet de la contestation, est-ce lui ?

— Si c’est lui ! s’écria l’ex-forçat, furieux, en s’élançant sur Jean Taureau ; par saint Gibassier, vous allez voir si c’est lui.

Et, le pistolet au poing, il s’élança sur Jean Taureau.

Carmagnole, voyant Gibassier sauter sur Jean Taureau, suivit Gibassier en faisant signe à Longue-Avoine de le suivre à son tour.

Longue-Avoine fit signe au quatrième compagnon d’imiter l’exemple qu’ils lui donnaient.

Jean Taureau venait de soulever la charrette par les brancards et la portait à bras tendus, quand Gibassier s’élança sur lui, suivi de ses trois amis.

Le forçat dirigea son arme vers le charpentier et fit feu.

Le coup partit ; mais la balle alla se loger au centre d’une planche de la charrette, qui, retombant lourdement sur Gibassier, saisit sa tête dans une de ses ridelles, s’arrêta sur ses épaules, et abattit le forçat, lui donnant l’air d’un homme pris au carcan, mais ayant autour du cou, au lieu d’une simple planche de chêne, un chariot si lourd, que l’aérolithe du boulevard des Invalides lui sembla une balle de laine en comparaison.

Ce spectacle épouvanta Longue-Avoine, consterna Carmagnole et terrifia leur troisième acolyte.

Tous trois s’enfuirent donc à toutes jambes, abandonnant Gibassier à son sort, quel qu’il fût.

Mais Jean Taureau n’était pas un homme auquel on échappait si facilement. Sans s’inquiéter davantage de celui de ses quatre adversaires qui restait prisonnier sous le poids du chariot, il sauta par-dessus les brancards, et, en quatre ou cinq enjambées, rejoignit l’un des fuyards.

C’était Longue-Avoine.

Avec Longue-Avoine, qu’il prit par les jambes comme il eût fait d’un fléau, il abattit Carmagnole.

Puis, les traînant tous les deux évanouis, l’un du coup qu’il avait donné, l’autre du coup qu’il avait reçu, il les jeta dans la charrette et poussa, sans s’inquiéter des désagréments que causait cette locomotion à Gibassier, et poussa, disons-nous, la charrette dans la solution de continuité de la barricade, qui se trouva ainsi réparée à travers les feux de peloton du colonel Rappt, lequel ne se doutait pas, en se lançant avec ses hommes sur cette fortification, qu’elle venait d’être revue, augmentée et défendue par un seul homme.

Pendant ce temps, Gibassier se démenait, sous la charrette, comme Encelade sous le mont Etna.

Ce fut ce qui le perdit.

Jean Taureau s’élança dans la charrette pour voir quelle était la cause de son balancement. Il aperçut la tête de Gibassier qui passait à travers une des quadrilles de chêne.

Ce fut alors seulement qu’il reconnut tout à fait Gibassier.

— Ah ! misérable, s’écria-t-il, c’est donc toi ?

— Comment, moi ? dit le forçat.

— Oui, toi… toi qui es amoureux de Fifine !

— Je vous jure, dit Gibassier, que je ne sais pas ce que vous voulez dire.

— Eh bien, moi, je vais te l’apprendre, hurla Jean Taureau.

Et, sans s’inquiéter de ce qui se passait autour de lui, ni devant ou derrière, son poing se leva comme une masse et retomba avec un bruit sourd sur la tête de Gibassier.

Au même instant, Jean Taureau éprouva lui-même une violente secousse et se trouva sous le ventre d’un cheval.

Le colonel Rappt franchissait la barricade.

Les jambes de derrière du cheval se trouvèrent prises entre les pièces de bois et les pavés, tandis que les jambes de devant retombaient sur les brancards de la charrette. Jean Taureau n’eut qu’à faire un effort de ses reins robustes pour renverser l’animal manquant d’équilibre sur le terrain mouvant où il manœuvrait.

Il fit cet effort en disant :

— Halte-là, colonel ! Et, comme il l’avait fait en conscience, cheval et cavalier roulèrent sur le pavé ou, pour mieux dire, sur les pavés.

Jean Taureau allait sauter sur le colonel Rappt, et, selon toute probabilité, l’accommoder dans le genre de Gibassier, quand les cavaliers qui suivaient le colonel et qui, distancés par lui, étaient restés de quelques pas en arrière, apparurent sabre au poing, à deux ou trois mètres de la barricade.

— Par ici, par ici, vieux ! cria une voix enrouée que Jean Taureau reconnut ne pas lui être tout à fait étrangère. Et, en même temps, le charpentier se sentit tiré par le bas de sa veste.

Il se releva rapidement et d’un bond se jeta sur la chaussée, sans s’inquiéter autrement de celui qui venait de lui donner ce charitable avertissement, laissant les corps inanimés de Carmagnole et de Longue-Avoine faire partie de la barricade qu’allait escalader la cavalerie du colonel Rappt.

Il ne s’inquiéta pas davantage de Gibassier, toujours engagé sous sa charrette. Il comprenait vaguement qu’il était tenu de s’occuper de lui-même. Ce fut ce sentiment instinctif de sa conversation qui lui fit chercher la chaussée. Là, il entendit de nouveau cette même voix enrouée qui lui criait :

— Plus près des maisons, plus près, ou vous êtes mort !

Il se retourna et aperçut le pitre Fafiou.

Un bon avis, fût-il donné par un ennemi, n’en est pas moins un bon avis ; mais Jean Taureau était trop un homme d’inspiration première pour reconnaître la vérité de cette maxime ; il ne vit dans Fafiou que cet ancien ami de mademoiselle Fifine, qui lui avait fait passer de si cruelles heures de jalousie.

Il alla droit au pauvre pitre, grinçant des dents et les poings fermés, et, le regardant d’un œil menaçant :

— C’est donc toi, mauvais paillasse, lui demanda-t-il, qui te permets de me dire en me parlant : « Par ici, mon vieux ? »

— Dame, oui, c’est moi, monsieur Barthélemy, dit Fafiou ; car je ne voudrais point qu’il vous arrivât malheur.

— Et pourquoi ne voudrais-tu pas qu’il m’arrivât malheur ?

— Parce que vous êtes un brave homme, donc !

— Alors ton intention, en me disant : « Par ici, vieux », n’était pas de me provoquer ? demanda Jean Taureau.

— Vous provoquer, vous ? s’écria le pitre tout tremblant. Non ; je voulais vous prévenir de ce qui arrive. Tenez, tenez, voilà les soldats qui vont faire feu ! Venez bien vite dans cette allée ; j’ai une connaissance dans la maison, et nous pourrons tranquillement attendre chez elle que tout soit redevenu tranquille.

— C’est bien, c’est bien, dit Jean Taureau, je n’ai besoin ni de tes conseils ni de ta protection.

— Rangez-vous, au moins, rangez-vous ! dit Fafiou essayant de tirer à lui le géant.

Mais, au moment où le pitre prononçait ces paroles, Jean Taureau se trouva enveloppé d’un nuage de fumée ; une effroyable détonation retentit, les balles sifflèrent, et il vit Fafiou rouler à ses pieds.

— Mille tonnerres ! dit Jean Taureau en montrant le poing aux soldats, on assassine donc ici ?

— À moi, monsieur Barthélemy ! à moi ! murmura le pitre d’une voix si faible, qu’on eût cru qu’il allait mourir.

Cet appel alla jusqu’à l’âme du brave charpentier ; il se baissa vivement, prit Fafiou à bras-le-corps, et enfonça d’un coup de pied la porte de l’allée que le pitre lui avait indiquée et qui s’était prudemment refermée pendant la discussion.

Il disparaissait dans l’allée juste au moment où M. Rappt, qui venait de remettre son cheval sur ses pieds et de sauter lui-même en selle, cria d’une voix furieuse :

— Sabrez et fusillez-moi tous ces brigands-là !

La troupe franchit la barricade.

Quatre-vingts chevaux, lancés au galop, passèrent sur les corps de Carmagnole et de Longue-Avoine.

Priez pour leurs âmes !

Quant à Gibassier, parvenu à se tirer de son carcan, il s’était glissé en rampant à la base des pavés et avait gagné à grand-peine le trottoir en face de celui où Jean Taureau avait disparu emportant Fafiou.

— Eh bien, avait dit Jean Taureau, nous y voilà, dans l’allée ; après ?

— Au cinquième, avait faiblement répondu le pitre.

Et il s’était évanoui.

Le géant escalada les cinq étages sans avoir besoin de faire halte ; le pitre ne pesait pas plus à ses bras nerveux qu’un enfant à ceux d’un homme ordinaire.

Arrivé à cet étage, qui était le sommet de l’escalier, Jean Taureau se trouva au centre de sept ou huit portes qui faisaient le tour du palier.

Ne sachant à laquelle frapper, il consulta Fafiou ; mais le malheureux pitre, les joues blanches, les lèvres bleues, les yeux fermés, ne donnait plus signe de vie.

— Eh ! garçon ! dit Jean Taureau ému, eh ! garçon !

Mais Fafiou restait immobile.

Cette pâleur et cette immobilité attendrirent profondément le charpentier, qui, pour se dissimuler en quelque sorte son émotion à lui-même, murmura :

— Garçon ! sacrebleu ! garçon ! reviens à toi ; tu n’es pas mort, que diable ! Que c’est bête de faire des farces comme cela !

Mais le pitre était loin de faire une farce à Jean Taureau ; il avait reçu une balle qui lui avait traversé les chairs de l’épaule et il était bien réellement évanoui, par suite de la douleur et de la perte de sang.

Fafiou gardait donc le silence le plus absolu.

— Sacrebleu ! répéta Jean Taureau. Ce juron pouvait se traduire par cette interrogation : « Que faire ? »

Il avisa la porte la plus proche de lui et y frappa du coude en disant :

— Quelqu’un ! holà ! quelqu’un !

Deux ou trois secondes après, une clef tourna dans la serrure, et un bourgeois effaré parut en chemise et en bonnet de coton sur le seuil de sa porte.

Il tenait à la main une chandelle qui vacillait entre ses doigts ni plus ni moins que le flambeau dans la main de Sganarelle quand celui-ci précède le commandeur chez don Juan.

— J’ai illuminé, messieurs, j’ai illuminé, dit le bourgeois, qui croyait qu’on venait le sommer de manifester sa sympathie pour les élections.

— Il n’est pas question de cela, interrompit Jean Taureau. Voilà un camarade (et il désigna Fafiou) qui est assez grièvement blessé ; il a une connaissance, à ce qu’il paraît, sur votre carré, et je veux le déposer chez elle. Vous qui êtes de la maison, vous pourrez sans doute me dire à quelle porte je dois frapper.

Le bourgeois se hasarda à jeter un regard sur le pitre.

— Eh ! c’est M. Fafiou, dit-il.

— Eh bien ? demanda Jean Taureau

— Eh bien, c’est probablement là, dit le bourgeois.

Et il indiqua une porte en face de la sienne.

— Merci, dit Jean Taureau en se dirigeant vers la porte indiquée.

Et il frappa. Quelques secondes s’écoulèrent, et l’on entendit des pas légers et craintifs qui s’approchaient du palier. Jean Taureau frappa une seconde fois.

— Qui va là ? demanda une voix de femme.

— Fafiou, dit le charpentier, auquel il sembla tout naturel de dire le nom du pitre au lieu du sien.

Mais il se trompait dans son calcul ; la connaissance de Fafiou connaissait non seulement Fafiou, mais aussi sa voix, de sorte qu’elle s’écria :

— C’est faux ! je ne reconnais pas sa voix.

— Diable ! pensa Jean Taureau, elle a parfaitement raison ; elle ne peut pas reconnaître la voix de Fafiou, puisque c’est la mienne.

Il réfléchit un moment ; mais, nous l’avons dit, la spontanéité dans les idées n’était point la qualité dominante de Jean Taureau. Par bonheur, le bourgeois vint à son aide.

— Mademoiselle, dit-il, si vous ne reconnaissez pas la voix de Fafiou, reconnaissez-vous la mienne ?

— Oui, répondit la jeune fille interpellée ; vous êtes M. Guyomard, mon voisin.

— Vous fiez-vous à moi ? demanda M. Guyomard.

— Sans doute ; je n’ai aucune raison de me défier de vous.

— Eh bien, mademoiselle, ouvrez cette porte, pour l’amour de Dieu ; M. Fafiou, votre ami, est blessé et a besoin de secours.

La porte s’ouvrit avec une rapidité qui ne laissait aucun doute sur le degré d’intérêt que la jeune fille portait au pitre. En effet, cette jeune fille n’était autre que la Colombine du théâtre de maître Galilée Copernic.

Elle poussa un cri de surprise en voyant son camarade évanoui et baigné dans son sang, et se jeta sur Fafiou sans s’inquiéter de Jean Taureau, qui portait ce pauvre corps inerte, ni du bourgeois, qui, la main un peu plus assurée depuis qu’il savait ne courir personnellement aucun danger, éclairait la scène.

— Ainsi, mademoiselle, demanda le charpentier, vous voulez bien recevoir ce pauvre diable ?

— Oh ! mon Dieu, tout de suite ! s’écria la Colombine.

Le bourgeois porteur du fanal les précéda dans la chambre ; son ameublement se composait de quelques chaises, d’une table et d’un lit.

Jean Taureau n’avait pas le choix des meubles : il déposa Fafiou sur le lit, sans même demander permission à la maîtresse de la chambre.

— Maintenant, dit-il, déshabillez-le tout doucement. Je vais chercher un médecin ; s’il tardait à venir, ne vous impatientez pas trop ; on ne circule pas très facilement dans les rues aujourd’hui.

Et le brave Jean Taureau descendit rapidement l’escalier et courut chez Ludovic.

Ludovic n’était point chez lui ; mais, depuis deux jours, quand Ludovic n’était point chez lui, on savait où le trouver.

Depuis deux jours, Rose-de-Noël avait été ramenée rue d’Ulm.

De même que la Brocante avait trouvé un matin la cage de Rose-de-Noël vide du charmant oiseau qui l’égayait, un autre matin, comme l’avait prévu Salvator, on avait retrouvé la jeune fille paisiblement endormie dans son lit.

M. Gérard mort, notre ami M. Jackal n’avait plus eu aucun motif d’éloigner l’enfant qui pouvait faire, sinon lumière complète, du moins demi-jour sur l’affaire Sarranti.

Interrogée à son réveil, Rose-de-Noël répondit qu’elle avait été transportée dans une maison où de bonnes religieuses avaient eu le plus grand soin d’elle, où on l’avait bourrée de confitures et de bonbons, et où elle n’avait eu d’autre chagrin que d’être séparée de son bon ami Ludovic.

Puis, comme elle craignait que pareille chose ne se renouvelât, elle fut rassurée par Salvator, qui lui dit qu’elle n’avait plus rien de pareil à redouter, mais qu’elle allait aller dans une belle pension, où elle apprendrait tout ce qu’elle ignorait encore, et que M. Ludovic la pourrait visiter deux fois la semaine, en attendant le jour où elle en sortirait pour devenir la femme de Ludovic.

Tout cela n’était pas bien effrayant. Aussi Rose-de-Noël en avait-elle pris son parti, surtout lorsque Ludovic lui avait dit qu’il approuvait entièrement les dispositions de Salvator.

Seulement, les deux jeunes gens avaient demandé huit jours de vacances, et les huit jours leur avaient été accordés par leur bon ami Salvator.

Voilà comment Ludovic était rue d’Ulm au lieu d’être chez lui.

En un instant, Ludovic eut franchi l’espace qui sépare la rue d’Ulm de la rue Saint-Denis et fut près de Fafiou.

Qu’on nous permette de revenir à l’émeute, qui, au reste, tirait à sa fin.

À partir du moment où Jean Taureau l’avait quittée, la rue était devenue un champ de bataille, si toutefois on peut donner le nom de champ de bataille à l’endroit où s’accomplit une scène de meurtre et à une rencontre où l’un des deux partis sabre et fusille, tandis que l’autre crie et se sauve.

En effet, aucune résistance n’était organisée, aucune résistance ne fut faite.

Les hôpitaux reçurent les blessés.

La Morgue reçut les morts.

Les journaux du lendemain ne continrent qu’une partie des événements ; mais la voix publique raconta le reste.

Les charges de cavalerie dirigées par M. le colonel Rappt prirent le titre de dragonnades de la rue Saint-Denis.

Le ministère Villèle, qui avait cru se consolider par la terreur, glissa dans le sang et tomba pour faire place à un ministère d’une opinion plus modérée, dans lequel prirent place M. de Marande, comme ministre des finances, et M. de Lamothe-Houdon, comme ministre de la guerre.

Quant à M. Rappt, en conséquence de ses bons et loyaux services de la rue Saint-Denis, il fut nommé maréchal de camp et pair de France.

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